en attendant, participe présent du verbe attendre

  On ne peut pas se plaindre, Les Contrebandiers et La Grande Fauchaison, trilogie parue au début du XXe siècle, composent l’œuvre romanesque en langue yiddish de l’écrivain polonais Oser Warszawski.

L’histoire se passait à Paris. Il y avait déjà plusieurs mois que les agneaux de Jacob vivaient sous la tendre garde du loup. […] Le hic, c’est que les moutons de 1940 n’étaient pas les seuls à connaître un meilleur régime que leurs ancêtres en Égypte : le loup de 1940, lui aussi, avait progressé, il alliait aujourd’hui aux capacités de son estomac de loup la science supérieure du renard. On pouvait s’en rendre compte, le loup, surveillant sa bergerie et voyant ses agneaux se couvrir d’une laine de jour en jour plus longue se pourléchait les babines comme un vrai renard.
La coexistence loup-agneaux, cette idylle contre nature, dura, enveloppée de menus incidents, jusqu’au mois de mai 1941.
Mai ! À l’instar des grandes fêtes de Pessah, la Pâque juive, qui commencent très exactement le quatorzième jour du mois, la première grande rafle est tombée un 14 elle aussi, le quatorzième jour du mois de mai. En une belle matinée, on ramassa d’un seul coup cinq ou dix mille juifs polonais (1).

  La note (1) de la page 40 est de Lydie Lachenal qui a revu avec Angélique Lévi la traduction française de On ne peut pas se plaindre. Elle dit ceci :

L’état de l’information en 1943 ne permet pas à Warszawski d’être plus précis. Ce sont 3747 juifs polonais, tchécoslovaques et autrichiens qui furent « raflés » ce 14 mai 1941 par la police française sur l’ordre de Dannecker, le représentant d’Eichmann. Ils furent dirigés vers les camps de concentration de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, puis, via le camp de transit de Drancy, déportés à Auschwitz où la plupart périrent assassinés. (Source : Simon Wiesenthal, Le Livre de la Mémoire juive, Robert Laffont.)

  En plus du rappel des éléments historiques, à qui ne connaît pas Oser Warszawski la note donne deux informations : ce roman a été écrit pendant la Seconde Guerre mondiale ; l’écrivain n’aura pas eu la possibilité de préciser le nombre de juifs raflés ce jour-là.

  Oser Warszawski quitte Paris, où il vivait depuis 1923, durant l’hiver 1941-1942 avec Marie Warszawski son épouse. D’abord assignés à « résidence forcée » à Gordes où ils logent dans une maison prêtée par leur ami Marc Chagall, ils fuient ensuite vers Cavaillon, Avignon, Rodez, Grenoble. Ils tentent d’échapper à la loi du 3 octobre 1940 signée par l’administration de Vichy. Cette loi qui édicte un statut des juifs les poursuit avec acharnement, comme des centaines d’autres, de mois en mois restreignant leurs déplacements, diminuant leurs chances de survie.
  Durant leur traversée de la zone sud, Oser Warszawski ne cesse d’écrire. Il tient son journal, et il commence de raconter l’histoire de Naphtali Cheminère, dit Tantale, personnage principal de On ne peut pas se plaindre [1], autrement intitulé Résidences.
  Cheminère – Chemine-erre – a dû quitter la petite ville de Provence où il s’était réfugié. Depuis il se brinquebale d’une ville à l’autre, toujours à la recherche d’une place dans un train, d’une chambre dans un hôtel, d’une rencontre amicale, d’un sourire bienveillant dans une brasserie, d’une information qui lui permettra d’échapper au travail obligatoire, à la déportation dans un camp.

Les déportés ! Avant, c’étaient des habitants du pays, qui habitaient dans une maison ou dans un appartement, comme tout le monde. On est venu chercher l’homme, et d’un. Un peu plus tard, on est venu chercher la femme et l’enfant, et de deux. On a séparé la femme de son enfant, et de trois. Du camp français arrivaient d’abord quelques nouvelles, mais très vite, plus rien. Le camp les avait livrés !

