Dominique Quélen | Variation 4

Extrait du livret de Villa des morts, variations sur le repli, opéra contemporain.


« Nous vous laissons la victoire, puisque vous êtes morts. »

Pierre Pachet, Autobiographie de mon père.




  Bande – Plongé comme je l’étais dans mes pensées, mon élan m’avait mené plus loin que je ne l’imaginais. J’en avais bien besoin. Jusqu’alors on avait contraint, parasité ma conduite. Je n’avais songé qu’à moi, mais faiblement. Je ne me justifie pas. Parler m’avait soulagé, mais délivré de mon agitation superficielle, j’en avais mis au jour les raisons plus profondes. Elles m’agitaient à leur tour. A l’exprimer, j’avais altéré mon jugement. J’étais tourné vers moi et je ne voyais rien. (Entrée des musiciens, du chef et de H.) Le sens, la nécessité de ce que j’avais entendu m’échappaient. Pour savoir ce dont mon esprit était plein, je devais d’abord fixer mes pensées et les mettre en forme. Il me fallait du calme. J’en arrivais à cette conclusion quand je m’avisai que tout était désert autour de moi. On ne voyait qu’une poignée d’arbres et d’énormes blocs de rochers qui gênaient la perspective. Ce lieu me parut propice à la réflexion. Je décidai de m’y arrêter un instant.

  (Ohne-Weg Stück) Y – De-hors… hors… hors… respire, respire la lumière du jour, les heures – heureuses – du jour, l’air………….. air……………. éther…………… délétère…………… éternelles……………….. ténèbres………… tenez …….…. les bras…………… lèvres…………… les vrais objets…….. en l’air…………… errants………………. aériens………. et rien…………. ah………… là-haut………………… il y a eu………….. lui………… haï………… hier…………….. ailleurs…………... oui, jouis de la vue, dit-il, oui... il dit ça... jouis de la vue... c’est... infini, vu d’ici... tu n’as, dit-il, jamais rien vu de tel... ce paysage... on le voit... et on se voit dedans... loin... loin... oui, il n’est fait que de détails... c’est vrai... des détails plus vrais que nature, ou plus gros... le bruit d’un moteur... et la pluie par en dessous... vois comme c’est... un tout... réduit, dit-il, à ce paysage-là... à l’envers... avec toi..........

  N – Toute chose est forte de son contraire et finit par rentrer dans l’ordre. On ne peut tout ramener à soi. Chassé par la porte on revient par la fenêtre. Une fenêtre fournit un bon éclairage. La raison s’affole dans la nuit. Une pensée qui occupe longtemps l’esprit ne peut le quitter sans souffrance. On s’imagine tomber dans un puits… le sol où reposent les eaux n’est qu’une surface… on retombe…
  On entend rire un homme.
  N – Un rire ? Qui est là ? C’est de moi qu’on rit ?
  Une voix d’homme – C’est curieux, vous pensez tout haut…
  N – Quelqu’un ? Il y a quelqu’un à part moi…
  H – … on entend des voix…
  N – … qui parle ici ?
  H – C’est vous.
  N – Qui, à part moi ? Vous parlez aussi.

  (Ohne Weg Stück) Y – … tu es………… buée………….. nuée………… noyée………. noyer ?………… nettoyer………… payer……… oui, oui ……. il y a………. voyons…………. ayez l’oreille…………… l’œil………………. ébloui…………… oui…….. oui……………. l’œil contre la paroi… …… regarde……………. regarde………. oui …………. voyez : muet………. enfoui………….. oui, oui……….. la nuit……… la……… oui…..…. approche ………… roche……… oui……….. approche....... roche.........oui......... approche......... chère....... roche...... douce.......... mousse odorante............ humide....... au bord.......... souffle.......... chère, douce.......... roche......... humide.......... approche............ odorante.............. chère mousse............ et tendre............... tu es buée……. tissu fendu, tendu……… fissure……… et...

