Levé(s) où la terre clairsemée traverse : André du Bouchet et Jacques Dupin en revues.

Bien tardivement il est vrai, l’époque de leur parution datant du printemps dernier, j’en viens à évoquer ces deux magnifiques publications.
Il ne faudrait pas qu’elles restent confidentielles, et limitées, comme il arrive trop souvent, aux amis, aux collaborateurs, et à quelques initiés. (Quoique, on le sait, la situation rêvée, pour la poésie, ne soit pas vraiment celle de la « communication ». Bien plutôt celle de l’écoute, laquelle suppose du temps, du silence. Tout l’opposé du tintamarre et de la vitesse.)

C’est qu’il est question ici en effet de l’identité de la poésie, dont témoignent d’une façon incontournable pour beaucoup d’entre nous les deux grandes voix de du Bouchet et de Dupin. Non pas idéalement : de la façon la plus concrète au contraire, et la plus liée, quoiqu’il en paraisse, aux enjeux de notre époque, à son destin, à ce qui se joue dans la deuxième moitié du 20ème siècle et dans le début chaotique de celui qui se balbutie maintenant, et devant quoi, il est vrai, on aurait bien besoin d’apprendre comment résister...

Des deux livraisons de L’Étrangère consacrées à du Bouchet – pas très loin de mille pages… –, et que François Rannou a déjà présentées sur remue.net, on ne peut parler comme d’un livre à lire d’une seule foulée, mais comme l’offre d’un lent et durable compagnonnage, comme d’un texte qu’on a sur sa table de travail et auquel on revient par périodes, pour y sentir la présence et l’énigme [1], et donc pour retrouver la joie de la rencontre. La joie tout court.

Mais dire cela, c’est aussi pour moi rendre compte de la façon dont j’ai toujours lu du Bouchet, c’est-à-dire, passant, obligé, par l’économie du fragment, depuis l’émotion de la perte du sens, jusqu’à celle d’une lente remontée vers une seule, et simple, présence énigmatique.
Et cela, principalement, pour les Carnets, que j’ai constamment à portée de la main comme une sorte de viatique [2].
Ce que ne sait pas faire, le plus souvent, la critique, et c’est là une évidence que rappelle précisément un texte de du Bouchet, Connaissance critique et connaissance poétique, cité dans le tome I de la revue [3] :

Telle est cette étrange lucidité poétique qui établit bien, sans confusion possible, qu’il s’agit d’une image, mais – ajoute-t-elle aussitôt – d’une image indescriptible : elle ne distingue, n’isole, que pour confondre, ne met en valeur que pour replonger dans le mutisme originel d’où elle l’a tirée.
Ainsi cette image, isolée, baigne un moment dans son isolement. Elle est prémonitoire à une autre fusion – marquant la fin de son état d’image.

La problématique – attente, désir et dépassement – du rapport au poème, à sa création, à sa lecture, c’est bien le thème qu’interroge L’Étrangère, et en particulier dans les nombreux textes proposés de du Bouchet lui-même, pas loin d’une vingtaine sur les deux volumes, sans conter les « entretiens » ou la correspondance, et qui sont, soit des textes « critiques », donc, ceux que du Bouchet écrit sur Celan, par exemple, ou sur Hugo, Péguy, Rimbaud …, ou des poèmes.
En particulier ses émouvantes dernières pages, retrouvées après sa mort sur sa table de travail, à Truinas, ou celles qu’abritait l’atelier de la rue des Grands Augustins, « Totalité de la tête », où l’on retrouve toujours, si près de la fin, la question de la main, récurrente, on le sait, dans cette poésie :

sur le bord

de ce qui est dit, la main pleine de vérité qui, sans cesser
de saisir, alors a cessé d’être main.


&

Impossible ici de présenter les soixante et quelques contributions de ces deux volumes.
Il y a d’abord celles qu’écrivent les compagnons de L’Éphémère, avec cette qualité de reconnaissance que seule autorise l’amitié : Bonnefoy, et c’est, en adresse à du Bouchet, Une variante de la sortie du jardin, ce beau « récit en rêve » ; Dupin, et c’est La route, comme pour évoquer un long compagnonnage dont dure encore le rayonnement, la présence efficace :

Je tente de marcher avec lui, après lui. De distinguer son pas et sa langue, le pouvoir des mots portés par le souffle. Des mots fusant du corps et soufflés sur la feuille, écrits aussi loin possible de soi afin que le « je » écrivant s’efface et laisse la place au jeu discordant de la terre et du feu, de l’arbre et de la montagne, de l’air et de la fenêtre.


