Fiction documentaire (2)

Radiation, Guy Tournaye, Gallimard, coll. L’infini. 12.5€

Second livre de Guy Tournaye après le très remarqué Décodeur.

Un consultant en stratégie prospective, Franck Valberg, sorte de double de l’auteur, se fait embaucher par une multinationale pour réaliser une étude pointue sur le « commerce électronique de biens culturels dématérialisés ». Il signe un CDD de deux mois, « j’appose ma signature avec la mention "lu et approuvé", et me mets aussitôt au travail – sans me douter que je viens de mettre le doigts dans un engrenage dont je mettrai plus de cinq ans à sortir ». Engrenage pervers qui l’emmène aux prud’hommes. Et alors nous le suivons tantôt au tribunal tantôt à l’agence de l’ANPE, les deux lieux où il se rend régulièrement, dans l’un pour son procès, dans l’autre pour subvenir à ses besoins en attendant la fin dudit procès. Nous le suivons dans ses rencontres rocambolesques avec les conseillers de l’ANPE, et dans les séances du tribunal jugeant de son affaire contre Gracen&Gracen, son indélicat employeur du début.

Quelques années auparavant, jeune diplômé d’une école de commerce, Franck Valberg opte pour la fonction publique. « Au bout d’un an de sacerdoce administratif, je présente ma démission après avoir décroché une généreuse bourse d’étude financée par une fondation privée. Fin 92, à la tête d’un pécule d’environ 150 000 francs, je jette mon dévolu sur l’or », et à la suite de placement audacieux, se retrouve riche. Cependant l’argent est bloqué pendant au moins cinq ans pour finir de travailler et se reposer, « pour ne pas être imposable sur les plus-values ». Franck Valberg doit donc vivre d’expédients pour subvenir à ses besoins en attendant. « Au début de l’année 2001, la boucle est bouclée. Je solde mon portefeuille pour un montant rigoureusement égal à la mise de départ (150 000), sauf que cette fois la somme est libellée en euros. Pas de quoi jouer au rentier, mais assez pour renouer avec l’esprit des Sublimes et envisager sereinement la suite de mes aventures professionnelles. »

Où l’on apprend qu’un consultant est un lointain descendant des Sublimes de la fin du second Empire, « ils choisissaient leurs patrons et décidaient eux-mêmes de la durée de leurs engagements. Alternant périodes de travail et plages de loisirs », à la différence près, et de taille, que les consultants sont « perpétuellement sous pression » alors que les Sublimes se réclamaient plutôt d’un mode de vie hédoniste.

La problématique centrale de Radiation, c’est cette question : la conception actuelle du travail est-elle encore tenable ? Ce texte cherche à repenser le rapport entre activité et inactivité et propose une résistance pour ne pas être une victime.

Nous sommes proche d’un texte programmatique, avec un concept de départ. La forme de la fiction permet cette lisibilité constante, avec cet adage : « De toute façon, quand la réalité devient ubuesque, il n’y a plus que la fiction pour la rendre lisible. » Ainsi, même les données les plus complexes, sur le fonctionnement et la gestion des chômeurs, sont immédiatement reçues par le lecteur comme des informations limpides. C’est la force de l’écriture de Guy Tournaye et de son sens de l’humour, noir bien souvent. Cet aspect comique penche bien souvent du côté de la subversion la plus éclatante, comme l’atteste ce petit extrait : « Le fait est que les dépenses liées à ces mesures d’accompagnement ont littéralement explosé au cours des dix dernières années, notamment après l’instauration du PARE. Pas question évidemment de contester leur bien-fondé sous peine de passer pour un dangereux idéologue antisocial. »

Les chapitres alternent alors entre la fiction, ce qui arrive à ce personnage, et l’essai sur le monde du travail, ou plutôt du chômage. Et c’est pour cela que Radiation peut être perçu comme étant une fiction documentaire. D’ailleurs la quatrième de couverture nous avertit : « Radiation. Docu-fiction. Fr. 2007. Réal. : Franck Valberg. »

Une fiction documentaire


Nous sommes à la limite de l’essai, qui fonctionnerait en trois axes. Un documentaire sur le système ANPE, un documentaire sur le fonctionnement des prud’hommes, un documentaire sur le choix de vie d’un cadre sup dynamique.

Une fiction documentaire est ce qui pense les mutations en cours, qui pense ce qui est saillant dans le contemporain de notre société.
Une fiction documentaire est beaucoup plus qu’un texte d’information, c’est un texte où la pensée dans la fiction est l’essentiel, où la fiction n’est plus que cette forme qui sert à écrire le texte, où le caractère de fiction n’est plus que l’ingrédient technique, la forme qui permet d’être lu. En même temps ce caractère de fiction est essentiel, mais la fiction toute seule ne fonctionne plus, la fiction toute seule en son caractère de fiction n’est plus opérationnelle, ne produit plus rien d’excitant, ne produit plus rien qui intéresse l’époque, c’est-à-dire qui intéresse l’action du monde. Si la fiction seule n’est plus possible, n’est plus utilisable pour la création actuelle en mouvement, son utilisation peut s’avérer féconde en la mélangeant avec d’autres ingrédients, en la mélangeant à d’autres formes.

Dominiq Jenvrey - 22 novembre 2007