  H – Simple effet de symétrie inscrit dans la nature. Vous vous exaltez sans raison ! La poésie, les images vous aveuglent. Laissez-moi vous instruire. Je parle d’expérience. La gravité… C’est écœurant de réalisme. On n’est jamais délivré des coups portés même indirectement. Celui dont je parle était mon frère, plus que mon frère. L’homme est plein de ressorts secrets en attente d’un nom. Nul ne peut dire ce que désigne un nom qu’aucune langue ne contient. Ni si ce qu’il désigne existe. A certains liens que toute loi, toute langue humaine ou naturelle ignore et ne songe à nier, ne sachant les nommer d’abord, il n’est de forme que défaite et dénouée. Un frère, plus…
  N – …et moins qu’un frère, s’il est mort.
  H – On ne sait pourquoi. Tombé du haut d’un rocher comme celui-là. Un corps parfait, jeunesse et beauté abondamment répandues sur le visage. A travers le sang qui ruisselait, ses traits conservaient leur caractère énergique. S’échappait par une ouverture du crâne un peu de matière cérébrale et d’un sang noir, lourd, épais. Il respirait encore mais faiblement. Ses blessures mêmes étaient admirables, ses membres pleins d’abandon dans des postures nouvelles.
  N – Pouvait-il bouger ?
  H – Le médecin se pencha sur lui pour examiner les plaies, et entreprit de dégager la poitrine… (Pour lui montrer, H commence à lui déboutonner la chemise.) Ce qu’on vit ne laissait plus d’espoir : plusieurs côtes étaient fracassées, la peau noircie et contusionnée en plusieurs endroits. Là où elle était plus claire, elle laissait voir le fin réseau des veines rompues. Le cœur, presque apparent, n’était plus que tissus flétris et altérés. Il respira bientôt comme un mourant, puis comme un mort.
  N – C’est absurde !
  H – Il mourut peu après. Regardez. (Il lâche la chemise de N et commence à déboutonner la sienne pour montrer son cœur.) C’est comme être quitté : on voit d’un coup les deux côtés des choses… C’est étrange, toutes ces belles blessures pour mourir… et dans le peu de temps qu’il lui restait, tandis que faiblissait son cœur, les plus légères se résorbaient déjà. Ici… (Il va pour toucher N, qui a un mouvement de recul et s’effarouche de ses manières.) Malgré tout je n’ai pas pleuré. Ni alors, ni plus tard. Jamais. De toute ma vie.
  N – C’est admirable !

  (Ohne Weg Stück) Y – …nuit entre trois jours……………… où il y a ………… oui…….. où il y a eu un heurt………… nuit……… obscure……… et………. triste……… et………… profonde………… et ça souffre………. oh……….. ça souffre………… pour ça…………… oui…….. ça penche trop…………… il faut……….. se…………. remettre……….…. là……………. c’est mieux………….. c’est bien…………….. c’est parfait…….. oui … ……….. mais quelque chose…… fuit ?… ou flotte ?…….. à la surface……… ou rien…….. ça ne fait pas de bruit…….. oui…….. pas de bruit…… et pourtant………. il y a un écho……. comme un…………….. parfum ……………. un reflet…….. quelque chose…………… la faim………. la soif………… f………….. f……………. qui affole……….. l’esprit…………. et peut-être… ………. le prive……….. v……………. v……………. f……………. f……….

  H – Je prends soin de moi ! Tenez…(Il sort de sa poche un sachet de poudre.)
  N – (refusant) Jamais…
  H tend le sachet aux musiciens qui les uns après les autres ont un mouvement de recul, jusqu’au chef qui tend la main pour accepter, mais H se ravise.
  H – Je suis très sportif !! Très très… Course… Plongée… Gymnastique… Je m’entretiens… Et pas seulement… Champion !… Local, bien sûr… Amateur… L’escalade aussi : la varappe ! Des rochers… trois fois hauts comme ça !… quatre fois !!… C’est là… D’où l’importance… (Il montre le sachet.)
  N – Je ne vois pas…
  Le chef – De la magnésie !
  N – Non, je ne vois pas…
  H – De la magnésie… pour les mains… (Il se met de la poudre sur les mains et en donne au chef.)… la sueur… Touchez !! (Il prend la main de N pour toucher la sienne, celui-ci reprend sa main quand H la lâche.)
  H – Que voulez-vous… Ce qui doit arriver… Pensée poursuivie dans la nuit n’éclaire que soi. Toute chose est forte de son contraire.
  N – Vous cachez bien votre jeu !
  H – C’est de règle : ne jamais épuiser son discours. Qui croyez-vous que je sois vraiment ?
  N – Un homme égaré, inconscient de son état ?
  H – Ce fond de bon sens et de pitié que je vous vois : très utile… mais plutôt là d’où vous venez.
  N – Je ne suis pas sûr... Faut-il faire un petit effort pour saisir ?
  H – Il faut lâcher prise… rien qu’un peu… un instant…
  N – À quoi bon ?
  H – Être ce que je suis, comme j’ai été ce que vous êtes.
  N – Que voulez-vous dire ?
  H – Qui fuit devant tout n’arrive à rien et nourrit la nostalgie de ce qui ne sera jamais. Servez-moi une autre histoire.
  N – Que me demandez-vous ?
  H – À vous, rien… Vous faussez tout. Je ne suis là que parce que vous y êtes. Vous êtes là pour la même raison !
  N – Comment peut-on dire ça ?
  H – Je t’ai assez vu.
  Il repousse jusqu’à la coulisse N qui oppose peu de résistance.


Photos Céline Ader ©

Dominique Dussidour , Laurent Grisel - 3 février 2008