Michel Deguy, une riche actualité éditoriale

L’actualité de Michel Deguy est particulièrement riche depuis la rentrée. Trois livres permettent de poursuivre le dialogue avec son œuvre.
Réouverture après travaux, dernier livre de Michel Deguy paru en octobre chez Galilée, s’inscrit dans la lignée de La raison poétique, Au jugé ou Le sens de la visite.
Pour accompagner ce volume, deux livres viennent de paraître sur Michel Deguy : d’abord un grand cahier Michel Deguy paru aux éditions Le Bleu du ciel (ouvrage coordonné par Jean-Pierre Moussaron), ensuite la parution aux éditions Belin des actes du colloque de Cerisy Michel Deguy, l’allégresse pensive (sous la houlette de Martin Rueff)… en attendant le livre que Martin Rueff consacrera prochainement à l’œuvre de Michel Deguy.

L’importance de cette actualité nous donne donc l’occasion d’enrichir le dossier consacré à Michel Deguy sur remue.net en évoquant ces différentes parutions et en accueillant un extrait d’un texte que Jean-Pierre Moussaron consacre à Michel Deguy dans ce grand cahier publié au Bleu du ciel.

Réouverture après travaux est une réflexion progressive et digressive de la place du poétique dans le monde contemporain. Mais c’est aussi le journal d’un pensée, fragments jetés traversant l’époque, ses tensions, captant les mots, les expressions et ce qu’elles sous-entendent de la langue, et ce qu’elles cèdent du sens.
La place prise par Deguy, c’est la « sourdine », c’est faire entendre la sourdine de la temporalité (et de l’époque entendue comme culturel) :

C’est la temporalité de sourdine : une sorte d’attente, l’attente de rien, en basse continue, âme qui creuse tout instant, si affairé soit-il ; cette attente « pure », ou nue, entrant dans la salle d’attente, je la vois, je la sens, apposée, cumulée sur les bancs, vide emplissant le lieu où l’humain attend et, en attendant, attend. Non l’espoir, mais l’attente, comme un léger verso d’au-delà, manchon isolant tout ce qu’il y a, mince retrait de la prise hors de prise. Et l’attente, certes, porte sur mille objets, dont l’échéancier pointilleux scande mon temps compté… Je l’attendais ; où ça, où ça, et ce n’est pas venu. Viendra-t-il ? Mais ce que j’attends n’arrivera pas ; le ne l’attends pas, j’attends. [1] »


Le geste de Deguy, c’est de reprendre toujours le mouvement d’approche vers le poème. Mais il s’agit bien pour lui d’une poétique qui n’est pas distinction de la prose mais spécification de la langue. La poétique, c’est faire entendre la langue et construire un sens par différence (un autre régime de sens). Il n’y a pas opposition entre poème et prose. Le poème est crête d’hésitation et d’ouverture… un entraînement dans un indécidable… une place tenue par la modernité.

La partition de la littérature moderne est moins tranchée (tranchante) entre prose et poésie. Des glissements tectoniques ont affecté le terrain. Les deux traits principaux de la modernité, à savoir la généralisation et la dissonance, ont déplacé des frontières, provoqué des chevauchements, des indivisions, des redistributions. [2] »


Réouverture après travaux invite à ces déplacements et redistributions. La pensée poétique (et poétique pensée) de Deguy est en prise avec le monde, ne parlant pas depuis un « ailleurs » surplombant. Elle est dans le monde. C’est ce qui explique cette présence du monde banal, prosaïque ou vulgaire, celui qui qui vient heurter la pensée, retourner la poésie. Comme une mimétique du contemporain qu’il s’agit moins pour Michel Deguy de montrer que d’analyser et critiquer depuis la raison poétique. Il se tient à cette place – l’attente et la dissonance – pour penser notre temps et dire « la tâche de la poésie aujourd’hui : produire, non systématiquement, une poétique de la pensée par une pensée du poétique (ou un penser [à] la poétique). [3] ».

