Ponts passés par un perroquet enjoué
L’homme
– De toutes façons ça n’a aucun rapport.
La femme
– Qu’est-ce que vous en savez ? (…)
Trouvez-le, le rapport, trouvez-le, inventez-le,
au lieu de râler tout le temps.
Georges Perec, La Poche Parmentier (aux rôles permutés près)

Longtemps contesté en France à cause de ses visions “futuristes” et “utopistes”, Yona Friedman expose actuellement ses projets à Bordeaux [1]. Avec la ferveur de ses 85 ans, il continue à inventer des structures urbaines et des constructions transformables, démontables, déplaçables et appropriables. Il partage à travers le monde ses intentions avec un public de plus en plus large, hétérogène et parfois incongru. J’imagine, par exemple, qu’un perroquet enjoué passe les ponts d’une imposante maquette présentée au musée des Beaux-Arts. Mon appropriation est un déplacement de l’espace de construction des ponts et de ses usages. Le créateur d’espaces a pensé son projet en tenant compte de la réalité géographique et urbaine de Shanghai (que la ville chinoise vient de retenir pour la construction d’un pont géant reliant les deux rives du Yang-tseu-kiang). Je place l’œuvre de l’ architecte qui a appris l’usage de l’espace en regardant son chien s’asseoir [2], entre l’île Iputupi et le continent, contrée célèbre pour ses cas d’hybridation d’ ornithoptères. C’est à partir de l’expérience fictionnelle de cet usager psittaciste, le perroquet, que je biaise en regardant l’ouvrage d’art. Je tiens compte, par ailleurs, de l’importante exposition intitulée « tu ferais ta ville/you do your city », fruit d’une collaboration entre Arc en rêve et le CAPC. Partant du constat que « toute action humaine est par nature imprévisible », cette présentation de l’ensemble de l’œuvre de Yona Friedman met en espaces sa démarche et le processus de recherche de ses fabrications.

Le perroquet amateur d’art est le dernier d’une longue lignée de jacquots dont le plus célèbre est sans doute Loulou, au nom éternellement lié à celui de Félicité. Utile comme il l’est à toucher le cœur, répète le dernier des perroquets [« Les derniers seront les premiers, les premiers seront les derniers. » Matth. XX,16] atteint par une maladie bénigne mais contagieuse : une “palindrogrammatie” chronique. Son nom, Lou Loulou (en souvenir de son aïeul flaubertien et “Lou” parce qu’il a appartenu à un sociologue béarnais) est annonciateur de sa pathologie : non seulement il répète sans réfléchir, mais il le fait à double sens. Ce trait onomastique est particulièrement intéressant à étudier lorsque ce psittaciforme parcourt un pont, une “utopie réalisable”. Figure de la séparation et de la liaison, le pont peut être passé de droite à gauche et de gauche à droite. Le dernier perroquet vole à vice-versa, il lui est indifférent de passer l’édifice dans une direction ou dans l’autre. La construction nue se réfléchit à double sens dans la mer. Haut dans le vent [3], le pont est lieu du palindrome. Même avec les ailes plombées de mots indicibles, utile comme il l’est à toucher le cœur, Lou Loulou ne sautera pas du pont de désespoir. Son symptôme est un avantage : quand il arrive à une extrémité, il repart d’où il vient, vers l’autre, et trace ainsi indéfiniment dans le ciel les lignes invisibles d’un déplacement réversible.

Comment vivre ensemble ? répète interminablement le dernier perroquet. Malgré la faible amplitude de vol de ses ailes, il plane avec majesté au dessus des espaces inutiles de la ville : des terrains où les sans-abris sont autorisés. Il ne jure que par le Sermon sur l’éminente dignité des pauvres. Son engagement pour secourir la misère est tel que ses semblables le surnomment parfois l’Aigle de (ou des) M(e)aux. Il parle d’un terrain qui loge un grand nombre de personnes humaines actuellement sans toit. Comment vivre ensemble dans la Ville spatiale tridimensionnelle, structure à habiter en nappe ? Les pauvres peuvent bâtir leurs abris en couches superposées [4], ils ne sont pas chassés. Des avantages fiscaux sont accordés aux propriétaires qui autorisent le “squat” pour une durée indéterminée sur leur terrain. La plantation d’arbres dans les interstices de constructions précaires réjouit l’oiseau arboricole. Ce qui fait surtout de ce vivant mobile un être enjoué c’est sa fidélité. (Son enjouement vient aussi d’une lecture en boucle du Pantoum « Echelles et papillons ».) Quand Lou Loulou choisit un pont c’est pour la vie. Il Y revient toujours. L’architecte qui est bien d’autres choses à la fois conçoit un pont « ellYptique » semblant flotter en l’air. Le bâti ici est sans plan de masse car « l’homme bâtit parce qu’il habite et non l’inverse ». Comment vivre ensemble quand « habiter est la manière dont les mortels sont sur terre. » ? Un ami menuisier très engagé dans la complexité du monde explique au perroquet qu’un bâti est d’abord un assemblage : montants et traverses à entailles, à enfourchement, à tenon et mortaise ou à queue d’aronde.

