Leslie Kaplan | L’expérience du meurtre

Le texte dont nous publions un extrait a été écrit en 1994 en préface à l’édition du Sous-sol de Dostoïevski paru chez POL, « La Collection ».

On peut le lire dans Les Outils paru chez POL en 2003.
Vidéolecture par Leslie Kaplan.


O the mind, mind has mountains ;cliffs of fall

Frightful, sheer, no-man fathomed.

Hold them cheap May who ne’er hung there.

G.M.Hopkins.

Un monde en morceaux, éclaté, il se déploie à l’infini, dans tous les sens, pouvoirs et techniques, accomplissements, et en même temps, saturé, saturé, partout et sans arrêt des faits, des petits faits, des opinions, des idées. Un monde ouvert, en expansion, tout est possible, monde libre et sans entraves, mouvement joyeux, et non, le pire arrive, et on le sait, on sait tout déjà, c’est un grand discours lisse, couloirs identiques, présent perpétuel, on s’y déplace, tout est égal, équivalent, un discours d’autant plus grand et total qu’il est en pièces détachées, les pièces s’emboîtent, quel intérêt, on est mort, on nous tue.

Notre monde. Dedans, n’importe où, un homme parle, il se met à parler, « il parle, il parle, il parle », et sa parole éclatée, inquiète, inachevée, mouvement tournant et creux de sa parole, reprend et abandonne et reprend encore les petits faits, les opinions, les idées, colle au réel, le vrille et le tue, et n’en finit pas et recommence, et à l’image du réel ne s’arrète jamais, mais comment, sur quoi, s’arrêter. Si les Notes du sous-sol, ce récit dans un « souterrain » (1864), est un point de bascule de l’œuvre de Dostoïevski et de la littérature moderne, c’est qu’un rapport y est construit, violemment et pourtant presque à l’insu du lecteur, entre pensée, parole, et meurtre. Le meurtrier désigné est double, c’est un homme quelconque, un homme ordinaire, un homme qui trahit la confiance d’une enfant, et en même temps, c’est « l’idée », une méthode particulière, une façon d’appréhender le monde : et le texte se présente ainsi comme une condensation du projet poétique, éthique, de Dostoïevski, comme une métaphore de sa façon à lui de répondre au monde, notre éclatement.

Donc un homme parle, il se met à parler, et d’emblée il s’installe au cœur de nous-mêmes. Il dit « Je », « Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant », et jamais il ne s’agit d’un « récit à la première personne » qu’un lecteur pourrait considérer avec intérêt, curiosité, détachement. Du fond de son « sous-sol » comme il l’appelle, un homme est en proie à quelque chose, est-ce la maladie – « je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j’ai mal » –, on ne sait pas, on sait si peu qu’on pourrait même dire : « il est en proie » de façon intransitive, et pourtant ce qui le tient, peste,angoisse, question, il nous le repasse.

Tout de suite on éprouve une tension, et on sent qu’elle est particulière, ce n’est pas une tension linéaire, l’attente d’un dénouement, c’est une tension qui vient plutôt d’une absence de lisibilité immédiate, la lecture s’étale dans tous les sens, on est en face d’un bloc, d’un bloc parlant. De quoi s’agit-il ? Oui, vraiment, de quoi ?

Un homme se raconte, se confesse, plutôt se court après, se poursuit. Quelques faits : il a été fonctionnaire, il a détesté cette position subalterne et son misérable pouvoir de petit chef. Dès qu’il a pu, il a laissé tomber sa carrière - toute carrière -, il s’est retiré dans sa chambre.

La chambre, on la voit, bien qu’il n’en dise presque rien. Vide, froide, lambeaux de meubles, du thé, un point seulement où le narrateur peut se poser et se débattre, un « espace intérieur ouvert » (Bakhtine) comme il y en a dans tous les livres de Dostoïevski, chambres de Raskolnikov, de Chatov, de Kirilov, espaces traversés, ce serait aussi bien des escaliers, des couloirs, des rues, les personnages sont toujours ces « hommes du seuil » (encore Bakhtine), toujours en train de passer d’un endroit à l’autre, d’un moment à l’autre, d’une émotion, d’une pensée à l’autre.

