Personnages nuit

Remue.net se situe exactement à l’intersection des deux faces d’un écran et ces jours-ci nous vous proposons quelques passages de l’un à l’autre. Car nous attendons de retrouver certains d’entre vous, en chair et en os, et on l’espère nombreux, lors de l’AG du 1er décembre, puis lors de la
soirée de présentation du site et de lectures du 14 décembre au café Cerise.

Remue.net se situe exactement à l’intersection du jour et de la nuit, avec revue, chroniques et brèves qui rendent compte de créations et de lectures.

Lire, c’est prendre le risque d’échouer soi-même en tant que
lecteur dans la nuit du texte. Le lecteur peut faire perdre sa vie au personnage qu’il incarne. C’est à quoi se risque Dominiq Jenvrey, plongé dans La
nuit je suis Buffy Summers de Chloé Delaume
.

Ecrire est un risque aussi, et on entend au cours de la Vingt-deuxième nuit d’été de Pedro Kadivar la « fêlure » entre la voix et « ce qu’elle dit, voudrait dire, voudrait vouloir dire ».

C’est aussi la nuit, et le froid, le dedans et le dehors, le passé et le futur, qu’on traverse, Kafka en tête, dans un petit récit d’écrire sans titre de Dominique Dussidour : Penchée sur la route blanche, les doigts serrés autour du volant, je psalmodie Franz, Franz, Franz mon ami, mon frère, parle-moi, ne m’abandonne pas dans ce froid, cette nuit, cette montagne, ce texte, où que tu sois maintenant ne m’oublie pas, fais-moi entrer dans ton futur.

Une autre traversée en voiture ? Oui ! De la mécanique à la mécanique littéraire, mais cette fois c’est L’explosion de la durite avec Jean Rolin : Sébastien Rongier soulève le capot pour suivre la pistes des lieux et pratiquer un certain art de la déroute en s’écartant toujours du chemin initialement tracé.

Kafka encore ? Oui mais on ne bouge plus ! C’est la lecture que nous livre Philippe Rahmy du gisant d’Eric Pessan, portrait pour disparition, avec araignée, mouche ou… baleine. Ne rien faire, plus jamais. Vraiment rien. Rien foutre. Pas une rame. Ne plus se lever, ne plus bouger, ne plus parler. Ne croyez pas qu’on vous demanderait une deuxième fois : on fait quoi ? « Écrire n’est affaire ni de force, ni de distance, mais d’endurance et de détour. À mesure que le langage s’épuise à nommer, à décrire, à interroger le corps immobile au moyen des personnages qui gravitent autour de lui, c’est le silence, lui-même, qui se constitue comme corps. »

On cède à l’inachèvement et à la nécessité, tendresse, et compassion : ce sont quelques-unes des notes entendues par Jean-Marie Barnaud dans sa lecture de Si près d’Hélène Cixous : « Rien qui entame le désir, l’amour de vivre. Au contraire. Car de l’évidence de l’inconsolable, où nous conduit nécessairement le sentiment de la perte, vient aussi l’exigence, et comme la parole, d’un amour, son souffle. » « Je m’assois à côté de celle que j’étais il y a quarante ans assise ensorcelée par les deuils à venir ».

Autre manière de faire sonner le silence, celui qu’écoute Dominique
Dussidour, lisant le dernier livre de Caroline Sagot Duvauroux, Aa.
Journal d’un poème
 : « On part dans l’énigme avec le sérieux des
bêtes. », écrit Caroline Sagot Duvauroux, et quelle plus belle façon de
dire l’élan, malgré, ou avec l’obscur
.

Remue.net ce sont aussi ces textes inédits qui peuplent le cahier de création, côté revue, et qui témoignent tout autant d’un chemin, que d’une durée, et d’un revenir,

ainsi de ce [Noir-Racine de Françoise Ascal :

« Il faut courir.

Droit vers ce qui brille, écaille ou élytre.

Traverser le silence exorbitant de ce qui ne cesse de bruire, sans
énoncer une parole.

Obéir à la voix sans contour, s’éloigner de, s’avancer vers, reculer,
approcher, clairière ou grotte, on ne sait. »

Si vous êtes restés jusque là, c’est que vous avez déjà fait deux ou
trois tours du monde avec Remue, et peut-être tout cela vous mènera-t-il à Berlin, où, grâce à Cécile Wasbjrot, au pied des traces du mur, par
ordre d’apparition : Yang Lian, le poète chinois, Ales Rasanau, le poète
biélorusse, Laslo Vegel, l’écrivain venu de Serbi, Youri Androuchovich,
l’écrivain ukrainien
, évoquent
leurs poèmes disparaissant.

Sur Remue.net on trouve aussi de brèves nouvelles du monde des livres,
tel qu’il va, celles du prix Wepler attribué cette année à Olivia Rosenthal pour on n’est pas là pour disparaître, d’une librairie en péril, d’une revue, le Nouveau
Recueil, qui passe du papier à l’écran
.

Voila, c’est bien dit : on vous attend, une fois, deux fois.

Chantal Hibou Anglade , Sereine Berlottier - 18 novembre 2007