  Il ne cesse de s’emporter contre toute autorité, de dénoncer les abus de pouvoir des profiteurs de la guerre, fonctionnaires ou simples tenanciers d’hôtel qu’encourage la politique de collaboration. Il raconte les heures passées par « les pourchassés et les persécutés » à discuter du sens de la phrase « on ne peut pas se plaindre » lue dans la lettre reçue d’un camarade : « On ne peut pas se plaindre, cela signifiait-il que c’était bien ou que c’était mal ? Le meilleur ou le pire ? » cependant que le participe présent en attendant – en attendant quoi, personne n’ose le dire - résonne comme un leitmotiv menaçant. Et ce sont les cercles successifs de l’Enfer de Dante et la silhouette du château de Kafka qui se rappellent à lui aux moments les plus sombres.
  La situation incertaine ne l’empêche pourtant pas de relever les conduites d’égoïsme des uns et des autres ni d’épingler la persistance des illusions et le maintien des hiérarchies sociales. Mais il éprouve également la force de la parole quand elle trouve l’énergie de raconter une bonne histoire afin de réconforter ceux qui écoutent. Avec une liberté de ton, une lucidité et un détachement ironique qui, dans ces circonstances dramatiques de chasse à l’homme, déstabilisent souvent la lecture qu’on en fait aujourd’hui, le romancier entremêle les registres de la fiction et de l’observation à vif.

La bonne ville de Grenoble ! Qui pourrait donc faire des prophéties, dire quel sera son rôle, demain, et après-demain dans la débandade des réfugiés juifs ? Si l’on se rapporte au nombre de juifs en France au début de cette nouvelle « grande guerre », peut-on évaluer le chiffre de ce qu’il en reste à présent ? Cheminère a le sentiment que la plupart des juifs encore libres sont accourus ici, dans cette ville et aux alentours. Les cafés sont toujours pleins. On fait la queue pour une table. Les tramways sont bondés. Dans les rues, on entend en passant des bribes de yiddish. On croise à chaque pas des gens qui n’ont pas besoin d’ouvrir la bouche pour être remarqués, d’autres qu’on s’étonne au contraire d’entendre proférer un mot yiddish. La ville de Grenoble apparaît à Cheminère comme une grande kermesse vers laquelle les juifs auraient afflué des quatre coins du pays.

  C’est à Grenoble que le voyage de Cheminère prend fin, que les routes du romancier et de son personnage bifurquent. Mais Oser Warszawski n’abandonne pas Cheminère à la solitude et à l’oubli, il le confie encore plein d’humour, encore confiant dans l’espoir et dans l’intelligence, encore dans l’expectative sur le sort qui l’attend, à des inconnus, nous, ses futurs lecteurs.
  Le 9 septembre 1943, Oser Warszawski est évacué de Saint-Gervais avec l’armée italienne en retraite. Son Journal de voyage, inédit, non classé, déposé à la BNF par Lydie Lachenal, raconte ces jours où, selon Marie Warszawski, Oser continua de prendre des notes pour son roman :

Train traînard ? Foule (1). Train-errant (2). Train-cauchemar (3). Train-fantôme (4). Train-qu’est-ce-qui-nous-attend (5).

  Quel récit Naphtali Cheminère aurait-il fait du voyage jusqu’en Italie ? Jusque dans quelles conditions aurait-il eu la force de raconter ? Qu’aurait-il vu, compris que celui qui l’avait imaginé aurait peut-être préféré, par effroi ou pudeur, passer sous silence ?
  Et aussi : à quel moment Oser Warszawski a-t-il été privé définitivement d’une feuille de papier et d’un crayon ? Quand a-t-il dû renoncer à imaginer une fin à son roman ?
  Enfin : de quelles dernières images, de quels derniers mots ce double fictif accompagna-t-il, à l’instant de sa mort, celui qui l’avait sauvé et soustrait au sort qui l’attendait en le laissant attablé dans un restaurant de Grenoble et en s’éloignant sans un mot de plus ?
  Nous ne le saurons pas.
  Oser Warszawski est arrêté à Rome par la police fasciste le 17 mai 1944. Marie Warszawski témoigne [2] :

À peine a-t-il le temps de repousser le tiroir qu’on frappe déjà à notre porte. « Police ! » […] Var [surnom de O.W.] et moi, nous nous regardons en pensant : « Ils nous ont eus, les salauds ! » Nous n’avions pas peur mais il y avait en nous, je le sentais, comme un regret poignant que notre intelligence nous ait trompés, […] et que nous soyons vaincus.