« J’ai quarante ans », nous dit le narrateur, et son désespoir est tel que l’âge résonne avec les années d’exil passées dans le désert, et on pense aussi à cette façon qu’il a d’arpenter le langage, sauvagement et avec « impatience » – le péché même, selon Kafka –, comme plus tard le héros du Château. L’homme du sous-sol dit d’ailleurs qu’il a « essayé de devenir un insecte », mais « n’est pas fou qui veut » (Lacan), chez lui la métamorphose n’a pas réussi. Un personnage, il se confesse, et malgré cela, aucune introspection. Cette formulation peut surprendre. Mais si « une conscience est une maladie », c’est bien parce que « je me trompais moi-même, tout en ne simulant pourtant pas », et : « Je m’exerçais à penser. Autrement dit, toute cause chez moi en tire immédiatement une autre après elle, encore plus profonde, plus fondamentale, et ainsi de suite à l’infini. »

L’introspection est un leurre parce que la pensée est infinie – le moi peut passer à chaque instant dans son contraire, toute conscience est divisée, divisée, divisée, sa propre pensée peut étonner le sujet autant que ce qui vient du dehors en étranger absolu, elle peut le harceler tout autant, et « tous les compliments d’usage ont été inutiles, il n’y a personne ici. Il n’y a jamais eu personne » (Breton-Éluard) : parce qu’il y a aussi bien tout le monde et tous.

Le caractère excessif, tourmenté, qui signe le personnage dostoïevskien- et ici, exemplairement, l’homme du sous-sol –, n’est pas un trait psychologique. C’est la marque de la « conscience », de la pensée, que Dostoïevski saisit et maintient férocement dans son mouvement infini. D’où une perte de « la rage » qui subit « une décomposition chimique ».

Tous les objets de haine et de raillerie finissent par se diluer, aucune catégorie ne tient, ambivalence des sentiments, idéalisation et haine se côtoient, dans la vie sociale ce refus de la carrière et plus profondément l’impossibilité de se définir, de se donner une « qualité définie », par exemple de se calmer en se disant une fois pour toutes, « Je suis un paresseux » – la paresse, « c’est un titre, une fonction, c’est une carrière, messieurs », mais on ne peut pas se raccrocher à une quelconque définition, elle est par avance invalidée.

L’introspection, la recherche de l’identité, perd son objet en même temps qu’elle se découvre un avatar du naturalisme. Au contraire la pensée se reconnaît dans le bavardage. L’homme du sous-sol s’écrie douloureusement que la « destinée unique de l’homme intelligent est de bavarder, c’est-à-dire, de parler pour ne rien dire », et on entend déjà le rapprochement inquiétant, fait pour inquiéter, entre littérature et bavardage souligné par Blanchot : « Parler sans commencement ni fin, donner parole à ce mouvement neutre qui est comme le tout de la parole, est-ce faire œuvre de bavardage, est-ce faire oeuvre de littérature ? »

Et : « What do you read, my lord ? - Words, words, words. »

Mais si le désespoir qui en résulte, sa « force exténuante » (Blanchot), entraîne le lecteur et le sidère à chaque instant, ce n’est pas seulement par le fait qu’il vise, en somme, tout. C’est qu’il se coule dans une forme étonnante. Le désespoir n’est pas représenté. Il est présenté, il se donne, il se tourne et se retourne, il s’adresse à lui-même et aux autres. On peut penser que l’homme du sous-sol s’exhibe. Sûrement : mais c’est que l’exhibition est ici une façon moins de prendre une distance pour se voir, et s’admirer, et se flageller, que de s’obliger à discuter avec lui-même comme avec les « messieurs », imaginaires, auxquels le texte est destiné. Un désespoir présenté, soulevé, une excavation du désespoir.

C’est pourquoi cette parole est si proche du poème, au sens où les personnages de Dostoïevski « parlent et c’est la parole même qui livre son secret » (George Steiner). Ce n’est pas une plainte. Dostoïevski se démarque explicitement de tout romantisme, de toute complaisance d’une « belle-âme » qui croirait pouvoir (et entre autres par sa plainte) se distinguer du « cours du monde », en distinguer son « moi », son pur désir d’un idéal, « du beau et du sublime », comme raille l’homme du sous-sol, avec si peu de cynisme d’ailleurs, seulement parce qu’il ne peut être dupe.

