Infinis Terrae ou le territoire du hérisson
Le hérisson
ça pique et ça a quatre pattes
et puis au-dessous c’est plat si on préfère.
Le hérisson ça se trouve sur les routes
dans un état lamentable. Le hérisson mange des petits insectes.
Pour l’empailler il faut pas qu’il soit trop
abimé. Il est beige et gris et il a des épingles pour en cas de méchanceté.
Sans ses piquants, le hérisson se traîne et devient mou. [1]

Quand le fer a pris la place du cuivre, lui permettant de se libérer, il faut battre le fer (faire) tant qu’il est chaud. Un hérisson hérissé (ad litteram) tout piquant ferraillant vocifère devant une plate-bande d’angéliques pour dire d’où il ne parle pas. En ces temps de Je-me-souvenance le petit mammifère omnivore ne peut parler que de là où il n’est pas. « Un beau condensé de malentendus cette petite bête ! », comme le remarque un benjoin qui chante les transports de l’esprit et des sens plus haut que les autres. Le long des allées du Petit Jardin Botanique entre silences et bavardages, entre légendes et discours critiques, entre mystères et boules de gomme le hérisson naïf et globuleux qui, pour la joie de ses lecteurs, a dérouté le projet autobiographique d’Éric Chevillard [2], ne manque pas de sang froid. Malgré la pancarte « Il est interdit d’entrer dans le Petit Jardin Botanique avec des piquants dans le sac à dos », l’animal qui pique et qui se trouve sur les routes dans un état lamentable et qui a des épingles pour en cas de méchanceté pénètre à l’intérieur de l’espace naturaliste établi avec les piquants dans le sac à dos et trace La piste du hérisson [3].

L’animal insoumis ne vient pas au Petit Jardin Botanique pour vider son sac aux ombelles. D’ailleurs ses pratiques jardinières sont le plus souvent bien considérées par les conservateurs scientifiques. Un jardin botanique est une institution à vocation scientifique. La venue du hérisson candide et écarquillé est scientifiquement observée en tant que forme naturelle de contrôle des parasites. Pourtant le pelage grossier de Erinaceus Europaeus est souvent couvert de Ixodes Hexagonus et Ixodes Ricinus. La tique en quantité dominante peut être mortelle. « D’une certaine manière ça veut dire que la tique est Dieu » comme l’a souligné Gilles Deleuze [4]. Il faut alors utiliser une pince à épiler spéciale pour l’enlèvement des ixodes. Les tiques doivent être tirées une à une. « Il faut faire attention de ne pas laisser la tête dans le hérisson » inscrit en rouge le mode d’emploi [5]
de la pince très spéciale. Éric Chevillard qui n’avait pas de pince y a laissé la tête à force de se demander « Que fait-on d’un hérisson naïf et globuleux en règle générale ? » et il a fait un livre, c’est son métier [6].

Grâce au syllogisme duchampien bien connu

art = faire
faire = choisir
art = choisir


quand le hérisson ingénu et sauvage se perd entre deux lignes [7] par temps de brouillard [8] et butte contre un Grand Verre, le brillant du fer d’un Porte-Bouteilles le guide. Le goût de l’analogie impose le célèbre ready-made. Sur les chemins de la liberté artistique Hérisson se sent partie liée avec les expérimentateurs d’espaces blancs et/ou inutiles, des Espèces d’espaces forts d’un cœfficient d’art élevé qui contiennent un stock inépuisable d’exercices pour l’ingéniosité animale et humaine. Un génie (ingenium) inépuisable que montre le livre fait [9] par Philippe Vasset. Un Livre blanc [10] rend la carte géographique redevable de la logique d’invention et d’imitation qui gouverne l’ensemble des activités des hérissons et des hommes. Dans l’impossibilité de trouver un fer donnant lieu à un appareil fixe, solide et établi (du type sèche-bouteilles) les déplacements d’un jeune homme et d’une incommode petite bête font des formes sans cesse remaniées. Le territoire du hérisson est interminable : sans aucun souci de vraisemblance et d’échelle, Zones, l’allée de La Clôture est infranchissable [11]. Les circonstances de la carte [12] imposent (contraintes quasi oulipiennes) des gestes de création inédits. La cartographie hérissonne entretient elle aussi des rapports très lointains avec la réalité du Petit Jardin Botanique.

