Leslie Kaplan | Cafés parlés

« Quelle vie », c’est le nom du projet pour lequel, d’octobre 2000 à février 2001, une semaine sur deux, dans le Val-de-Nièvre, près d’Amiens, Leslie Kaplan a été présente lors d’une discussion collective sur un thème choisi à l’avance. Elle a pris des notes, et rédigé ensuite le texte de ce « Café parlé ». Imprimé sur un flyer, le texte a été distribué au marché du samedi suivant à Saint-Ouen.

Cette expérience originale implique à la fois l’engagement de parole des participants, une manière neuve de mêler la voix de l’écrivain à ceux qu’il cite, et un retour des paroles vers la cité.

Sur remue.net, quatre des « Cafés parlés ». Ces textes sont protégés et réservés à la consultation personnelle.


1. La première embauche, au Relais Picard à Saint-Ouen

La vallée de la Nièvre mérite d’être regardée avec de grands yeux
disait quelqu’un l’autre soir au Relais Picard
on parlait de la première embauche
et elle mérite sûrement aussi d’être écoutée
avec des oreilles ouvertes.
Je suis né le 9 octobre, 1939, disait Michel,
j’ai fait toute ma carrière à Saint-Frères.
J’ai débuté en 1953, un contrat d’apprentissage,
j’ai commencé comme bobineur à Saint-Ouen le 5 janvier 1955.
J’étais fils d’ouvrier, j’étais content de travailler.

Moi, je suis la 11ème, disait Yvette,
j’ai commencé à 14 ans, c’était en 1948,
j’ai dit, J’irai plus à l’école,
il y avait eu une histoire avec l’institutrice,
une gifle et un coup de poing.
J’ai pris le livret de famille de ma mère,
j’ai vu le médecin de l’usine le matin,
l’après-midi je commençais à l’usine.
Filature.

Et moi, disait Paul, son mari,
j’ai fini l’école à 15 ans,
à Bettancourt, mon père était à Saint-Frères comme ajusteur mécanicien,
il m’a fait entrer.
La mécanique était ma passion.

J’étais le 7ème de 9 enfants, disait Robert,
deux jours après la fin de l’école,
c’était en 66,
j’avais 16 ans,
le père m’a dit,
Tu vas passer l’examen.
J’avais pas eu mon certificat d’études,
j’avais oublié un S : la bulle, zéro.
L’examen, c’était une dictée,
et une épreuve de rapidité, passer un anneau dans un fil avec deux doigts.
J’ai attendu le résultat 8 jours,
le père a reçu la lettre, il m’a dit,
Allez fiston, demain matin tu te réveilles à 4 heures,
c’était à la câblerie métallique,
et à la mère : Tu lui prépares son sac.
C’était pour le casse-croûte, on avait un quart d’heure.
Les nouveaux et les anciens étaient ensemble,
les anciens charriaient les nouveaux,
faisaient des blagues.
On a eu un moniteur 15 jours,
après on était seuls, surveillés mais seuls.
C’était dangereux.

À la maison, disait une autre,
on était 9 enfants, plus deux enfants de la sœur de ma mère,
j’avais 12 ans en 65,
fallait bosser.
Mon père m’a fait entrer.
Plus tard je suis devenue devenue couturière pour l’armée.
J’ai cousu de 1979 à 1985.
Je leur avais dit, Je ne sais pas coudre.
On m’a répondu, Madame, ça s’apprend.
Et quand après je suis revenue de mes congés maternité,
Maintenant tu peux bosser, tu t’es reposée 3 ans.

Je suis né en 1965 à Saint-Ouen,
disait un autre,
dans une famille nombreuse,
mon père était bûcheron.
J’avais eu une institutrice très sévère,
elle avait une baguette en bambou,
il fallait absolument réussir le certificat d’études,
elle nous donnait des punitions,
le jeudi, des fois le dimanche matin.
J’ai réussi et j’ai fait l’école d’apprentissage
à Flixécourt,
j’avais été reçu deuxième ex-aequo.
Trois ans à l’école d’apprentissage pour devenir ajusteur.
Je partais à 7 heures du matin,
je rentrais à 9 heures du soir,
on travaillait le samedi matin et l’après-midi atelier.
J’ai passé 25 ans chez Saint-Frères,
quand il y a eu le dépôt de bilan je suis parti chez Procter et Gamble,
je serai parti avant
mais je regrettais la camaraderie, la bonne ambiance.


des enfants
de 12, 13, 14, 16 ans
qui vont travailler
des parents
qui font entrer leurs enfants à l’usine
ils sont obligés
usine ogre obligatoire et protecteur
quelle société est-ce
où les parents et les enfants sont unis
par ça, l’usine
quoi penser de ça
quoi dire, transmettre
aux enfants
de maintenant

2. L’argent, chez David, à Saint-Léger

l’argent
c’est la fierté
l’argent
quelle méchanceté
l’argent
c’est bien la merde

Ma première paye
j’avais 16 ans
c’était le plus beau jour
j’avais le droit de parler à table
à table on parlait du travail
sinon on ne parlait pas

Le contre-maître m’a dit,
Monsieur Carpentier, vous pouvez faire plus
moi j’en conduisais 60
le petit, il courait toute la journée
il se fatiguait, il courait
il en conduisait 120
et vous savez combien il gagnait
de plus ?
2 centimes.
Il gagnait
2 centimes de plus
que moi.

Moi quand je suis arrivée
le chef m’a dit
Madame, ici, plus on a de travail
moins on est payé.
Et c’était logique :
si le fil cassait, on n’avait plus de travail
et moins de production.
On m’a dit aussi :
Madame il ne faut pas laisser traîner
votre billet de paye
sur la machine.
Il ne fallait pas que les unes et les autres
comparent.