Dostoïevski a souvent cité le Livre de Job comme un des livres qui l’ont le plus marqué. « Je lis le Livre de Job qui me procure une exaltation maladive... »

« Fait étrange, Anna, ce livre est un des premiers qui m’ait frappé... et j’étais alors presque un nourrisson » (lettre à sa femme du 10/6/1875). Avec le récit de Job, la violence mythique du Livre opère un déplacement. Dieu torture Job, et même si Job ne se laisse jamais aller au blasphème, il reste pendant tout un temps dans la plainte et la revendication, et ce d’autant plus qu’il se défend de ses faux amis qui essaient de le culpabiliser, « tu te croyais juste, lui disent-ils à peu près, tu ne l’étais pas, Dieu te punit avec raison ». Jusqu’à l’arrivée de Dieu en personne, ou peut-être jusqu’au moment où Job peut entendre Dieu, qui lui dit quoi ? « Ceins donc tes reins comme un homme : je vais t’interroger et tu m’instruiras. » La substance de cet interrogatoire revient à ceci : « Qui m’a rendu un service que J’ai à payer de retour ? » Dieu ne doit rien, au contraire, « Tout ce qui est sous le ciel est à Moi ». Job comprend lorsqu’il quitte toute amertume et répond à son tour, « Je sais que Tu peux tout ». « Tu peux tout » : ce n’est pas une mortification, l’acceptation d’un anéantissement : mais plutôt d’admettre qu’il y a de l’autre, un absolu en ce sens : un absolument-pas-moi, un absolument étranger, un autre inconnu qui me dépasse. Si Dieu exige que Job quitte une position de plainte, c’est que se plaindre, être amer, revient à compter sur une justice immanente, à espérer une rémunération, et à rétablir ainsi un lien infantile, rassurant malgrè tout, même quand il manque, entre l’inconnu et soi.

C’est ce qu’avait souligné avec force Elihou, le plus jeune des amis de Job, le seul à ne pas le culpabiliser- et le seul que Dieu ne punit pas, pour que soit bien clair que la culpabilité est une fausse route : « C’est à toi, avait dit Elihou, c’est à toi, fils d’Adam, qu’importe ta piété. » La leçon de Job, l’écrivain Dostoïevski la fera sienne : une position de plainte, d’amertume romantique, est une erreur, une faute. Le monde est un tout, imaginer un face-à-face de deux entités soi-disant distinctes,- le monde, l’ndividu -, est complaisant et vain, les « fils d’Adam » sont entre eux tout comme le seront les personnages des livres : parties prenantes d’un monde qui vit en eux comme eux vivent en lui.

Mais, plus. La violence de Dieu qui constitue Job en l’obligeant à quitter une position de revendication et à assumer sa solitude d’homme agissant parmi les hommes, cette violence du réel qui parle et qui dit seulement, Je suis, Dostoïevski lui donne une figure nouvelle et « absolument moderne » : on peut voir l’homme du sous-sol comme une réincarnation de Job avec cette différence que Dieu est maintenant « à l’intérieur », le Tout-Puissant est devenu la pensée. « On peut tout penser », « toutes les idées sont possibles », voilà ce dont l’homme du sous-sol fait l’expérience. L’une des figures du réel est la pensée : violence, force, inhumanité de la pensée, la pensée inclut l’impensable. Comme l’Éternel persécutait Job, l’homme du sous-sol est persécuté par l’infini possible de sa pensée, qui ne le lâche pas, qui l’entraîne, le pousse, le repousse, le suit pas à pas, saute d’un coup devant lui et le nargue : « "Deux fois deux : quatre" nous dévisage insolemment. Les poings sur les hanches, il se plante en travers de notre route et nous crache au visage. J’admets que "deux fois deux : quatre" est une chose excellente, mais s’il faut tout louer, je vous dirai que "deux fois deux : cinq" est aussi parfois une petite chose bien charmante. » Passons sur l’humour. Ce n’est, après tout, pas tellement drôle, puisqu’il ne s’agit pas au fond de jeu, mais d’emprise. Pour Job Dieu est libre, il est même le libre.

Chez Dostoïevski la liberté est un des aspects du réel de la pensée. Comme dira un de ses personnages futurs, « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ».