Karelle Ménine | Village, un égarement

Ce texte a été écrit en Juillet 2007 suite à une rencontre avec des toponymistes effectuée dans quelques villages de La Creuse et organisée par l’association A Pierres Vues, du lieu dit La Chérade.
Karelle Ménine est collaboratrice de France culture, du mensuel CQFD, de la Radio suisse italienne. Elle est née à Mazamet, a étudié l’histoire antique à Toulouse, avant de partir pour Paris, d’y être serveuse, libraire, puis journaliste. En 2004 elle rencontre le typographe Jean-Renaud Dagon, fondateur des éditions du Cadratin (Vevey-Suisse). De leur collaboration surgit un premier livre « La Chaise », puis un second « A.E.I.O.U ».... Auteur de « La petite fille de l’arbre » (Didier Jeunesse), de l’ouvrage collectif « 9m2 » (Actes Sud), début 2008 paraîtra aux Editions des Sauvages (Genève) le documentaire sonore « Claude Amaudruz, paysan ».
Proposé par FB.


Karelle Ménine | Village, un égarement

 

Un village, et la terre tout autour, et le chemin traversant le village, déroulé au milieu des maisonnées, des façades et des portes.
Un après-midi de juillet, on s’y engloutit. Sur ce sentier un peu perdu, sur ses abords sauvageons. On marche en regardant les glycines, ou les prés, les ballots de foin ronds comme des escargots, la mousse des lisières. On commence par les arbres, par les champs, on arrive on ne sait où. On s’engage au hasard.
N’est-ce pas pour cela qu’on s’engage.
N’est-ce pas pour les fruits trop mûrs qui s’entrouvrent. Les cailloux trop âgés qui s’éventrent. L’air qui s’échappe de la main. Et le gîte d’étape, au bout. Déversorium en latin. Un déversoir en somme. Rien d’autre que le déversoir des songes. Un gîte de répit, une escale, comme un port qui serait entouré de pâtis et d’herbage. À bien fermer les yeux, on pourrait y entendre, emmêlé au bruit des châtaigniers, le roulement des vagues sous les coques et la corne de brume.
À bien fermer les yeux, on s’y endort.

Cheminer, c’est avancer lentement, façon de laisser traces profondes.
Ainsi va le chemineau.
Le vagabond.
Celui qui se tait.

On ne choisit pas de prendre un chemin.
On choisit de quitter la route, de la délaisser enfin.
Le chemin est un outil de fuite, ou de tâtonnement.

Apparaît une pancarte. Faut-il pousser les rosiers qui l’entravent, le buisson qui la cache, l’herbe haute, et le nom est là. Il nomme. Il délimite en somme.
Mais, sans nom, le lieu serait-il plus absolu ?

Goethe avait écrit : « Il y a une part totalement anonyme qui erre dans les noms. ». Une part d’indicible. La part laissée au babillage des pierres, ou, plus sûrement, au silence.

Le premier qui nomma un lieu n’avait aucun moule, aucune référence, aucun exemple. Il inventa. Ce qu’il ressentit à nommer ainsi l’endroit où il s’était assis, il ne sut pas comment le nommer en retour. Il écrivait un nom et ne savait pas pourquoi. Ainsi découvrit-il qu’il ne possédait rien.

Un village, c’est le lieu où se déroulent les choses.
Le lieu d’un Temps autre, d’un Temps suspendu à la pluie.
La jupe d’une fille y lève un sourire, des chiens gueulent au loin, et la mort donne aux joues des maisons des tons de lie-de-vin.

Nos soldats auraient perdu les guerres si nos villages n’avaient pas eu de jolis noms à se réciter à l’aube des combats. Des noms à s’en faire des pelisses. Des noms où ils revenaient, mourants, pour s’y sentir reconnus.

Un village, c’est le visage de cet homme courbé qui monte la pierre, qui monte les murs qui seront toujours là demain quand il ne restera plus rien du hameau, ni même le nom, et qu’on le renommera. C’est ce couple de vieux allant d’un lieu à l’autre, doucement, tous les jours. C’est ces graines semées. C’est cette vieille, sa canne et son fichu rosâtre. N’est-ce pas elle déjà que l’on avait rencontrée hier, ou il y a une minute. C’est ce jeune amant, attendant sur une mobylette qu’une autre mobylette le rejoigne. C’est ce téléphone qui sonne dans la maison, et que le jardin ignore. C’est cette fleur, ce pissenlit sous l’ondée. C’est ce cheval, ces prairies où s’épanche l’aurore, ce banc bancal accroché au préau. C’est le carreau cassé de cette maison inerte où l’ombre n’ose plus se poser. C’est ce gravier sous le pas du passant qui s’arrête soudain, parce que la pomme est rouge et qu’il faut la cueillir.

