Éric Pessan | Chambre avec gisant

J’ai plusieurs fois essayé de penser à un appartement dans lequel il y aurait une pièce inutile, absolument et délibérément inutile. Ça n’aurait pas été un débarras, ça n’aurait pas été une chambre supplémentaire, ni un couloir, ni un cagibi, ni un recoin. Ç’aurait été un espace sans fonction. Ça n’aurait servi à rien, ça n’aurait renvoyé à rien. Georges Perec, D’un espace inutile.

François Bon m’a envoyé cette phrase par email, un jour que j’étouffais dans ma chambre trop petite, bourrée de choses sales, éparpillées par la convalescence – bouteilles, pots, tubes, bandages, vitre, os, miettes, plis, taches, poils, odeurs – cette unique chambre, toujours la même depuis l’enfance, sans fenêtres, mais avec une verrière au plafond, et du papier rose-maladie où se collent les ombres dures qui découpent le courage en fines tranches de jambon.

Alors imaginer une grande pièce avec rien d’autre que le langage… un lieu sans fonction pour un corps sans organes

C’est à ce talisman que j’ai d’abord pensé en terminant Chambre avec gisant d’Éric Pessan. Entre les quatre murs d’une chambre, un homme se couche et décide de ne plus se relever, de ne plus parler, amorçant ainsi, paradoxalement, le récit au moyen de la pause, formulant comme le projet contraire à celui de Joë Bousquet, venant tout près de la si belle et singulière « théologie négative » de Roger Laporte : désécrire, essayer de traduire, sans se taire, la parole en silence [1].



Ne rien faire, plus jamais. Vraiment rien. Rien foutre. Pas une rame. Ne plus se lever, ne plus bouger, ne plus parler. S’imaginer statue. Être un creux, un vide. […] Ne plus prendre de place, ne plus être un obstacle, se laisser traverser par le vent, ne plus porter d’ombre au sol. Tendre au néant, à l’invisibilité. Nul n’y est vraiment parvenu. […]
Alors il faut accomplir bien davantage, réussir ce pari. Mieux que quiconque, se vider, s’imaginer ballon empli de rien, membrane pleine de vent, puis exfolier cette ultime peau. Et étape terminale : n’être plus qualifiable puisque être rien implique tout de même être quelque chose. L’idéal serait de ne plus être nommé, de passer au-delà du langage. Peut-être qu’en atteignant un état dont aucun mot ne peut rendre compte on disparaît vraiment.






J’ai des raisons personnelles, et contingentes, qui me poussent vers le texte d’Éric Pessan de manière irrépressible, à commencer par celle de croire que mon lit prolonge mon corps, et je cherche, depuis l’adolescence, le livre qui reproduira le choc de La Métamorphose de Kafka. J’ai immédiatement pensé à Gregor Samsa en découvrant Pierre Effilot, la figure pétrifiée de Chambre avec gisant. Mais contrairement à l’apparente passivité, à l’impuissance du personnage de Kafka, d’emblée posé en victime, on découvre ici une instance narrative très au fait de sa condition, se livrant à une expérience dont la nécessité lui échappe, mais qui commande une participation active de la volonté, relayée, absolutisée, par l’usage de verbes modaux et d’infinitifs en série.



Vouloir ne pas être, c’est être un résistant […]. Alors il faut ne pas décider, il faut la discrétion. Il faut l’absence. Éviter les regards, ne pas répondre aux mains tendues […]. Ne pas attirer les mots […]






Cette première impression, de se trouver face à une sorte d’exercice spirituel, d’une ascèse folle où l’effort ne cherche plus le soutien d’une raison, d’une légitimité, est renforcée par un réseau métaphorique dont les champs renvoient à l’idée de vie animale, sauvage, à la stupeur organique : l’espace de cette Chambre avec gisant est frangé d’insectes laborieux, acharnés à reproduire le seul geste qui les définit. Une araignée file sa toile dans un angle, une mouche se heurte, inlassablement, à la même vitre :



La mouche s’obstine, décrit des courbes compliquées, frappe la vitre. Persiste à croire qu’elle peut voler, qu’elle ira de l’avant, que le verre n’existe pas
qu’il fléchira
qu’une matière invisible ne peut avoir de réalité
qu’elle vaincra
qu’elle s’élancera, enfin, dans le lointain.