Est-ce qu’il y avait
des avantages ?
Bien sûr qu’il y avait
des avantages.
Le loyer pas cher
287 francs
retenu directement sur la paye,
c’était des maisons Saint-Frères.
Mais il n’y avait
qu’un seul point d’eau
et pas de sanitaires.
On allait dans la cour.
Un trou.
Et le bac à ordures
était ramassé une fois par mois.
Vous saviez toujours
ce que le voisin
avait mangé
la veille
et pour le reste
le marchand de brun
on l’appelait comme ça
passait ramasser les tinettes
et vider le baquet.

l’argent
c’est la fierté
l’argent
quelle méchanceté
l’argent
c’est bien la merde

3. La solidarité, à Flixecourt

de quoi
parle-t-on
quand on parle
de solidarité

la première histoire
concerne une petite fille
la fille d’une étirageuse
elle avait une malformation du cœur
et besoin d’une opération à cœur ouvert
il fallait trouver
du sang
beaucoup beaucoup de sang
on l’a trouvé
on l’a donné

la solidarité, c’est donner
un coup de main
à celui ou à celle qui est en difficulté


une voisine avait besoin
d’un verre d’huile
d’un peu de sucre
on donnait
entre voisins
on se connaissait
on se parlait
quand il faisait beau on mettait les tables dehors
on mangeait ensemble
ma mère, disait Yvette, faisait du pain
je n’ai jamais mangé du pain comme celui-là
j’ai encore le goût dans la bouche
on faisait des bonnes parties
correctes, mais bonnes
on dansait
accordéon, temps joli
la vie des cités
les familles nombreuses
les bals, les jeux de quilles
les jeux de cartes

est-ce que c’était
de la solidarité
ou plutôt de l’amitié
le plaisir d’être ensemble

et les grèves
la solidarité pendant les grèves ?
quand De Souza le pointo
— il n’était pas encore délégué -
est allé parler à Monsieur Chambert
et que Monsieur Chambert lui a dit Sortez
il est sorti
et les autres mécaniciens
tous les 60
sont sortis
avec lui
et là Monsieur Chambert bien obligé a crié Restez, restez
il faut qu’on se parle

ou alors on se souvient
en 53
il y avait 3000, 4000 manifestants à Flixecourt
et tous les magasins
absolument tous
avaient fermé
solidaires

et les œuvres sociales ?
est-ce qu’il faut parler des œuvres sociales
quand on parle de solidarité ?
la cantine, la maternité
c’étaient des avantages
mais c’étaient des avantages aussi pour le patron
ça stabilisait le personnel
et les femmes pouvaient travailler
moi j’ai travaillé à la crèche
je voyais les femmes sortir
de l’usine
pour nourrir leurs gosses
vite fait
une demi-heure
sans se laver les mains

alors de quoi
parle-t-on
quand on parle
de solidarité

on parle aussi des rapports
entre les hommes et les femmes
par exemple le dimanche
les femmes faisaient la lessive
et les hommes
pas tellement solidaires
allaient au café
ou on parle des rapports
entre les adultes et les enfants
par exemple dans une classe d’école
l’institutrice faisait faire le feu
par une petite fille
mais après elle devait aller s’asseoir dans le fond
le feu c’était pour les filles du docteur
d’ailleurs tant mieux pour elles
elles étaient toujours malades
ces filles du docteur
ça tombait bien pour elles
d’avoir un père docteur
et là on sent bien pointer une colère
contre l’injustice
contre le fait d’avoir été humiliée
et pourquoi pas
la solidarité marche aussi avec la colère
les sentiments
quand on en a
il vaut mieux
les nommer

4. La retraite, à Berteaucourt-les-Dammaisons

au café parlé
de Berteaucourt-les-Dameson
on devait parler
de la retraite
mais en fait on a surtout parlé
du travail
de sa dureté
partir et mourir
l’année suivante
les poumons pleins de goudron
à 54 ans
la poussière, le bruit
une personne qui travaillait au goudronnage
elle n’avait pas besoin de fumer
elle avait la moitié des poumons usés
et un an après elle sentait encore le goudron

ou encore on parle
de tout ce qu’on n’avait jamais appris
et qu’on voulait tellement apprendre
mais on n’avait pas le temps
parce qu’on travaillait en équipe
comme : nager

et le grand OUF qu’on a dit
le premier jour de la retraite
ouf je n’y vais plus
ouf c’est fini
ouf cette vie-là

mais la retraite ?
le temps de la retraite ?

eh bien c’est le jardin
les cartes
le café avec les copains
la famille
les petits-enfants

alors justement à propos des petits-enfants
qu’est-ce qu’on leur transmet, aux petits-enfants ?

est-ce qu’on leur transmet un patrimoine ?
les cités ouvrières ?
les murs et les briques
est-ce que ça fait un mode de vie
que l’on peut transmettre ?
mais un patrimoine sans parole est mort
et d’ailleurs, dit Nadège, dans ma cité
on n’est plus que deux anciens

alors est-ce qu’on transmet les valeurs
qu’on a soi-même héritées des parents ?
ah, dit Marie-Thérèse, plutôt le contraire
ma belle-mère voulait pas de chauffe-eau
elle n’avait pas connu
elle voulait pas
pour elle, ce qu’il fallait
c’était : pas dépenser
le fameux « sens de l’économie », non, non, non

mais alors
si ce n’est pas un patrimoine
ni des valeurs héritées
qu’est-ce qu’on leur transmet
aux petits-enfants
voilà ce que j’aimerais vraiment entendre