Laurence Werner David | Les scellés de l’optique marchande

L’arrêt :

Ça marche seul, sans question, et ça s’arrête. Sous prétexte de changement, sous impératif que la qualité de l’angoisse change de sens, le risque toujours que la machine se grippe.
Que les côtes familières d’abordage se dérobent.
Existe-t-il une puissance à l’arrêt ?
Parfois je me le demande.

Images, dénudées jusque dans leur hécatombe, n’appréhendent plus la manière même de leur retombée. Tant de nerfs déjà accrus sous la peau pour que les images qui collent encore à la rétine, resserrées de force par les blancs d’une logique improbable, entre elles tiennent.

Ça s’arrête. Ça ne plie plus sous les coutures.
C’est invraisemblable.

Un œil, c’est quoi ?
Ça………((((description)))) et rien.

Un œil, un œil, c’est quoi ?
Une retenue d’eau dont la colonne mobile cherche encore à se bloquer, par rotation ou par translation, dans le métal fixé à la voûte.
Peut-être.

*

Un mois et demi avant la première opération au laser, j’ai fait ce rêve (7/12/05) :
Dans un théâtre un chef de chœur très célèbre prenait la place de mon ophtalmologiste. C’était un homme probablement incompétent en la matière mais sa beauté, sa prestance valaient maîtrise.
Puis ce fut le tour du père T., abbé de mon village qui, gentiment, voulut bien remplacer l’homme à la blouse blanche. La scène, plus étroite, respirait l’hiver et le vieux jeu.
Je voulais qu’on laisse mes yeux en paix.

Se bâtissaient des rêves dont j’oubliais la source d’angoisse qui ne m’intéressait pas ; et si parfois je les dépliais, c’était pour en connaître mathématiquement les correspondances et liens logiques, exactement comme dans l’amphithéâtre René-Descartes j’étudiais autrefois un cas clinique. En rien je n’étais sûre que ces rêves puissent avertir de l’intensité des béances présentes et à venir – puissent même redéfinir celles passées.
Le rêve ne pouvait qu’être un fût possible à la concentration d’une nouvelle expression romanesque ; certainement pas un talisman qui aurait concerné mon intimité.

Les dendrites :
Combien de ces minuscules branchages renouvelés et s’accroissant au fond de la cornée ai-je fantasmés ?

Les muscles / les nerfs :
Je cherche dans Absalom ! Absalom ! un paragraphe où Faulkner situe le muscle de l’œil au centre de toute création, en en définissant le curieux mécanisme. Un passage fulgurant puisqu’il me révélait ce que précisément j’avais perdu. De temps en temps, je reviens au roman, feuillette les pages de droite, dans les parties en italique où il me semblait avoir, lors de ma première lecture, localisé le passage fabuleux. Je ne suis jamais retombée sur cet endroit du texte où l’auteur évoque cette histoire de muscle. Soit je suis inapte aux lectures diagonales, soit je me suis trompée de titre d’ouvrage (c’était Faulkner, à n’en pas douter), soit le paragraphe se trouve sur la page de gauche avec la typographie romaine habituelle (si c’est le cas, je vais devoir réfléchir autrement, sachant maintenant que mes circuits de reconnaissance spatiale sont inversés). Une chose est sûre : c’est que je n’ai pas inventé cette phrase et qu’elle faisait poétiquement et largement allusion à la place du muscle oculaire chez tout individu afin que l’Être puisse architecturer, en l’identifiant, son monde personnel.

Face à mes questions sur un éventuel échec de l’intervention, le Dr D.P m’avait répondu : « De toute façon, ce type d’opération au laser est toujours réversible. Il suffira d’une simple retouche. » Après la deuxième opération à nouveau ratée, Pilate m’engagea à consulter un excellent confrère pour une troisième abrasion de la cornée, la dernière, celle qui y fit un trou définitif.
L’excellent confrère aura eu soin de m’expliquer les manquements du Dr D.P par le menu : l’autofocus trop puissant de mon œil droit que l’absence de tests approfondis du Dr D.P n’aurait pu prendre en compte, aura donc malencontreusement altéré l’intelligence des calculs.

En médecine, il ne faut jamais être un cas, ai-je entendu un jour déplorer un médecin généraliste.

*

L’Autre :

2 février 2005
Les gens sourient. Ils regardent. Ils voient. Je ne peux plus modifier naturellement la direction de ce que je veux ou ne veux plus voir. « Agréments » que donne une vue absolue ? (Des séries de chiffres ponctuent les pages du journal, dioptries mesurant les évolutions de mon œil droit : Après opération n°1 13/10. À l’origine : 7/10. Après l’opération n°3, pendant trois mois les chiffres ne cessent de changer : 6/10, puis 5/10, 3/10, puis 3,5/10.)