La matière première de l’architecture c’est le vide, le pont est le rêve de quel papillon ? Robert Filliou lui aussi voulait peu à peu tramer la planète en tous sens dans une fusion poétique de l’Orient et de l’Occident. L’ « architecte de papier » a compté qu’il suffit de quatre cent kilomètres de pont pour relier les quatre continents. Kurt Schwitters a reconstruit toute sa vie le petit jardin détruit de son enfance en fabriquant indéfiniment un espace intérieur [5] assemblant des couleurs et des formes de dimensions variables, des choses qui restent quand il ne reste rien que des relations entre les choses : mandrin de rouleaux de papier, boîtes en cartons, morceaux de fils de fer, grillages usagés, fragments divers, traces barbouillées, signes particuliers, échos éclatés, bribes, esquisses, échelles aux barreaux irréguliers, amorces, rencontres dans les « parties communes », l’escalier par exemple, vis sans fin, forme hélicoïdale. L’écrivain pour qui le puzzle est la figure clé de l’écriture parce qu’il est fondé sur le double geste d’une mise en pièces et d’une mise ensemble, invente l’île palindrome d’Iputupi en pastichant un article scientifique. Il raconte la disparition d’une variété de papillons. Vis-à-vis de l’île, “Nouveau Monde II” qui contraint avec Camille Henrot le temps de l’énumération des choses à des points de vue fluctuant, Lou Loulou, le premier perroquet (voir supra Matth. XX,16) vole comme un papillon, une demi-hélice, la plus importante des formes du Merzbau, selon les propres mots du compositeur de l’Ursonate. La matière première de l’architecture c’est le vide, répète le perroquet, le manque est la première “forme-sens” de l’écriture perecquienne : Gordon Matta-Clark fabriquait des trous et des interstices, Sophie Ristelhueber les photographie dans les corps et les villes, la « Ville du troisième millénaire » est un tapis, un paravent, un toit mobile. Eupalinos (sobriquet du grand-père menuisier de Kurt Schwitters) a inscrit en bleu sur le miroir d’eau du monde : « il ne faut pas que les dieux demeurent sans toit et les âmes sans spectacle. » Avec Yona Friedman la mer est encore bleue [6] et les yeux des vivants aussi.


Georges Perec, Cantatrix sopranica L. et autres écrits scientifiques, Éditions du Seuil, 1991, Points Essais N°577, p.37 à 52.

Bernard Magné, Georges Perec, Nathan Université, 1999.

Bernard Magné, Pereccollages 1981-1988, Presses Universitaires du Mirail-Toulouse, 1989.

De Perec etc., derechef. Textes, lettres, règles & sens. Mélanges offerts à Bernard Magné, recueillis et présentés par Eric Beaumartin et Mireille Ribière, Éd. Joseph K., 2005.

Ces livres cités ici en relation avec l’annonce d’un Cahier Georges Perec consacré aux relations de certaines pratiques artistiques avec l’œuvre de Georges Perec, sous la direction de Jean-Luc Joly.

Jacques Jouet, Échelle et Papillons, Le Pantoum (Comprenant la réedition intégrale en fac-simile du poème de René Ghil Le Pantoun des Pantoun), Les Belles Lettres, 1998.

Roland Barthes, Comment vivre ensemble ("How to live together"), Lectures, Collège de France, 1977, en ligne sur UbuWeb Sound

Robert Filliou, voir ici Robert Filliou attend, assis, que se lèvent les nuages

Kurt Schwitters, cat. rétrospective Centre Georges Pompidou / Mnam,
Commissaires Serge Lemoine, Didier Semin, 1994.
ici : Déprises au noir

Yona Friedman, Manuels. volume 1, éditions cneai= , en partenariat avec Capc Musée d’art contemporain Bordeaux & arc en rêve, centre d’architecture Bordeaux, diffusion Ensba, 2007.
volume 2 à paraître au printemps 2008.


remerciements à Bernard Fontanel pour les photographies 1, note 2 et note 5


Catherine Pomparat - 6 mars 2008

[1le mot “processus” très important pour regarder l’œuvre
de Yona Friedman, ici YOU DO YOUR CITY

[2le chien, Baltkis, de Yona Friedman photogramme Camille Henrot

[3Structure flottante point de vue flottant

[4un urbanisme en nappe couches superposées, Ville spatiale

[5« L’aménagement de la ville devient un aménagement de meubles (YF) »

[6La matière première de l’architecture c’est le “vide”