Leslie Kaplan | Une forme particulière de pensée

« Une forme particulière de pensée » et « Du lien social », au centre de la démarche d’atelier d’écriture de Leslie Kaplan, ouvrent à une approche inédite, d’une exigence radicale - on peut les diffuser à volonté... FB

Nota : ils ont été repris dans La Langue à l’œuvre, édité par Patrick Souchon, et publiés par la Maison des Écrivains.


1. Du lien social

J’ai pensé qu’il serait intéressant de s’arrêter sur ce titre, le lien
social. Je veux dire : ne pas gommer le paradoxe. Il peut en effet
sembler paradoxal qu’à des écrivains on demande d’intervenir dans ce
sens. Je ne parle pas bien sûr des préjugés, ou de la vision romantique,
l’écrivain comme individualiste, etc. Ni de l’œuvre même, qui a
évidemment sa place dans la société et le monde, comme lien, comme
rupture de lien, et création de nouvelles formes de liens. Mais le
travail d’écriture est un travail solitaire, alors en quoi ce travail
peut-il être sollicité par rapport à la question du lien social ?
Comment
penser l’expérience de l’écrivain en ce qu’elle aurait quelque chose à
voir avec le lien social ? partager, transmettre quoi ?

D’autre part, s’il s’agit de tisser ou de renouer des liens au sein de
la population, qu’est-ce à dire sinon que l’on constate à quel point ce
tissu est défait, détruit.

Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme : « Ce qui, dans le monde non totalitaire, prépare les hommes à la domination totalitaire, c’est le fait que la désolation qui jadis constituait une expérience limite, subie dans certaines conditions sociales marginales, telles que la vieillesse, est devenue l’expérience quotidienne de masses toujours croissante de notre siècle. »

La désolation, d’après Arendt, le terme anglais est loneliness, c’est
l’isolement, la solitude non pas choisie mais subie. Il me semble qu’on
peut développer : c’est l’accablement devant la lourdeur du monde,
l’impression d’être dépassé par le monde, d’être complètement incapable
de lui faire face. C’est le malheur, le sentiment d’avoir été abandonné,
petit et abandonné, sentiment tellement fort qu’il peut engendrer la
perte des repères, la perte de l’identité, et finalement l’aliénation
totale, avec la capture par des idéologies de ressentiment. Pour Arendt
c’est ce qu’elle analyse comme la société industrielle de masse qui
produit la désolation, personnellement je suis d’accord avec elle. Mais
ici n’est pas le lieu de la recherche des causes, mais du constat, et de
se demander : et alors, quoi, et quoi de l’écrivain par rapport à cette
situation.

Les situations sont les plus variées, tous les lieux du monde actuel,
ville, hôpital, prison, maison de retraite, écoles...

Or, ce qu’il faut remarquer : chaque fois que le lien social est
attaqué, c’est le lien avec le langage qui est aussi attaqué. Dans la
désolation, ce qui est atteint, c’est aussi le langage, le lien
fondamental humain du langage, la confiance dans les mots, dans la
parole de l’autre. La parole de l’autre, de n’importe quel autre, est
mise en cause, mise en doute, on n’y croit plus, quel intérêt, c’est pas
la peine, à quoi servent les mots, c’est du baratin, du bla bla bla. On
laisse tomber, comme on a été laissé tombé.

D’où une violence en miroir à la violence qui a été faite, d’où
l’adhésion à n’importe quoi, religion, superstition, délire politique,
drogue...

Je pense donc que pour que le tissu social soit reconstruit, il faut
aussi prendre en considération la question du langage.

Ce qui ne veut évidemment pas dire que c’est la seule dimension
impliquée. Le réel excède toujours les mots.

Il suffit de penser un instant par exemple à une maison d’arrêt, où les
détenus sont huit dans une cellule, cellule où il y a par ailleurs les sanitaires,
ou à un collège de banlieue où les élèves sont parqués, trop nombreux,
presque réduits à l’anonymat, des enfants presque anonymes,
ou à une maison de retraite qui à quatre de l’après-midi sent déjà, ou
encore, le poisson...

Désolation soft , désolation quand même.

Le réel excède les mots, mais c’est dialectique, s’il n’y a pas
confiance dans les mots, rien ne peut se faire de durable, aucun
changement important, qui tienne.

Un lien social, humain, passe par un rapport au langage où le langage
vit, peut vivre, dans ses deux dimensions fondamentales : comme parole
adressée, lieu d’accueil pour l’autre, et comme matière polysémique,
moyen d’expérimentation et de jeu avec le monde et les autres.

Le langage permet le je, le sujet, parce qu’il permet le jeu avec le
monde, les autres. Mais cela est possible seulement si le monde, les
autres, ont déjà permis ce rapport-là au langage.

La confiance dans le langage, dans la parole adressée, avec ce qu’elle
comporte de promesse, que chacun sente qu’il existe pour l’autre, et,
l’affirmation, qu’elle soit formulée ou non, du caractère polysémique du
langage, de sa dimension fondamentale de jeu et d’expérimentation, c’est
la moindre des choses pour un écrivain, parce que c’est ce qui le
constitue comme écrivain.