Mais la qualité de la vue n’est rien. C’est dans la capacité à dresser les nerfs d’un organe que tout se précipite, se focalise dans la chaleur qui se tend avant de jeter les plans.
Si cette capacité disparaît, la chaleur du territoire se tiédit, certes insidieusement mais se tiédit inexorablement.

Les intentions, je ne les absorbais plus que par les livres, ou par les paroles des gens.
Je sais ce que je veux ne pas voir : le côté glacé des devantures, du métal, du noir métallique, les vitrines des pompes funèbres. Et moins fortement, ne plus voir la saleté des rues, la mine inquiétante, terne, terreuse de certains visages.
Ce que je voulais voir : A., P., les amis arriver dans le lointain et comprendre, à distance, ce que voulaient me dire leurs expressions.

À quel point l’Autre doit nous être vivant pour ne plus se poser aussi crûment, journellement, la question de notre durée.

30 avril 2005
Je ne mets pas ma lentille sur l’œil opéré comme si j’essayais déjà de m’habituer au pire : avancer dans une opacité boueuse diluée de matières lâches.
Jouissance négative, dans l’attente de nommer les nouveaux signifiants corporels.
Totale impasse.
Désir et plaisir de penser avec l’œil gauche qui n’est pas l’œil directeur : apprendre ? Moi qui ne sais toujours pas, trente-six ans plus tard, en quoi véritablement le fait d’apprendre organise une vie.
Anniversaire ce soir de P. : rire, boire, danser.

La lutte :

Sous un ciel
broken.
La fragmentation survient, je la laisse affliger l’image. Pas d’attaque à outrance, pas d’artifice, pas de simulation dans la coupure, la destruction, la fabrique de la folie.
Au mieux : postures changeantes à des années-lumière ; bousculées par les attaques, ne pouvant y répondre. Au final : adroitement dans le corps attaqué, posture muette, vestale. Dans le grand bassin moussu, sombre, bleu, prêt à engloutir vivante la prêtresse exposée, siège l’enfant qui s’entraînait à regarder droit dans le regard des gens. Je ne cesse de recomposer cette image, forgée à chaud encore et encore.

Mémoire et lumières sans rapport.

Si voir n’éprouve pas de résistance, voir n’est que voir. Voir n’est qu’un premier monde.

*

Excavation :

P. me parlait du Général Instin et parlait, soudain, au cœur du Général, de mon œil. De l’histoire de mon œil. « Ce que tu as mis dans ton œil pendant toutes ces années et que tu n’as plus, il faut qu’un jour ton œil te le rende. » Revenant aussitôt aux récits constitués autour de la figure de son Général, P. devait imaginer que ce dernier avait lui aussi un œil avec lequel il me fallait composer. Un peu partout en France des gens avaient commencé à écrire sur le Général. On l’invitait, le mariait, l’estropiait, le chatoyait, le poussait et l’épousait encore à la tombe de sa grande nuit mais – moi qui ne m’inquiétais pas de le savoir en terre, je fus frôlée un soir d’avril, juste devant la porte de son mausolée, par un visage sans bord qui, comme à travers un voile de gaze, m’aspira. Je lui aurais volontiers légué mes deux billes de granit contre le don qu’il a du ciel enfoncé noir dans la terre de Montparnasse.
Mais l’échange se passa de face à face.
À aucune seconde ce soir-là, je n’ai pu voir les yeux de ce passager des cimetières.
Instin, un dormeur éveillé, pas de doute.
Ce soir-là son ectoplasme aura juste apparu et disparu plus vite que ce que j’avais cru possible. Le profil moins net, j’ai senti sa peau fraîche, presque neigeuse, le courant d’air tout aussi frais provoqué par le mouvement de ses bras alertes : un grand oiseau qui s’abat derrière le laurier dont j’ai à peine ressenti la délectation du déploiement.

Qu’aurait pensé ma grand-mère de cette histoire, elle qui suivait de près l’évolution du monde par la naissance et la qualité des visions des futurs béatifiables apostoliques ? Elle me citait l’apparition de la Vierge à quatre petites filles dans la chapelle de l’Île-Bouchard, apparition qui avait eu lieu entre le vitrail de Notre-Dame de Lourdes et l’autel. Elle me décrivait comment les fillettes avaient dû vivre ensuite les conséquences de cet Amour, sans quitter cet air de malice qu’elle m’opposait autant parce que c’était son secret que parce qu’elle redoutait que je n’y entre pas.
Ce n’est que trente ans plus tard, au détour d’un album familial, que je reconnaîtrais le vitrail et l’autel en question, rassemblant ma mère et moi à un an dans ses bras. À l’endroit même où la « Belle Dame » est apparue en 1947, ma mère porte de grosses lunettes noires probablement à la mode en 1971. L’impossibilité de lire une expression sur son visage me frappe ; et de ressentir à nouveau cette peur panique de l’enfance qui me mettait en larmes à l’entrée des grands magasins, paralysée qu’à l’intérieur des galeries je doive affronter certains de ces mannequins articulés aux faces régulières, spartiates, terriblement inanimés.

