Josée Lapeyrère

Citer d’abord le blog de la librairie Litote en tête (et pour inciter à suivre ce blog, défense du livre au jour le jour), juste pour s’associer, et parce qu’il est accompagné d’un très beau texte, et d’une bibliographie :


...a été enterrée cet après-midi au cimetière du père Lachaise.
Pour ceux qui ne la connaissait pas, elle était poète, psychiatre et psychanalyste, douée de la plus belle des énergies, du plus beau des sourires. Elle aimait la vie.
Dans le cimetière du père Lachaise sous le soleil d’hiver, de nombreux amis étaient là pour un ultime adieu. Des poèmes lus par Anne Portugal, Liliane Giraudon, Julien Blaine, des chants en woloof ont salué cette belle femme, c’était très émouvant. Nous étions tous très émus.

Peut-être avez -vous vu ses "in-votos", banderoles de papier flotter au vent du haut de la passerelle des Arts ou lu quelques uns de ses livres.
J’ai sous les yeux son dernier texte je suis dans la chambre d’hôtel, paru pour la première fois dans le journal res poetica en septembre 2007 , publié par Zoum- Zoum et offert par Laurent Cauwet l’un de ses éditeurs.

Voici quelques extraits :

Je suis dans la chambre d’hôtel
Personne ne sait où je suis

J’ai transformé toutes les chambres d’hôtel
En quartier général secret c’est moi qui ai la clé
la femme de ménage aussi elle je l’ai louéee avec la chambre
Pour qu’elle fouille juste ce qu’il faut armoire valises et poches
Pour que sans qu’elle le sache elle soit mon témoin

j’ai loué aussi les chauffeurs de taxi ils ses succèdent
ilsparlent toutes les langues ils sont moins fiables
mais ils trouvent toujours une affaire à traiter entre la portière
et le trottoir la furtivité est excitante parfois elle devient mécanique
elle n’a plus sa tête elle accélère elle fait passer n’importe quoi
de main en main vente express de lots de montres de soutiens-gorge
ou de cigarillos transalpins la furtivité nous repose parfois

...

donc j’ai ma chambre d’hôtel où entrent dès qu’on ouvre
la fenêtre poussés par les grands courants de l’air des messages
de toutes parts un grand mélange toute une vie
+ celles des ancêtres avec leurs parfums bien à eux bien mixés
+ les vies rêvées + celles dont je ne sais encore rien
Dans ma chambre d’hôtel entrent impeccablement conduits
l’insaisissable le palpable le grand manuscrit roulé l’éventail
des sentiments contradictoires un papyrus chinois un odorant
cahier japonais des feuilles à franges les grandes marges
pour la trahison pour aucun regret les prières des apeurés
et l’espoir en petites lettres parfois presque lisibles un vrai empire
j’y suis bien il y a les livres qui m’ont accouchée entre les jambes
de ma mère si chavirée si intense ce jour-là chair souple
pneumatique douce élastique

...

je n’ai jamais cherché c’est vrai
et avec plus ou moins de bonheur-que le point où le langage
qu’ouvre à pic sur le choix de la différence absolue
le moment est venu le moment est venu le moment
est venu le moment est venu le moment est venu
tout ça c’est mon capital je n’ai
pas les clés de la banque mais le coffre-fort a des fuites
et le gardien dort souvent il a de la moralité
il y a un trou dans le tissage des mots un labyrinthe
c’est par là qu’on se sauve et qu’on est sauvé je suis incorrigible
c’est sûr je mourrai en croyant à la vertu des phrases ouvertes
surtout quand elles nous manquent le moment est venu le moment
est venu je les mets en banderoles et je les accroche
à la balustrade des ponts splendides elles s’installent vibrantes
dans l’air en fait je viens faire fonctionner la grande machine
soufflante absolument gratuite du vent parfois je pose les phrases
sur les statues comme une étole je les accroche aux arbres
je les jette — le pari du semeur — sur les arbustes légers
pour avancer sur le souffle continuer la phrase où chacun doit choisir
forcément même si le bulletin blanc même si la fuite

...
personne ne sait où je suis ?

© Josée Lapeyrère / Laurent Cauwet

Biblio rapide (établie par librairie Litote en Tête) :

là est ici , Gallimard, 1976
La Quinze-Chevaux, Flammarion, 1987
Fontaines ( collectif - Argraphie, 1990)
Comment faire le Tour, Point Hors-ligne, 1992
Belles joues les Géraniums, Flammarion, 1994
Eloge du coureur, Al Dante, 1998
Les Nappes ( avec J-J Ceccarelli, Al dante, 1998)
Ouvriers vivants ( collectif- Al Dante, 1999)
Entre 2 et 3 ( Avec T. Cauwet- Al Dante,1999)
1/0, Ulysse fin de siècle, 2000
1,2,3,4,5,6,7,8 jeux ( avec J-J. ceccarelli, 2000)
Soundioulou Cissokho, roi de la kora ( Allalaké, Dakar, 2000)
mon mari était pâtissier ( avec J-J. Ceccarelli, L’Attentive, 2002)
La grammaire en forêt ( Farrago,2003)
Marquise vos beaux yeux ( avec L. Giraudon, M. Grangaud et A. Portugal - Le Bleu du ciel,2005)
Eloge du coureur, rééd. Al Dante, 2006)

On consultera aussi libr-critique, avec une vidéo de Philippe Boisnard et Hortense Gautier (entretien avec Josée Lapeyrère sur le lieu même d’une de ses installations), ainsi — évidemment — que poezibao (où Florence Trocmé donne bibliographie complète ainsi qu’un échange épistolaire, et je lui emprunte la photo ci-dessus), et Laure Limongi : dignité de la « blogosphère »....

François Bon - 8 janvier 2008