Claudine Galea | Le festin et les restes

Si j’ai une âme, le premier roman de Vincent Peyrel, a paru aux éditions de L’Amourier en janvier 2008.
De Claudine Galea, qui a souhaité faire découvrir ce roman et donner envie de le lire, on lira Au bord.


  Un jeune homme, un garçon, erre dans une ville. Il est sans domicile fixe. Son errance est plus profonde, il n’en connaît pas le gouffre. Il en deviendra la victime. Autre nom de cette errance : un désir qui ne sait pas où se poser.

Je m’appelle Hans. Je m’appelais Hans. Déjà. Le 7 novembre 1919.


  Alors c’est une histoire qui a lieu pendant la Grande Guerre ?
  Une fiction historique ?

Je m’appelle Hans. Je m’appelais Hans. Déjà. Le 7 novembre 1919. J’ai rencontré Frédéric à la gare. À la gare de Hanovre.


  Ça se passe en Allemagne. C’est écrit par un Français. Une fiction autour de la Grande Guerre entre les deux ennemis d’un demi-siècle d’Histoire ?
  Histoire - d’un garçon - dont le poids est trop lourd à porter.

…Déjà. Je l’ai vu avec les flics. Ils ne me regardaient jamais de la bonne manière. D’ailleurs. Je l’ai vu aussi avec des mecs plus jeunes. Plus jeunes que moi. Très beaux aussi. Frédéric ne les regardait pas comme moi. Déjà. Je savais qu’il les ramenait à l’appartement pour baiser avec eux.


  Ah. Non. Ça se passe aujourd’hui. Il y a des flics, des mecs, des concierges, des séances de cinéma.
  C’est une histoire de mecs. De mecs homo. Dans des gares des appartements avec des gardiens de l’ordre pas loin, du sexe consommé, orchestré par un type plus vieux, Frédéric, qui fait tourner les garçons et les affaires.
  Que ça tournera mal, les phrases coupantes, hachées, le disent d’entrée.
  L’auteur a juste trente ans, c’est son premier roman, ça s’appelle Si j’ai une âme.

  Si j’ai une âme. Foi et doute. L’âme est un mot qui ne se dit plus guère, mais en 1919 oui. En 1919 peut-être il y avait de la religion dans l’air. Aujourd’hui, nein. Mais ce Hans, là, qui traîne son corps vide, sa faim insatiable, et cette saloperie de trou en guise d’avenir, ce Hans cherche un mot, un mot plus grand que le reste, un mot qu’il ne comprendrait pas mais qui l’embrasserait, et il tombe sur un autre, âme, qu’il utilise à la place du mot pas trouvé, amour par exemple – amour, non, vraiment, il n’y croit pas. Amour c’est bien plus mystique, bien plus divin, (un divin plaisir), et bien trop grand bien trop impossible bien trop heureux pour ce mec-là, Hans, en 1919 ou en 2007.

Je suis devenu le mal. Je suis devenu quelque chose. J’étais seulement beau. Seul.


  Avec ses phrases courtes, et son histoire de mal et d’âme, il ne va pas nous la jouer, Peyrel. La romance. Je fais court, je fais cut, je finis pas mes phrases, je suspens, j’appâte, je drague, je transcende. Air moderne - déjà - tellement plus moderne à force d’avoir été écrit et commenté et postpostparodié.
  Non, il ne nous la joue pas.

Intérieur nuit / l’appartement de Frédéric / le lit est un divan / Hans et Frédéric mangent face à face / quatre bouteilles de vin vides sont posées au sol, et une, pleine est sur la table.


  D’un coup, c’est ça qui arrive. Les didascalies. Suivies de : Frédéric deux points à la ligne, et monologue. Ou Frédéric :, puis Hans :. Dialogues. Personnages.
  Peyrel écrit peut-être du théâtre ? Pas davantage. Peyrel s’en fout du théâtre, comme de la postpostmodernité. Peyrel est allé dénicher un vieux fait divers (voilà 1919) allemand (voilà Hanovre), l’histoire du premier tueur en série (peut-être).
  Dans le roman, il s’appelle Frédéric.
  Peyrel n’est pas Hans. Peyrel écrit des personnages. La scène opportune. La boîte noire : l’appartement de Frédéric, où presque tout se passe, où tout est consumé. Du commencement jusqu’à l’arrestation.

Les flics sont venus le 23 juin 1924. Je dormais.


  C’est à la fin. Hans va raconter sa fin. Condamné à mort. Les flics emmènent Hans. Hans est né pour être emmené. Par Frédéric dans son appartement. Puis par les flics en taule. Entre-temps Hans aura mangé à sa faim. Les divins repas de Frédéric. Protégé de Fred. Giton de Fred. Figure de fils. Chair de sa chair. Venir de quelque part. Aller quelque part. Hans aura dévoré et le vide ne sera pas rempli, l’appartement est un abri, on s’y terre autant qu’on s’y cache. On y vit sur le pied de guerre.

Je ne parlais pas beaucoup. Je parlais comme lui et comme moi. À l’extérieur de lui et dans ma tête. C’est pas un truc de malade ou tout ça. Seulement que les choses sont tellement pareilles tout le temps. Quand il n’y a rien. Je les continue tout seul. Je me dis que si on doit se faire des idées sur ce qui va arriver et dans quel ordre. Autant essayer tout seul pour commencer.