Le livre s’ouvre sur la place de l’art, et de la poésie ; une place fragile envisagée pour la poésie comme un Tombeau [4], comme « humanisation de la mort » [5] et témoignage en différence de l’engagement du prosateur.
C’est de ce point de la langue poétique que se tient Deguy pour examiner ce que la publicité, la consommation, le culturel font à et font de la langue… font à et font de la poésie.
Car, pour Deguy, « le culturel a englouti la culture » [6]. Dès lors, ce constat devient interrogation pour la poétique, depuis la raison poétique. Michel Deguy traverse les formes et les enjeux théoriques d’aujourd’hui pour penser la place du poème (cette place faite d’hésitation et d’ouverture). Il s’agit d’inscrire le geste moderne du poème (dans la filiation de Baudelaire et de Mallarmé) contre la doxa médiatique… en poussant loin le débat car Deguy critique les formes les plus contemporaines de création (… critique qui amènerait une discussion…). Mais l’enjeu semble moins ici un refus des formes actuelles qu’une affirmation du poétique (poématique dirait aussi Deguy) contre la dilution et l’aveuglement des brillances factices du culturel et des instrumentations du langage.

Je voudrais ficeler ce bouquet composite de remarques d’une boucle elle-même composée à plusieurs brins plus ou moins noués, en vue de dénouements et renouements ultérieurs. Geste de fleuriste artisanal surchargé.
La torsade pour en finir avec ce provisoire paquet lierait des notations relatives au désir, à l’élan, à la jouissance, à la sublimation. [7]


En somme, Réouverture après travaux, comme bouquet composite, serait ce geste d’écriture visant à rendre « la vie vivable » [8]




Pour prolonger cette lecture, Le Bleu du ciel et Jean-Pierre Moussaron nous proposent un magnifique grand cahier Michel Deguy. Outre une série de texte de Michel Deguy et de nombreux textes sur Michel Deguy, ce volume offre également une nouvelle édition du premier recueil de poèmes de Michel Deguy : Les Meurtrières.
Jean-Pierre Moussaron nous a confié un large extrait de « Deguy et sa légende » publié dans ce grand cahier.
Sommaire complet du volume ici.

Enfin Michel Deguy, l’allégresse pensive vient solidement compléter ce parcours. Paru aux éditions Belin, sous la direction de Martin Rueff, il s’agit d’un ensemble de contributions issues du colloque tenu à Cerisy-La Salle du 22 au 29 mai 2006. Ayant participé à ce colloque (et donc au volume), je n’en dirai pas plus, laissant ici la découverte du sommaire.

Sébastien Rongier - 13 janvier 2008

[1Réouverture après travaux, page 197

[2Réouverture après travaux, page 18

[3p. 88

[4Lire à ce sujet le magnifique Desolatio de Michel Deguy paru chez Galilée en février 2007

[5d’où la réflexion prolongée par les termes : relique, recueillement, perte, retenue, sobriété, retrait…

[6p. 129

[7p. 94

[8Et pour poursuivre l’approche, la quatrième de couverture de Réouverture après travaux :
« On ferme ! » n’est pas seulement un avertissement de gardien de musée au crépuscule ni la ligne générale d’une politique extérieure française qui « réduit ses ambitions », mais le constat - ou l’injonction ? - de philosophes pour qui « l’âge des poètes », et de la poésie, serait clos. Ne dirait-on pas en effet que la poésie, observable sociologiquement comme tout phénomène, a trouvé sa place « post-moderne » ? Peu encombrante et de manifestations sympathiques : sa place culturelle, sous assitance inspiratoire diverse.

Quelques travaux de poéticien, ici, s’orientent à contre-pente, parlant de réouverture, c’est-à-dire d’ouverture maintenue et repratiquée ; ouverture au monde, disait-on naguère ; sous bénéfice d’invention poétique. Ainsi va le monde, scande l’annoncier télévisuel... Mais lequel et comment, c’est la question.

La poésie pense. Pensée de la poétique et poétique de la pensée font un cercle vertueux, qui ne tourne pas seulement sur lui-même, mais (se) meut comme une roue. Si la poésie n’est plus « institutrice de l’humanité », ni relation privilégiée d’un Peuple avec son Poète, elle est toujours l’élément logique de la pensée : c’est poétiquement que les humains parlent leur vie en connaissance de causes dans une langue maternelle.

En connaissance de choses ? Ce qu’est une chose - chose perceptible ou chose de la pensée - dans l’expérience et pour la réflexion, est identifiable par ce comme quoi elle est.

Une fois encore ici, Michel Deguy se soucie de l’héritage, examinant quelques-unes des conditions de cette translatio studiorum et tentant à sa manière la parabole (lancer et fable) d’une transmission, qui reprend son élan en touchant le fond(s) baudelairien.

Le culturel, animation ou réanimation sociale, n’est pas le dernier mot. La traversée du culturel est notre tâche - pour une écriture parabolique où mythèmes, philosophèmes, théologèmes et poèmes échangent leurs procédés, vers une indivision : vers un livre à venir.