Je me demande alors, parce que l’irruption de ces insectes souligne d’autant plus la promiscuité entre le gisant de Pessan et le cafard de Kafka, comment le texte va pouvoir justifier, sur la longueur, la cohérence interne de ce personnage, si manifestement privé du statut de victime, et dont l’acharnement à fournir le plus grand effort du monde, semble porté par une nécessité sans épaisseur.

Le mal que l’on s’inflige sonne faux dans les livres. À quel poids de ridicule estimer les phrases de Loyola ? L’effort rend tout possible dit Pierre Effilot, et le texte est sur le point de s’enfermer dans une impasse…

Mais soudain l’écriture se défend et neutralise l’argument selon lequel l’écriture se résumerait à l’effort d’écrire. Une phrase magnifique vient lever l’assignation monomaniaque de l’enfermé volontaire :



Lui, l’homme allongé, sur le grand lit, solitaire, dans la chaleur du printemps naissant, au centre de cette chambre en travaux…






Le corps de cet homme trouve l’axe abstrait autour duquel s’organisent et se dispersent les univers, de la naissance à la ruine, du printemps vert, aux poussières de ciment. Cette dilatation du lieu, et du temps, autour du gisant, comme multiplication des mondes offerts, en train de se dévoiler, font retomber sur ce corps tout le poids de l’attente et de la passivité, toute l’impuissance des morts, murés dans leur mille cercueils emboîtés.

Pierre, le gisant, qui cherche une méthode pour disparaître sans disparaître, est également victime d’un phénomène qui le domine et qui l’éclaire, comme la mouche, butant contre son carreau, laisse dans l’air d’infinies amorces de sillages. Et le son de sa tête noire qui tape, traverse le carreau.



Son pénible acharnement a quelque chose de liquide, comme l’eau qui bat la roche, la vague qui brasse minutieusement une étendue une étendue de sable, la source allant à la mer sans se tarir.
Pierre Effilot ne dort pas. Il se demande s’il est fatigué.
Sans doute.
La mouche provoque la résurgence d’une vieille interrogation, jamais il n’a pu se faire à l’idée qu’une source puisse couler vers la mer depuis des siècles sans s’assécher.






C’est ainsi que l’immobilité parvient à percer le secret du mouvement, cette ligne sinueuse qui file avec les fleuves. Écrire n’est affaire ni de force, ni de distance, mais d’endurance et de détour. À mesure que le langage s’épuise à nommer, à décrire, à interroger le corps immobile au moyen des personnages qui gravitent autour de lui, c’est le silence, lui-même, qui se constitue comme corps.

Enfin, l’ambiguïté sur le statut de la figure Pierre, volontaire forcené ou victime tragique, sera levée aux toutes dernières lignes du livre. Chambre avec gisant ne choisit pas entre les deux (je me sens d’ailleurs bien stupide, avec mon doigt levé du début), il fait un bond, frappe l’air, éventre le rien, pour la littérature.




Je laisse un sillage blanc et trouble ;
des eaux pâles, des joues pâles partout où je vogue. Les vagues jalouses se gonflent pour effacer les marques de mon passage… qu’elles le fassent… moi, je suis quand même passé.
Herman Melville, Moby Dick, cité à la dernière page du livre d’Éric Pessan.




Éric Pessan, Chambre avec gisant, La Différence, 2002.

Philippe Rahmy - 14 novembre 2007

[1"Dans la mesure même où j’ai beaucoup fait pour mener à bien la tâche secrète d’écrire l’épreuve qui réduit au silence, n’ai-je pas, de toute façon, en tant que « biographe », inéluctablement travaillé à ma propre perte ?", Roger LAPORTE, Moriendo, p.66, P.O.L, 1995.