Des métiers, selon Chevillard

Vous allez perdre l’oeil.

C’est formulé froidement, avec la brutalité franche et sans ambages des meilleurs praticiens. C’est dit d’une voix dure, indifférente et lointaine. Ça tombe de haut, de toute la hauteur de la science, ça me tombe dessus. Nulle précaution oratoite inutile, le verdict tout de suite, sans autre forme de procès. Mon ophtalmologue ne s’embarrasse pas de compassion. Tous les cordonniers ne sont pas les plus mal chaussés, ainsi lui, il sait se défendre contre les larmes.

En fait, c’est à ce moment que vient la phrase d’une ligne en italiques, celle qui dit : Vous allez perdre l’oeil. Ensuite, le texte reprend. Il se présente donc sur chaque page (important, un texte par page, une profession par page), voilà le texte symétrique du premier :

Moi, je ne suis pas venu le consulter pour ça. Mon oeil gauche tarde à accommoder. Le flou persiste. Parfois une douleur extrêmement vive me vrille le globe, comme si je ne voyais pas partir Finette. C’est fugace. Ça ne dure pas. Souvent au cours de la journée, ma vision retrouve sa netteté intacte. Je vois à nouveau les grandes choses et les petites, et que Finette est là.

Finette étant probablement l’orang-outang domestique du narrateur. Voici la liste des métiers, dans l’ordre : le boucher, le clown, l’ophtalmologue cité ci-dessus, le brancardier, le maître-nageur, le vitrier, le libraire (on leur laisse le soin de citer sur leurs divers blogs, aux amis libraires), le directeur des ressources humaines, le guide de haute montagne, le saisonnier, le mathématicien, le chargé de communication, le notaire, le grutier (le plus beau du livre ?), le coureur de 100 mètres, le montreur d’ours (devenu rare, non : il est si vieux, Chevillard ?), l’antiquaire, le berger, le médecin, le toréro, la caissière (tiens, le premier féminin, il n’y en aura que deux : paresseux, Chevillard ?), le maroquinier, le marchand d’armes, la trapéziste (relire Premier chagrin de Franz Kafka, texte sur un trapéziste aussi), l’huissier, le pape, le rédacteur funéraire (digne fin), qui permet à la denière phrase d’être seulement :

Ci-gît l’auteur.

Comme pas mal d’autres, je suppose, je suis époustouflé par l’ange du bizarre qui surplombe, de plus en plus jour, doucement étrange, chaleureusement menaçant, perturbateur de l’ordinaire, le blog l’autofictif que tient au quotidien Eric Chevillard : en lisant Dans la zone d’activité (publié par Silos, Maison du livre et de l’affiche, 7/9 avenue Foch, 52 000 Chaumont, pas de site), j’ai compris comment il avait pu apprivoiser cette structure ternaire qui organise ici les textes, comme elle organise maintenant le blog.

Lire autres compte rendus chez La main de singe, Laure Limongi, libr-critique, Lignes de Fuite. Ou récente intervention d’Eric Chevillard à propos du prix Wepler.

François Bon - 20 décembre 2007