Petite nouvelle en forme de poisson rouge

Thierry Beinstingel sur Remue.net :

Dans le dossier consacré à Marguerite Duras, Récits de friction et ses notes sur Dix heures et demi en été

Samuel Beckett lecteur de Marcel Proust

Solitudes créoles, en accompagnement de Biblique des derniers gestes de Patrick Chamoiseau

Un extrait de son roman Composants

Paysage et portrait en pied-de-poule

Mercredi

Sur Inventaire-invention, Vers Aubervilliers

Voir aussi son site personnel, Feuilles de route

Thierry Beinstingel vient de publier chez Fayard CV Roman : Le Monde des Livres le présente comme l’un des écrivains entreprenants d’aujourd’hui


Poisson rouge

C’était un dimanche matin avec la robe de chambre baillant sur les jambes nues les chaussons aux pieds enjambant les taches d’humidité de la nuit il faisait beau me dépêchant pour la boulangère. La camionnette du pain arrêtée au delà de la grille et un sac incongru balancé par-dessus la clôture protubérance obscène et verte d’une courgette énorme dépassant. Et maintenant samedi suivant la courgette intacte restée toute la semaine dans l’obscurité du cellier opulent boa d’émeraude endormi grosse matraque kaki en plastique de ces jouets délaissés qui jonchent les recoins remises appentis. Remonter le légume à la cuisine à onze heures sans doute pas le temps de regarder la montre posée à côté de l’aquarium s’affairer éplucher couper foutu géant vert de trois kilos neuf cents grammes sifflement admiratif du fils balance de ménage en plastique rouge qu’on remballe dans le buffet. Le plat à gratin rempli il en restait moitié rangé dans le frigo.

Elle avait dit l’épouse de l’homme qui jette les légumes dans le jardin est morte quinze jours avant. On ne connaît pas les voisins vagues connaissances bonjour bonsoir. On trouvait souvent des salades un chou des haricots un bouquet de cerfeuil des tomates tout cela lancé par-dessus la clôture très tôt le matin avant le réveil. Nous aimons beaucoup les légumes on n’est pas très viande dans la famille. Choux en potée haricots fondus avec le cerfeuil dans une cocotte en fonte l’habitude d’une sauce fortement relevée pour les salades. Elle avait pensé qu’après la mort de l’épouse nous n’aurions plus jamais rien. Et l’énorme courgette un dimanche matin. Conjurer le sort comme s’excuser de.

A cette époque toujours pressé elle parle je n’écoute pas vite terminer cet énorme gratin les parents arrivent à midi. Après le repas on prendrait le moment d’un café. Pas le temps non plus de vérifier les devoirs du gamin pourtant il faudrait. Et mettre en route une autre lessive dans le lave-linge étendre celle qui est terminée toujours courir pour les affaires domestiques fourre-tout multitudes enquêtes ordinaires de la vie familiale faits divers du monde ménager versé dans la machine pêle-mêle.

Regrets éternels donc sous la forme d’une courgette immense pharaonique vieux rêve de partir en Egypte un jour. Couvrir le gratin de gruyère enfourner four à 220° jeter les épluchures sortir la poubelle placée par habitude en dessous de l’aquarium. Le poisson mort deux jours avant un vieux gardon viré rose pâle à force d’eau javellisée resté à nager ventre en l’air comme ils font tous avant de succomber. Le congénère resté seul dans le bocal. Qui est mort ? L’épouse ? L’homme ? Deux jours donc le poisson rouge cessant de gober la surface comme un petit nageur dodu faisant la planche. Parfois on croit qu’ils sont morts ils remuent faiblement quand on les cueille au creux de la main on les remet dans l’eau ils continuent encore un peu leur course lente ventre en l’air. Celui-là ne bougeait vraiment plus. Je l’avais pêché enroulé dans du papier d’aluminium jeté dans la poubelle. Maintenant il faut la vider pleine des épluchures du légume semblable à des bandelettes de momie. Sortir la poubelle d’abord ensuite feu le gardon du bocal à enterrer dehors. J’avais espéré échapper à la corvée renoncer à l’habitude des gamins rien qu’une bestiole mais l’insistance du fils. Au fond du jardin il y a déjà sous la terre un chat et plusieurs poissons rouges. Le chat s’appelait Pelote les autres on s’en souvient plus les inscriptions sur les petites croix effacées par la lune le soleil les pluies.

Sortir la poubelle les éboueurs vont passer. Pressé avec les parents qui débarquent vite enterrer le poisson. J’appelle le fils Tu vas m’aider à sortir la lessive de la machine à laver on s’occupe du poisson après. Gestes pour vider les habits par le hublot étendre les vêtements délicats sur le séchoir pantalons chemises synthétiques dans le sèche-linge à condensation. La fois où l’ancien s’était enflammé par chance elle était à la maison son père à la rescousse ils avaient traîné l’appareil dans le jardin. J’avais vu en rentrant du travail les tissus calcinés les cotons blancs auréolés de roussi percés de trous carbonisés. Une chance l’assurance avait bien remboursé. Longtemps l’extincteur rouge est resté dans la buanderie.

Maintenant il faut chercher fouiller dans la poubelle papiers gras publicités jetées pots de yaourt dégoulinures. On trouve la petite boule de papier d’aluminium on voit en l’entrouvrant un bout de nageoire d’un carmin pâle diaphane nervuré fragile comme une petite aile d’insecte. Ensuite dans le jardin milieu d’automne feuilles mortes noires gorgées d’eau une mousse chagrine à la place du gazon d’été. Prendre dans la cabane à outils la clé cachée sur une poutre la vieille pioche fragile son fer fendu au milieu.

— C’est moi qui…Ecoute mon lapin on n’a pas le temps. Enfilé les gros gants qui laissent longtemps après sur les mains un relent infect de caoutchouc feu de bois goudron odeur musquée de pelage sauvage chevreuil ou sanglier. Le cimetière au fond du jardin est délaissé c’est sûr pour que tout soit nickel il faudrait y être tous les jours arrêter de travailler la retraite halte à la course folle comme les parents qui débarquent à midi oisifs le bonheur Les petites croix sont enfouies sous les herbes graminées verdâtres tiges jaunes vagues restes de fleurs fanées rejets d’arbres hêtres baliveaux apportés par les oiseaux fragments de coquilles de noix des loirs peut-être. Des merles guettent sous les lauriers leurs chants aimés les soirs de chaleur. Des pies aussi dans les grands arbres. Souvenir du chat noir la croix la plus haute vécu quatorze ans avec nous suivi partout un caractère entier un poil ras silhouette harmonieuse. Le drame quand il nous avait quitté. Maintenant c’est Griotte humeur pas plus douce pelage tricolore queue de raton laveur les enfants aiment enfoncer leur visage dans cette fourrure.

Creuser juste à droite entre la croix et la vieille grille racloir en fer à côté des fraises sauvages aux beaux jours. Premier coup de pioche sans doute la croûte de la terre effritée sur un ou deux centimètres d’épaisseur à peine la terre tassée comme du béton recouverte d’une mousse couleur pistache comme peint d’un mauvais badigeon. Taper vite à petits coups redoublés on est pressé. Le fils à côté immobile attentif qui tient dans ses mains la boule de papier d’aluminium contenant le poisson attendant que ce soit fini. Profondeur de dix centimètres pas la peine d’en faire plus juste assez pour qu’un animal errant ne gratte pas ici les jours suivants. La terre maintenant délitée en petits grains brunâtres roulant s’agglomérant au fond mélangés à chaque coup de pioche. Enfant j’avais coulé une dalle de béton avec mon père pour le garage de la maison qu’il occupe encore. Petit paquet brillant posé au fond du trou. On rebouche avec les gants on tasse avec la pioche.

Le fils est content je crois moi aussi tellement de choses à faire le gratin de courgette les parents qui arrivent à midi les devoirs à vérifier mais bon ce n’aurait pas été honnête de faire comme si de rien était de faire le mort j’allais dire. Drôle de situation mais le fils est encore un enfant et la mort toutes les questions qu’on se pose faire son deuil toutes ces idées. Bien de trouver le temps d’enterrer un poisson. On se dépêche je dis du boulot encore avant midi. Vite une petite prière... Notre Père qui êtes aux cieux que ton règne soit sanctifié... Le vent à peine frais sa tiédeur contre ma joue. Récité très rapidement sans m’en rendre compte une prière pour un poisson on se sent un peu bête là. Position mains jointes avec les gants qui puent. Le fils immobile pareillement recueilli à côté de moi. Tu as prié ? Il avait dit que non. Pas grave j’avais répondu. Longtemps sans doute que je n’avais pas fait de prière la mort d’un grand-père ou d’une grand-mère peut-être à la Toussaint machinalement on se souvient toujours des paroles amen et le signe de croix pour terminer c’est comme faire du vélo on n’oublie pas. Parfois la nuit avec les yeux clos la tête sur l’oreiller quand on est triste ou qu’on espère infiniment.

J’avais ramassé la pioche contourné le mur à l’endroit où le vieux treillage de plastique termine de se désagréger. J’avais rangé l’outil dans la cabane courbé la tête sous les branches du laurier traversé la pelouse jonchée de feuilles brunes regardé en passant à côté du noisetier la terrasse nue et l’arrière tarabiscoté de la maison.

La courgette en gratin était partie dans le four. Les parents étaient venus. On avait bu un bordeaux ou un beaujolais. J’avais hésité pour un bourgogne à robe particulière couleur inhabituelle brillante presque mandarine à force d’être orangée (gagné une fois trois bouteilles de Gaillac à un concours de dégustation). C’était en novembre. C’était le mois des deuils le poisson rouge la femme du voisin. Plusieurs années de cela. Le fils depuis grandi poussé en graine. La balançoire cassée aussi pliée par la chute d’un arbre que j’avais coupé mal calculé. S’en souvient-il de notre retour dans la maison chaude notre silence côte à côte la prière qui résonnait encore mon gant jaune sur son épaule une tendresse. Les parents sont revenus quelques fois depuis et puis un beau jour plus du tout sans qu’on sache pourquoi. Ils vivent encore.

Thierry Beinstingel - 10 décembre 2007