Du fond [13] de ses espaces improbables [14] Philippe Vasset se présente volontiers à la manière d’un hérisson innocent et enfantin. Quand on y regarde de plus près, on découvre que cette présentation est incomplète. En admettant qu’il utilise une méthode “enfantine” pour faire ses divers Voyages Extraordinaires, il l’applique à une forme de pensée “adulte” qui relève de l’analyse des Finis Terrae les plus circonscrites et remarquables. [15]
Ce qui est notable dans le spinescent petit corps c’est qu’il appartient, comme la carte, à la famille des Corps conducteurs [16]. Le hérisson flâne au son de l’harmonie municipale à l’ombre des ombelles et c’est une écriture spatialisée qu’on entend : « une sédimentation de l’esprit : Earth Projects » [17] Presque intégralement recouvertes de signes visuels et verbaux les pages du Petit Jardin Botanique, véritable catalogue vivant, sont ordonnées par groupes, familles, espèces. Fausses cartes géographiques, vraies pages, quels qu’en soient les supports : livre, machine à lire ou écran, deviennent un « document inutile [18] dont les formes abstraites, […] ne recouvrent plus le paysage. » [19] Mètre par mètre, page après page, « reprendre le dessin, comme on défait une broderie qui s’est éloignée du patron » [20]. Trop pointu pour être vu, le hérisson c’est La Lettre volée. Devant la plate-bande d’angéliques on peut le lire à la lettre mais non pas le prendre (regarder) à la lettre. De Paysage fer en “paysage faire” la cartographie du hérisson est analogique, « Variations de récit sur réel répété à l’identique » [21]. De pointe en fer en poil piquant, Duchamp [22] a soigneusement intitulé son ready-made de 1914 (réplique 1961) Sèche-bouteilles ou Hérisson en y inscrivant un énoncé perdu avant d’être lu. Le territoire du hérisson est sans patron : Infinis Terrae.

Catherine Pomparat - 24 décembre 2007

[1Extrait de l’introuvable petit bestiaire écrit sous la direction de Thierry Lahontâa, pourtant trouvé par Catherine Gilloire et amicalement offert en cadeau de Noël.
Merci Catherine !

[2Éric Chevillard, Du hérisson, Les éditions de Minuit, 2002

[3Didier Semin, La Piste du hérisson, Jacqueline Chambon, 2004

[4In Gilles Deleuze, Divers, Vincennes, 1974

[5Je remercie Chantal Delcroix d’avoir attiré mon attention sur cette bonne utilisation et Lise Barès de m’avoir invitée au bal de la contesse d’Ixode

[6Lire « Des métiers selon Chevillard » et le blog l’autofictif

[7Pour voir le hérisson entre deux lignes, ici la photographie de Marie-Dominique Pomparat

[8Pour voir Le Hérisson dans le brouillard, téléphoner en urgence au Père Noël pour qu’il vous porte le DVD du film de Youri Norstein

[9Philippe Vasset, Un livre blanc, Fayard, 2007

[11Jean Rolin, Zones, Gallimard, 1995
Jean Rolin, La Clôture, P.O.L., 2002

[12Un livre blanc est sous-titré « récit avec carte », lire sur remue.net Dominiq Jenvrey

[13Je me souviens d’« écrire et dessiner identiques en leur fond » de Paul Klee.

[14Pendant un an Philippe Vasset a entrepris d’explorer la cinquantaine de zones blanches figurant sur la carte n° 2314 OT de l’Institut géographique national qui couvre Paris et sa banlieue.

[15Par exemple le livre de Gilles A.Tiberghien, Finis Terrae, Fayard, 2007, auquel je dois le “descriptif rapide” de cette chronique.
Il est encore possible d’ écouter l’émission des Mardis Littéraires

[16Philippe Vasset fait référence p. 99 à Les corps conducteurs de Claude Simon

[17Robert Smithson cité par Gilles Tiberghien in Finis Terrae, p. 87. Voir le site consacré à Robert Smithson

[18c’est moi qui souligne

[19Philippe Vasset, Un livre blanc, p.91

[20ibid. Philippe Vasset, Un livre blanc, p.91

[21François Bon, Paysage fer, Verdier, 2000, p. 49

[22Je me souviens que Marcel Duchamp a écrit le soir de la première représentation des Impressions d’Afrique : « Je pensais qu’en tant que peintre, il valait mieux que je sois influencé par un écrivain plutôt que par un autre peintre. Et Roussel me montra le chemin. »