Et puis d’autres reconnaissances, ferventes et pudiques, celle de Jaccottet, de Pierre Chappuis, d’Yves Peyré...
Des études, notamment sur le rapport de du Bouchet à la peinture, relation dont le texte de Dupin rappelle aussi la nécessité [4] ; une chronologie, présentée par Anne de Staël, et qui donne en particulier des éclaircissements sur les origines juives et russes de la famille, sur la vie de du Bouchet aux États-Unis…
La richesse de ce travail échappe au bref espace d’une chronique. Du reste, je l’ai dit, c’est bien sur la distance, au prix de la patience qu’il faut au poème, qu’on en percevra la nécessité.
D’autant que l’entrecroisement constant des textes de du Bouchet et de ceux de ses lecteurs impose le sentiment que des entretiens se poursuivent au-delà de la mort : la revue, par là, maintient l’échange, sa ferveur ; une parole, donc, demeure.
Et vous expose à la clarté salubre du dehors.
Ce que dit bien le texte de François Rannou, en préambule – et sa remarque me renvoie au « dieu furtif » d’Artaud – évoquant le dialogue amical que du Bouchet noua avec les artistes, et qui :

sans cesse interroge comment parvenir à saisir ce qui du réel s’éclipse, furtivement se laisse entr’apercevoir et se dérobe – touche au point muet qui fonde et troue sa propre langue – toute langue, la sienne alors, devenant étrangère. Cette question soutient de façon centrale la recherche d’André du Bouchet.


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Même s’il ne s’agit que d’un seul volume, la matière du numéro de faire part consacré à Jacques Dupin, et sous-titré « Matière d’origine », plus de deux cents pages, est très riche : plus de cinquante contributions, une "Galerie" de reproductions, dont Dupin rappelle dans un encadré la nécessité [5], une bibliographie, un entretien, un long poème, « Morfil… »
On ne sera pas surpris (et c’est une heureuse rencontre que ces deux parutions à deux mois de distance) que faire part propose aussi, comme en hommage, trois poèmes inédits d’André du Bouchet, datant des années cinquante, avec en particulier ces vers qui sont un écho au rapport intime qui lie ces deux poètes à la terre : « si je suis là.// levé/ où la terre clairsemée/ traverse. »
Connivence secrète à laquelle renvoie aussi le texte que Philippe Jaccottet donne à la revue, « Par le versant abrupt », lorsqu’il évoque, écho sans doute au thème Matière d’origine, le « paysage natal » de Dupin : « il n’y a de vraie vie, de vraie parole, écrit Jaccottet, que là, précisément dans cette aridité, contre ces obstacles minéraux, dans un mouvement toujours repris d’ascension ».
Ce qu’explique bien de son côté François Bon, dans un texte qui emprunte son titre à un poème de Dupin, « Le point dehors exclu », montrant quelle place décisive ont tenu « ceux de la génération de Jacques Dupin », dans « l’expérience même de la langue », et qui a consisté, « tâche ingrate parce que silencieuse, besogneuse et rude », à porter dans le poème « la révolution d’abstrait qui avait réordonné la peinture ». De telle sorte que la langue y « devient une lettre neuve, nécessaire, de notre expérience de la littérature, une phrase de plus dans le dépli de sa grammaire du réel. »

Il faut lire l’entretien que Dupin accorde à Alain Freixe pour comprendre aussi les racines, les raisons, de cette « haine » salutaire de la poésie, si proche de celle de Bataille, et qui veut un retour au crime originel sans lequel rien jamais ne se fait jour.
Il faut, oui, « faire le vide, dit Dupin, appeler le crime, le laisser habiter la langue pour qu’elle affronte nue, et dangereusement, le plaisir, pour qu’elle fraye le chemin ». Ou encore : « le meurtre du dieu et du père ouvre le tracé des signes. »
On sait le nom que porte cette posture, on le sait depuis toujours, même si la littérature trahit souvent et s’installe dans une pose satisfaite. Ce nom est "résistance". Pas besoin d’autre engagement que celui d’une fidélité à cet enjeu criminel :

La civilisation chancelle, conspire à sa perte, se précipite lentement à l’abîme qui va l’engloutir. Seul résiste encore au désespoir le réel de la langue, et son devenir qu’incorpore la poésie. La servir est pour moi aujourd’hui l’ultime degré de la résistance.

Jean-Marie Barnaud - 27 février 2008

[1Je plagie cette expression de Tortel disant de Simone Weil, quand elle assistait à Marseille aux séances des Cahiers du Sud, qu’elle était « l’écart et la présence ». Je ne connais pas de plus belle formule pour faire « l’éloge de l’autre », et aussi pour dire ce qu’il en est de l’approche de la poésie…

[2« A peine une leçon de choses obscures/ Un viatique de poussières/ Et sa dissipation », écrivait Dupin dans L’Embrasure...

[3p. 103-105.

[4C’est vers cette nécessité que les deux portraits de Giacometti qui illustrent cette chronique font signe.

[5« Il m’est arrivé d’écrire sur les œuvres d’artistes du dernier siècle, mes contemporains. D’écrire, mais aussi pour la plupart, de vivre avec eux, de les accompagner dans la vie, le travail, l’amitié. »