*

Traduire :

Traduire l’impensable sur ma plaque d’horizon qui tourne, tourne, dévie et tourne encore plus loin en déviant : à espérer désespérément que ça s’arrête. Traduire l’outil mort en potentiel mental et non plus en dose de sensations physiologiques. Traduire l’impensable alors qu’il s’agit pourtant d’une expérience, simplement d’une nouvelle expérience en train de se faire de tout ce qui se défait. Dans ma vision, force était de croire qu’on pouvait adopter le monde, l’assurer de sa présence en en dépliant ses infinies images. Non pas forcément monumentales ; mais images sans bornes et bornées, sans bornes car bornées.
Mon infinité battait en brèche la saisissante idée d’éternité cependant que Dieu n’occupait plus l’intensité maîtresse.
Dans toutes les conversations que je refuse avec le vide infatigable, un Autre cassant, belliqueux, occupe maintenant le terrain.

Je suis sortie de ma maison et j’en ai oublié d’être le témoin.
De la même manière, sans doute, que je demeure infidèle à mon enfance.

17 juillet 2005
Aucun des spécialistes n’est vraiment décidé à opérer l’autre œil. Les deux derniers consultés assurent pourtant que l’unique solution pour rééquilibrer la vue et la sensation de tension dans l’œil mort serait d’abraser l’œil sain. Leur ton est toujours confidentiel. La date d’intervention que parfois ils envisagent est reportée de deux à cinq années, au gré des rendez-vous.

*

Atmosphère :

Quelqu’un me bande les yeux et serre le bandeau, serre jusqu’à ce que les globes se retirent vers l’intérieur – et le paysage change. On me retire le bandeau. Je suis ailleurs face au monde créé dans la tension noire liquide – et le paysage est là qui, à part les pousses et balayages du soleil sur l’herbe rase, ne change plus. La mer est d’un côté ; de l’autre, un lac sur lequel gonfle une voile rouge. Frétillement lent de l’herbe dorée où s’ébattent deux corps d’enfants. Je suis sur le promontoire, adossée aux fortifications d’un château. Pieds nus. Quelque part des chiens et un couple d’amants.

La texture se déplace au ralenti dans les culbutes. Chasse atmosphérique : jamais secondaire.

Habitude à prendre : admettre que la peau d’un ou d’une autre accueille après moi, plus précisément que moi, ce que je ne sais prendre. Qu’une pupille mieux exercée aux travaux de longue durée coince le paysage.
Accepter que l’image devienne un simple résidu mentalisé, une matrice recomposée et que sa matière ne trouve pas la satisfaction immédiate qu’elle a pu procurer jusque-là d’amassement, de collectage, d’appropriation, d’adhésion.

L’atmosphère : une macération.
Glissement dans la tourbe, spongiosité des formes de la terre, transformation des pas sans appui, qui pensent marcher.
Rester sur place comme le dernier homme des côtes de l’Ardnamuchan alors que père, mère, frère et sœur ont déserté l’ancestrale région. Choses vitales : lutter contre la glace, le vent, la faim, la maladie des bestiaux, l’émotion de la parole, sans jamais perdre de vue que l’homme qui viendrait de l’extérieur est toujours l’Étranger. Mais quand l’événement de sa venue a réellement lieu, on en oublie sa véritable tyrannie – l’Étranger peut être plus mauvais que la peur qu’on en avait imaginée. L’homme des Bois dit que l’Étranger apporte la connaissance, l’arrachement au territoire, et la mort.
Je n’ai jamais su comment l’homme des Bois de l’Ardamuchan me voyait.

*

Émerveillement de reconnaître le lieu où nul mot ne sévit.

*

Dans les yeux de quelqu’un, enfin : être juste.


Laurence Werner David a publié Un autre dieu pour Violette et Contrefort (romans, éditions Verticales), Éperdu par les figures du vent (poésie, Obsidiane), et Est-ce, si loin ? en collaboration avec le photographe Philippe Bertin (Huitième Jour).
À lire sur remue.net un texte inspiré de Contrefort.









































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25 novembre 2007