« Pourquoi la guerre ? »

  Dans Les Hommes contre, livre de « souvenirs personnels, agencés au mieux » d’Emilio Lussu paru en 1938 [1] à Paris où il vivait en exil, on lit ce dialogue entre des soldats pendant la Première Guerre mondiale :

— Bien sûr que je suis obligé d’aller à l’assaut, même sans gnôle. Si je n’y vais pas, on me fusillera. Mais toi, tu y prends plaisir.
— Ils finiront par nous massacrer tous tant que nous sommes, avec ou sans gnôle.
— Eh ! Eux aussi ils meurent. La blessure du général est grave à ce qu’il paraît.
— Tant pis pour lui. N’était-il pas payé pour faire le général ?
— Oui, ils meurent eux aussi, mais avec tout le confort possible. Biftecks le matin, biftecks à midi, biftecks le soir.
— Et ils touchent tous les mois un salaire qui suffirait chez moi pour deux ans.
— Mais vous verrez qu’il ne mourra pas. Ces gens-là, il n’y en a pas un qui meure pour de bon.
— Même morts ils vont bien.
— S’ils mouraient tous, nous irions mieux nous aussi.
— S’ils mouraient tous, la guerre serait finie.

  C’est son ami l’écrivain Mario Rigoni Stern qui a préfacé la réédition (en italien) des Hommes contre en février 2000. Le Matricule des anges en a publié un extrait qu’on lira ici.


  De Mario Rigoni Stern qui a participé à la guerre mondiale suivante, la Seconde, en tant que chasseur alpin, La Fosse aux ours vient de publier Requiem pour un alpiniste, recueil de textes inédits ou parus dans la presse italienne entre 1964 et 2006, préfacés et traduits par Marie-Hélène Angelini.
  En écho à Emilio Lussu, Stern écrit :

Mes camarades étaient comme cet homme : des montagnards trahis par une patrie marâtre, envoyés mourir en attaquant d’autres peuples qui n’étaient pas nos ennemis. Par la suite, nous avons compris que nos ennemis étaient ailleurs : ils habitaient Rome, et s’appelaient Mussolini, Victor-Emmanuel III, général Badoglio… (« Quand l’horreur était en Russie »).

  Faisant œuvre de maintenir vivante la mémoire de ces hommes anonymes, précisant les dates, rappelant les lieux, les itinéraires, les pays traversés, les milliers de kilomètres parcourus, comptant les disparus, les morts et les revenus tels que lui, Mario Rigoni Stern raconte les premiers combats dans les Alpes italiennes, l’hiver 1942-1943, la retraite de Russie, le froid et la faim, l’épuisement, le courage. Il énonce le nom des camarades dont le cœur se souvient, en rapporte les récits : paroles, journaux, souvenirs.
  Il parle aussi de la beauté de la montagne, des courses dans la neige et de l’escalade des parois rocheuses. Pourtant jusque dans les coins qui semblent les plus sauvages il y relève la trace de massacres dont les années n’ont pas effacé la violence.
  Et comme Emilio Lussu, d’une écriture serrée, pudique, c’est toujours sans un mot de trop que ses textes questionnent : pourquoi la guerre ?

Je suis monté là-haut en suivant le Val di Nos ; j’ai traversé les monts Zebio et Colombara, les Granari di Bosco Secco, le mont Palo ; j’ai laissé sur la gauche les monts Forno et Chiesa ; en prenant par les Campi Luzzi, j’ai atteint la Cima delle Saette. C’est un chemin que je connais depuis l’enfance et que j’emprunte quand je vais à la chasse ; mais, aujourd’hui, ce n’est pas pour les coqs de bruyère ou pour les perdrix blanches que je suis monté là-haut : c’est pour ces débris de pipes, ces bouteilles cassées, ces éclats d’os, pour rester un peu avec eux, et essayer de comprendre le problème que je me pose depuis des années : pourquoi la guerre ? (« L’odeur de la guerre habite encore les cavernes de l’Ortigara »)

  L’éditeur n’ayant pas jugé utile de composer une table des articles (ni d’en indiquer l’origine), la voici :
  « Requiem pour l’alpiniste à la guerre », sans date
  « Arriver là-haut un matin d’été », 2003
  « L’odeur de la guerre habite encore les cavernes de l’Ortigara », 1967
  « Là où même l’herbe peine à pousser », 1980
  « L’armée dans la boue au-devant du massacre », 1990
  « Le balayeur à la recherche du soldat disparu », 1997
  « La longue marche jusqu’au Dniepr », 1981
  « Ce Noël-là dans la steppe », 1981
  « Dégagez ! Place au Cervino ! », 1964
  « Quand l’horreur était en Russie », 1992
  « Neige rougie sur le Don », 2003
  « Trois hommes dans la bourrasque », 1987
  « Te rappelles-tu ? J’ai tiré sur toi »,1999
  « Maudite captivité », 1988
  « La patrie dans les camps de Staline »,1992
  « Céphalonie, septembre 1943 », 2001
  « Le petit partisan dans une grande misère », 2001
  « Avec Primo et Nuto soixante ans après », 2005
  « À l’abbé Carlo Gnocchi »,1999
  « Quand la ville s’éveillait au son de la trompette », 2003
  « "Mon capitaine", héros révolté sur le front russe », 2006.

  Dans « Ce Noël-là dans la steppe », Stern écrit :

Dans les bases de Iassinovataïa, Rykovo, Godovka, Mikhaïlovka, des bandes d’enfants et de jeunes sans toit et sans famille, désormais, tournaient autour des cuisines des unités en attendant l’heure de la soupe pour gratter les marmites où nos cuisiniers leur laissaient quelque chose. En échange, ils étaient prêts à ramasser du bois dans les décombres des maisons ou à puiser l’eau des puits débordants de longs stalactites de glace. Le soir, ces enfants, dont la faim avait été apaisée par la pitié de nos soldats, se retiraient comme des chiens errants pour passer la nuit dans les usines à moitié détruites aux alentours des mines de charbon, ou dans quelque isba abandonnée.

  Vraiment, était-ce il y a soixante ans ou quelque part aujourd’hui ?
  En ne reléguant pas le passé et le lointain dans les catégories du disparu et de l’absent, c’est un des effets immédiats de la littérature que de court-circuiter l’espace et le temps et de nous donner la capacité de saisir directement le monde dans lequel nous vivons.
  Pour le dire autrement, je me demande si tout acte de lecture ne refait pas le trajet du marquis de Custine dans les salles du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg tel que l’a filmé Alexandre Sokourov dans L’Arche russe en 2002, trajet spatial et temporel qui nous fait traverser, en quatre-vingt-dix minutes, l’histoire de la Russie pour nous déposer, effarés, sur la rive du fleuve présent.


Lire également Mario Rigoni Stern par Jacques Josse.

Dominique Dussidour - 1er janvier 2008

[1Traduit de l’italien en français par Emmanuelle Genevois et Josette Monfort, en 1995, pour les éditions Austral.