  Les phrases vont, sèches, nettes. L’histoire se déroule. L’horreur est racontée non pas tranquillement mais sans état d’âme. L’histoire, ce sont des faits. Des événements. Des corps découpés et mitonnés par Frédéric.
  L’Histoire, en 1919, ce sont des corps dans les tranchées. Et une population qui a la dalle. Hanovre est une ville vide, où le marché est noir. Paris de même.

Je n’avais jamais pensé manger de la viande humaine ou tout ça, mais je n’avais jamais pensé ne pas en manger non plus. Tout le monde a dit que ce n’était pas naturel et que nous étions des monstres. Ce qui tend à dire qu’un monstre n’est pas naturel. Je ne sais pas. Je ne comprends pas toujours ce qu’il vaudrait mieux faire ou mieux dire… Nous ne sommes pas les seuls à avoir mangé de cette viande dans Hanovre. Les autres ne le savaient pas et ils en sont donc beaucoup moins monstrueux que nous sans doute.


  Bien sûr Hans sait. Pas tout de suite, comme le lecteur. Quand il sait rien ne change. Ce qui est fait est fait. C’était ainsi avant qu’il arrive à la gare. Hans obéit aux ordres et va à la boucherie.
  Hans aime-t-il Frédéric ? Nous, on ne l’aime pas. On n’aime pas Hans non plus. Non il n’y a pas d’amour dans ce livre. Pas d’amour. C’est un mot qui n’existe pas.
  Certes Peyrel l’emploie à la fin dans un conditionnel sans illusion, la vie n’a pas rempli toutes les conditions.
  Pas d’amour à se mettre sous la dent. C’est le creux, la dalle, ce poids qui est en train d’ensevelir Hans. Pas d’âme non plus.

  De l’écriture oui. De l’entêtement à dire. Cette histoire est une fable. Peyrel a des monstres en lui, des créatures difformes, légendaires, des personnages de premier plan, comme aiment les enfants - et les enfants savent tout, déjà.
  Ces monstres qui fabriquent les histoires. Ce plaisir qu’on a, à se faire peur avec eux, les monstres, quand on est enfant. Quand on est écrivain. Cette fête que c’est d’éprouver de la terreur et d’aller voir la noirceur des choses, tout ce que, déjà, on n’avoue pas. Que les autres autour (parents d’abord), désavouent.
  Ce festin que c’est et qui n’est pas à vendre ni à prendre.

  Un jour, donc, entre vingt et trente ans, Peyrel, au gré de ses bourlingues réelles ou virtuelles, tombe sur ce fait divers allemand. Les serial killers habitent depuis des années la littérature et le cinéma (et la vie) mais là, cette histoire en 19, au siècle dernier, cette existence d’un tueur cannibale, il s’arrête. Ça l’arrête.
  Peyrel écrit déjà, mais ça ne devient pas des livres. Il fait d’autres choses, de la musique notamment, du rock. Cette musique qu’on fait à plusieurs et où on est seul, dedans. Ciel et abîme. Cette putain de musique qui vous dévore. Et qui vous fait du bien.

  Un type en 19 qui baise avec des garçons et qui les mange.
  Un conte de fées. Le bien et le mal. Le plaisir et l’interdit, majeur. Ce qui ne se fait pas, donc ce qu’on a envie de faire.
  Peut-être ça le décide, Peyrel, c’est assez fort pour tenir tête à la force de la musique.
  La musique on perd l’origine et la fin, c’est ça la musique.
  Là il y a aussi l’origine et la fin. La mort et manger la mort, une histoire d’horreur primitive, et un truc extrêmement élaboré, avec contraintes règles à respecter soins à prendre pour pas se faire prendre. Il y a le corps aussi dans tous ses détails.
  La musique ça vous absorbe. Le sexe aussi. Le meurtre aussi. Mais le découpage des corps et des phrases, ça demande de l’attention, ça entre dans les détails, c’est toute une histoire. (La musique aussi, c’est toute une histoire mais, alors, il faut la composer, l’écrire.)

  Hans n’arrive pas à avoir une histoire. Une histoire d’amour. Hans a des morceaux, des moments, des fragments. C’est écrit comme ça, l’histoire de Hans, par morceaux, paragraphes morcelés. Corps embrochés. Restes. Découpage, emballage, paquets. Il y a la viande qu’on mange et la viande qu’on vend pour acheter du vin, et le reste.
  Il y a le fait divers, premier, et le livre, l’acte deuxième, réfléchi, élaboré, avec de la distance, du jeu, des ruses, des stratégies, des allers-retours entre vérité vraie, réalité et invention, fiction.
  Les restes c’est l’histoire vraie, le festin c’est la littérature.

Je suis né en 1977 dans le Limousin et ne m’en suis jamais beaucoup éloigné. Les villes me font peur. On n’y prend jamais le temps d’imaginer ce qui pourrait, ce qui aurait pu se passer, ni comment. C’est dans les chemins ravinés en suivant mes chiens, que je construis mes histoires.

  Ce n’est donc pas chez un éditeur en ville que Si j’ai une âme paraît. Vincent Peyrel connaît Filip Forgeau qui a publié un livre chez L’Amourier. Alors Peyrel envoie le manuscrit à Jean Princivalle à Coaraze, dans le haut pays niçois.
  Princivalle dit oui, parce qu’un livre qui vous tombe entre les mains comme un rasoir ouvert, on ne s’assoit pas dessus.