  Livré aux Allemands, il est déporté en juillet à Auschwitz où il est abattu le 10 octobre 1944. Né en 1898 à Sochaczew, dans la région de Varsovie, il avait quarante-six ans.

  En 2007, les éditions Denoël ont republié en un volume, sous le titre La Grande Fauchaison, la trilogie romanesque d’Oser Warszawski, son chef-d’œuvre et un chef-d’œuvre de la littérature en langue yiddish. Traduite par Rachel Ertel, Aby Wieviorka, Henri Raczymov et Bernard Waisbrot, elle se compose de Les Contrebandiers écrit en 1920, La Fauchaison écrit en 1922-26, L’Uniforme écrit en 1924. La postface de Rachel Ertel, « Le désenchantement du monde ou Oser Warszawski d’une guerre à l’autre », évoque, en une cinquantaine de pages, l’existence d’Oser Warszawski et la réception alors controversée de cette œuvre au ton iconoclaste écrite par un jeune homme de moins de trente ans décidé à en découdre avec la littérature et la société de son temps.

  La Grande Fauchaison se déroule entre les murs de Gouranè, une petite ville proche de Varsovie, durant la Première Guerre mondiale. Comme si l’écrivain prenait peu à peu conscience de l’épaisseur historique de sa narration, de ses enjeux culturels et sociaux, l’atmosphère s’alourdit d’un roman à l’autre. L’enfant monstrueux que Myriam la couturière met au monde est à l’image de cette époque tourmentée où une société traditionnelle explose et se délite face aux événements de l’histoire.
  Les Contrebandiers est le récit encore plein de drôlerie de la façon dont les plus malins ou les plus avisés des habitants arrivent à contourner, de nuit, par des chemins de campagne, l’interdiction de commercer avec la capitale dont ils rapportent non seulement du sucre mais aussi des nouvelles fraîches, des rumeurs qui rassurent ou terrifient, un message amoureux, une proposition commerciale. La Fauchaison dresse déjà le tableau oppressant d’une ville d’où personne ne peut plus s’échapper à moins d’appartenir aux classes aisées et aux autorités politiques ou ecclésiastiques ; commentant les opérations militaires de son pas de porte, la population assiste aux parades de l’armée russe, tireurs ukrainiens, régiments cosaques et tsar qui traversent la ville avec splendeur quand ils partent guerroyer mais s’en retournent plus tard défaits, battus, traînant derrière eux une troupe hagarde de soudards et de vandales poursuivis par l’armée allemande. Avec L’Uniforme, on chavire dans une sorte de cauchemar presque abstrait tandis que la folie s’empare d’un esprit fragile incapable de résister à d’anciens rêves de grandeur qui ne sont même pas les siens mais ceux d’un empire qui s’était cru indestructible.
  Meïerke le cymbaliste déserteur, Leïzer Graine de potence, Rivtchè, pan Ludwig Wiszniecki le négociant ou son voisin Chaïè Weintraub, Haïelè la jardinière, Haïm le cordonnier, Boutchè le tresseur de cordes - chacun des nombreux personnages que l’écrivain introduit dans son univers romanesque a droit à sa curiosité, à sa considération. Il se laisse séduire, épater, effrayer par eux, donnant de temps en temps un petit coup de pouce au destin en provoquant la rencontre de deux jeunes gens ou l’arrestation d’un usurier. Mais de tous, quels que soient leur âge, leur classe sociale, leur sexe, il raconte avec autant d’attention les ruses et la lâcheté, le courage, la traîtrise, la générosité. Tendre ou brutal, naïf ou roué, fort ou faible, peu importe, pour lui il n’y a de bons personnages que ceux avec lesquels le lecteur aura envie de faire un bout de chemin.