C’est pour les chats endormis sur le coin des fenêtres que l’on se rend dans les villages. C’est pour les choux qui poussent.

C’est pour ces goûts de réconciliation. Ce jeu du recommencement.

Il arrive qu’on atteigne un point plus élevé. Un point de vue sur le monde. Le haut d’une côte d’où le paysage se dénude, bombé, sans vacuité aucune, arbres et fermes dressés de toutes parts. On observe les alentours. On guette le Sud. Le ciel est blanc, on y guette l’océan et l’étranger qui chevauchera la mer pour venir jusqu’ici.

On quête sa part d’enfance.

Sur un chemin, on ne meurt plus. On ne meurt plus jamais. On emmène avec nous des poussières, instantanés de lumières, des pousses de secrets. On garde au ventre ses méandres, ses collines en forme de toboggans.
On divague, on se suspend, on disparaît.
On s’oublie.

Il y a bien une horloge. Il y a bien une croix. Il y a bien un coq.
Il n’y a peut-être rien du tout. Qu’est-ce que ça changerait, après tout, s’il n’y avait rien sur les chemins.
On y trouve ce qu’on veut, qu’on pose sur nos plaies.

Regarde mon ami, regarde ce sentier.
Je marche par-dessus lui. Je reviens. Je poursuis. Je ne sais rien du tout de tout ce qui est là, je suis avec, au-dehors, je crée un monde, il a mes formes. Il a aussi ton corps. Il a le goût des lunes. Je voudrais qu’il en conserve le sommeil et l’or car c’est ici que je viens crier. Ici que je viens me loger. Ici que je tente d’aimer. J’y reste mille heures et n’en ressort que repue. Je prie que ces lieux nous devinent, qu’ils nous rendent à la révolte. Je prie qu’ils nous regardent passer avec patience. Qu’ils sachent nous pénétrer, et inventer.
Peut-être ne sont-ils qu’un grain d’âme.
Peut-être évitent-ils seulement que l’on s’éteigne.

Un soir, tandis que le soleil se renverse, que le ciel devient lavande, une main se pose sur l’horizon, prend en sa paume le village, qu’elle rapporte à la table et qu’elle présente en disant C’était ainsi, et c’était beau.

Être à cent lieues, à mille lieues d’un lieu. En être égaré.
Sans issue alors.

À un virage, on s’interroge.
Y a-t-il bien quelqu’un pour veiller sur notre voyage.
Pour y veiller dans sa durée.

Partout au monde se trouvent des villages. On les trace du doigt sur une carte. On les parcourt, les entoure. On les apprend. On se les dit au creux de l’oreille. On en rougit comme d’épeler le nom de nos amoureux. On en écoute le son aussi prudemment que la première note d’une partition. On en prononce soigneusement les mots : La Bussière, La Besse, Millemilange, La Chérade, Les Chevailles, La Cour, Chatain vieux. Il nous semble pouvoir leur dire Bonjour, les prendre contre soi, en garder sur la peau un goût de glèbe.
Monsieur Chatain vieux, recouvrez-moi de baisers fous.
On les explore et l’on y déniche parfois des cheveux blancs, que l’on suit un jour, un bel après-midi de juillet. Sur ce sentier un peu perdu, sur ses abords sauvageons, on marche alors, plus faiblement, en regardant encore les glycines, ou les prés, les ballots de foin alignés comme des escargots, la mousse des lisières.
On commence par les arbres, par les champs.
On rencontre une voiture, un nuage, on rêve et ce sont des rêves sans pudeur. On a atteint l’âge où plus rien ne nous fera baisser les yeux. Au chemin des fleurs et des cours d’eau, on est seul. On est là. On butine. On boit tout. On parvient lentement à soi.

À la fin, arrivant au bout, on se retourne et l’on se dit : Si le chemin est toujours là, où suis-je désormais ?