Serge Bonnery, Le Temps d’un jardin, Editions Le temps qu’il fait

« Recouvrer une à une les images de ce temps disloqué dans l’incertitude et la fragilité de phrases suspendues aux pages de mon cahier noir » : c’est ainsi que Serge Bonnery expose les objectifs et la méthode de son dernier livre ; or l’accumulation ici des termes dépréciatifs aiguise l’attention du lecteur : de quelle nature est en effet cette entreprise littéraire que poursuit, dans le « cahier noir », une phrase ainsi incertaine, et dont l’objectif est de rassembler les indices d’un temps dont l’unité heureuse a disparu. Depuis cette disparition, nous vivons dans un présent désordonné et violent qui « s’articule autour de chocs aléatoires » ; le présent, celui où s’écrit ce livre, est temps de l’exil hors du « jardin ». Désormais, « sous nos pieds la terre tremble ».

L’écriture aurait alors pour fonction d’évoquer le paradis que fut cette enfance tout entière animée par la figure initiatique du grand-père, paradis ou jardin mythique, dont la culture aussi garantit, à travers une toile de Masaccio, la force de persuasion ; or, depuis notre chute dans la temporalité séparée et adulte, l’écriture ne dispose plus que d’une phrase essentiellement fragmentaire, « ignorants » comme nous le sommes désormais « du lieu où parvenir serait notre victoire ».

Ainsi la structure même de ce livre, détails et construction, est en adéquation avec l’expérience du temps dont elle témoigne. Rien ici - contrairement à ce que pourrait laisser croire la quatrième de couverture - qui sombre dans l’écueil des textes nostalgiques dont souvent le « bel » achèvement construit un tableau naïvement idéalisé. Le texte avance par l’évocation de gestes et de situations simples auxquels seule la présence de l’aïeul donne sens.

Ce grand-père est en effet l’unique référence. Son rôle est quasi maternel : la scène proustienne du coucher ( la page 41 commence ainsi : « Longtemps je me suis couché...dans mes rêves » ), c’est lui qui la joue, lui qui « [effleure] de ses lèvres le front où il [dépose] un baiser » ; et sa mort entraînera quelque chose comme un repli dans une attente de fin du monde. Mais, qu’il s’agisse du don de la parole et des mots qui disent le réel ( « Tu avais jadis nommé pour moi chaque plante »), de ceux qui protègent contre la peur ou la douleur (p.80), qui font entrer l’enfant dans un ordre cosmique (p.65-66), c’est toujours lui le recours et la tendresse : « Alors je posais ma tête sur tes genoux (...). Il me semblait (...) que je baignais dans l’éternité ».

Ainsi se construit un univers ordonné dans lequel la tendresse et les gestes de l’aïeul replient temps et espace sur eux-mêmes ; l’enfance est, dans une vie, le moment roussaldien de la « transparence »(p.63) ; temps et espace donc affectent des mouvements cycliques, et cette image revient très fréquemment et comme de façon obsessionnelle dans le livre (p. 51 ; 63 ; 111-113 par exemple).

La justesse de ces pages tient surtout dans la vérité et la simplicité des scènes quotidiennes à partir de quoi le narrateur tente de signifier l’ordre ancien du monde.

Il est vrai que maintenant, autour de lui, outre la perte des objets et lieux dont la déshérence « mesure la distance qui [le] sépare du temps perdu », c’est plutôt le saccage du pays, aussi terrible que l’orage qui a précédé et comme annoncé la mort du grand-père, qui semble la loi du monde adulte. (Peut-être le récit de cet orage est-il dans le livre la seule concession à une volonté de mise en scène, comme si la mort entraînait nécessairement le refuge dans la littérature. Au contraire c’est dans quelques pages dépouillées comme de vrais poèmes en prose que ce texte atteint au meilleur.)

La grandeur du grand-père vient aussi de la qualité, de la nature, de sa parole : à peine s’il a dû raconter à la famille quelques bribes de son expérience de la guerre de 14, et le narrateur - qui se souvient d’avoir mimé à la chasse les positions des tireurs dans les tranchées - ne rapporte cependant aucun de ces mots de sagesse ou de savoir dont les anciens parfois encombrent la mémoire des enfants. Ce grand-père est beau, émouvant, convaincant, de ce que sa parole est avare. S’il parle, c’est pour nommer : les étoiles, les plantes, les outils. Ses gestes seuls comptent et ce sont eux qui donnent le monde. Par exemple, quel discours sur la guerre pourrait être plus efficace que ce secret qu’il partage avec l’enfant : il a caché sa croix de guerre entre les pierres d’un vieux mur, où elle se détruit peu à peu rongée par les intempéries...

Le grand-père, non, n’est pas bavard. Seuls les actes font le monde, travail des champs, entretien du jardin, et s’il ne parle pas, c’est avant tout qu’il sait aimer et que l’amour passe les motsc : ce que rappelle l’exergue d’Yves Rouquette : "Comme je vous aime, je n’aurai pas besoin de le dire quand je serai confondu avec vous".

Egal dans la vie et dans la mort, tenant l’une et l’autre dans sa main. Ou dans la clarté de son "regard bienveillant".

On parlera peut-être de nostalgie à propos de ce livre.
Je crois qu’on aura tort. Souvenir tendre et piété filiale vaudraient mieux. La nostalgie vous immobilise, elle est insoutenable. Mais il y a des êtres, dans le passé, qui vous ont ouvert la voie vers le monde. Ce don-là vous porte, pour la vie.

Jean-Marie Barnaud - mai 2004