Pour moi il est évident que les écrivains qui s’intéressent au lien
social peuvent trouver un sens dans des expériences de terrain souvent
éprouvantes parce que ces expériences sont aussi la réaffirmation de ce
qui fonde leur travail à eux, écrivains.

Conséquences : ce n’est pas sur tel ou tel artiste-écrivain que se
porte le transfert, le désir de travail, mais sur la fonction écrivain.

Donc ce n’est pas comme un écrivain particulier porteur d’une œuvre
particulière que l’on intervient, mais comme « l’écrivain »,
transmetteur de la fonction même du langage.

Modestie si on veut mais surtout responsabilité par rapport à cette
transmission là.

Cela ne veut nullement dire que l’écrivain qui fait des rencontres, des
ateliers d’écriture, etc, ne doit pas parler de son œuvre, au
contraire. Mais en tant que son œuvre, ou l’œuvre de ses
contemporains, ou de ses écrivains préférés, etc, sont des moyens de
passer ces qualités fondamentales du langage.

Il s’agit d’inventer par rapport à ce qui est au cœur de la demande,
même si ce n’est pas formulé : le langage comme construction du sujet
dans son rapport au monde, remise en circulation de ce qui est isolé,
figé dans la désolation.

Orienter le travail en ce sens.

Pas tant aider les gens à « s’exprimer », ce que pour le moment ici et
maintenant en France ils peuvent faire à peu près, mais à PENSER, avec
les mots, là où ils sont, leur rapport au monde, aux autres.

Mettre en relation, faire des rapprochements, des ponts, des liens.

Et penser c’est aussi jouer, mettre de la légèreté là où il y a de la
lourdeur, de l’inertie...

C’est quitter la solitude inhumaine, la désolation, pour tenter
d’instaurer un bon rapport à la solitude, c’est-à-dire un bon rapport à
soi-même et aux autres.

2. Une forme particulière de pensée

Il y a une forme particulière de pensée qui vient avec le travail
d’écriture, et c’est ce qui m’intéresse
c’est une pensée concrète, qui vient de la pratique de mots, de phrases,
du langage en tant que tel
qui établit un rapport au monde concret, personnel
il ne s’agit ni d’améliorer la correction de la langue, ni de faire que
l’on s’exprime
mais aider à penser
pourquoi est-ce différent, penser et « s’exprimer » ?
la pensée met en jeu le temps, on prend le temps, c’est un travail qui
exige qu’on s’arrête dans le mouvement des choses
il y a un temps de réflexion qui est le propre de l’écrit, qui est le
propre du livre, et quel que soit l’âge auquel on lit et on écrit
et il me semble que dans un atelier d’écriture on est un peu le
représentant du livre, un passeur du livre
donc, une façon de penser, particulière,
penser avec les mots, avec les phrases
pas avec des couleurs, des sons, des images
pas non plus avec des concepts,
pas non plus avec des faits d’information
mais avec le langage comme un tout, pris avec toutes ses implications
comme façon pour un sujet de penser son rapport au monde
de chercher son style propre,
style au sens le plus large, « le style c’est l’homme »
la parole écrite, comme le dit Maurice Blanchot : « nous ne vivons plus en
elle, non pas qu’elle annonce, Hier, ce fut la fin, mais elle est notre
désaccord, le don du mot précaire »
un livre c’est un objet qui circule, léger
c’est un parmi beaucoup
pas une prophétie, une parole totale
ni dogme ni croyance
mais elle met en rapport deux sujets,
un par un, comme toujours l’art : l’art, c’est l’exception, alors que la
culture c’est la règle (Jean-Luc Godard)
ce qui ne veut pas dire que ce soit le fait d’une élite, mais : que
c’est le fait d’un sujet, pas d’une masse
un équilibre, qui tient compte du passé, qui fait toujours d’une façon
ou d’une autre le point dans le moment de la vie, qui vient toujours
dans un après coup, et qui en même temps est toujours « depuis
maintenant », actuel et au présent
léger
circule dans la poche
peu de chose
une urgence qui à avoir avec la passion, pas avec l’obligation sociale
un autre espace-temps
penser avec le livre c’est autre chose que savoir, autre chose que la
culture
même si ce sont des outils nécessaires
et qui implique un risque, l’engagement de la personne
ce qui ne veut pas dire recherche de l’intime, dévoilement d’un secret
mais penser c’est s’exposer, et d’abord à sa propre pensée, aux
conséquences de sa propre pensée
et cela a à voir avec le plaisir, le plaisir de penser, chose occultée
par les contraintes du savoir obligatoire
et avec le jeu : la pensée comme jeu, au sens où par la pensée tout est
possible, situations, personnages, jeux avec le langage lui-même
jouer au sens d’expérimenter, de faire l’expérience de nouvelles
possibilités
redonner confiance dans les mots, dans le langage, c’est-à-dire dans ce
qui est la base même du rapport social, le fondement du rapport social,
c’est la confiance dans les mots, dans le fait que parler peut établir
un rapport humain véritable, dans la croyance que les mots échangés
peuvent avoir une efficacité, un sens
pas un sens qui écrase, mais qui tienne compte vraiment de chacun.