Menant avec délectation ses recherches, il ouvrait les livres sacrés les uns après les autres, feuilletait les pages, fouillait, creusait comme s’il était en train de retourner la terre avec une pelle. La feuille du dessus est hier et aujourd’hui, celle du milieu est un arbre dans une vigne et celle du bas se trouve dans les sphères du feu.
Un buisson ardent de tout et de toute éternité.
Mets, Shmuel, fils de Hindel, tes lunettes pour la clarté de ta vue, allume, Shmuel, fils de Hindel, ta lampe de tempête et descends dans le grand tohu-bohu des ténèbres éternelles… ton heure a sonné.
« La guerre il n’y a que ça pour s’amuser ! »
Ne pas promener ta bosse dans la rue ; la cacher dans tes propres quatre coudées ; car tous les monts sautent comme des béliers, bêlent comme les petits du bétail.
Au temps éternel il ne soustraira qu’une minute ; car aussitôt il détournera son visage et partira. Et au feu éternel, il ne soustraira qu’une étincelle ; car aussitôt il détournera son visage et partira.
Il n’est plus de chair sur les ossements ; il n’est plus d’étrangers sur la terre ; car tous les pays sautent comme des béliers, et bêlent comme les petits du bétail.
Le monde s’est dépouillé de sa vêture et à la lampe de Shmuel, fils de Hindel, il s’est embrasé ; les flammes sautent comme des acrobates.
« La guerre, il n’y a que ça pour s’amuser ! » (La Fauchaison.)

  L’écriture d’Oser Warszawski, aux accents parfois picaresques, parfois prophétiques, évoque la matière et les couleurs de Soutine plutôt que celles de Chagall, comme si le romancier, ayant eu la prescience des désastres qu’engendrerait cette guerre dans peu d’années, avait choisi de raconter, à sa façon, la vie telle qu’elle se déroulait dans une petite ville de Pologne durant les années vingt du XXe siècle, et sans lui qu’en saurions-nous ?

  Au moment de terminer cet article, je feuillette à nouveau La Grande Fauchaison, à la recherche d’un Naphtali Cheminère qui aurait été déjà esquissé sous les traits de l’un ou l’autre des jeunes gens de Gouranè. A-t-il été ce Mendl amoureux de Natcha avec qui il aura marché dans les champs couverts de fleurs ? Ou Moïsseï qui chantait si bien l’air de La Mouette pour Perelè la jeune fille songeuse ? A-t-il été Alter qui aimait la terre d’Israël et piquait une étoile de David dans sa cravate noire ? Ou Zelik qui parcourait la ville en proie à des visions incompréhensibles ?
  Vingt ans plus tard, lesquels auront pris le même train que lui ?

Dans la bande étroite de la fenêtre, ciel, montagnes, plaine et tunnels jouent à cache-cache. Chaque fois que le brouillard pénétrait dans un tunnel, le wagon sombrait dans les ténèbres pour émerger à nouveau dans la splendeur des vallées, des montagnes et des pans de ciel plaqués de vieux châteaux, haut perchés sur les versants qu’escaladaient les vignes. (On ne peut pas se plaindre.)



D’Oser Warszawski ont été traduits en français :
Marc Chagall, le shtetl et le magicien, traduction de Batia Baum et Marie Clermont, coédition musée d’Art moderne de la Ville de Paris/Lachenal et Ritter.
L’Arrière-Montparnasse, illustré d’aquarelles et de dessins de l’auteur, Lachenal et Ritter.
« Juin 40 », nouvelle, traduction de Marie Warszawski, dans Une maisonnette au bord de la Vistule, recueil établi par Rachel Ertel, Albin Michel.


Traduit par Batia Baum, on rappelle cet autre grand texte de la littérature yiddish dont a parlé Philippe Rahmy : Le Chant du peuple juif assassiné de Yitskhok Katzenelson, récemment paru aux éditions Zulma.


Portrait d’Oser Warszawski par Lydie Lachenal ©

Dominique Dussidour - 13 décembre 2007

[1Traduit du yiddish par Marie Warszawski. Édition établie par Lydie Lachenal, Liana Levi, 1997.

[2Témoignage de Marie Warszawski dans L’arrestation. La déportation. Journal de Rome, Lachenal et Ritter/ Gallimard, 1998. Cité dans la postface de Rachel Ertel à La Grande Fauchaison, Denoël, 2007.