Un atelier d’écriture Général Instin .1

Je n’ai jamais fait d’atelier d’écriture. Je ne connais pas sa fatigue ou son élan. Je pars dans le noir. Au début je pensais me donner des guides : Tous les mots sont adultes [1] de François Bon, un lexique de Philippe Raulet écrit pour le CREAL de Saint-Brieuc, et Cathie Barreau qui m’a accueilli en tant que participant à l’un de ses ateliers. Je profite aussi des conseils de Guénaël Boutouillet dont l’atelier à La Roche-sur-Yon en 2005 a montré que la nébuleuse Instin pouvait susciter des textes magnifiques et surprenants.
Mais tous préviennent qu’aucune recette n’existe concernant l’atelier d’écriture, alors ce ne sont pas des guides, plutôt des compagnons auxquels confronter mes intuitions – et c’est autrement précieux.

Écarter les recettes toutes faites, cela veut dire pour moi envisager l’atelier d’écriture lui-même comme un acte de création – et non comme une « animation » selon le terme en usage, terme de culture de masse. Il s’agit de composer avec les participants une forme de création collective. Il s’agit aussi de poursuivre par des moyens autres, sur un autre registre – littéraire et extralittéraire – ma propre recherche non en imposant mes problématiques d’écriture mais en façonnant un nouvel objet qui en est le prolongement, un objet fictionnel qui s’appelle « atelier d’écriture » et mêle propositions d’écriture, oralité [2] et invention d’un groupe formé par le hasard.

Outil démocratique
Aujourd’hui nous manquons cruellement d’outils. Submergés d’outils technologiques, analytiques et gestionnaires, synonymes de désœuvrement et d’isolement, nous manquons d’outils d’être – autrement dit démocratiques. Comment inventer ces nouveaux outils, inutiles mais nécessaires, inutiles apparemment car n’offrant pas aussitôt un sens clair, indentifiable, mais déployant un territoire esthétique où partout le(s) sens affleure(nt) ?
Le Général Instin se pose comme un outil. Outil de déplacements, dans de nombreux domaines. Outil de transversalités, d’interdisciplinarité et de passages. Première condition : n’appartenir à personne. Deuxième condition : être toujours en devenir. Pour reprendre un terme de ses ancêtres situationnistes, il forge une psychogéographie, une errance intérieure et dans la ville. Il modifie la place du sujet comme point central et lui redonne sa souplesse de Protée.

Dynamiter le contexte
Si l’atelier d’écriture est d’abord une exploration du processus de création, aborder en atelier le projet Instin qui est lui-même une création en train de se faire, visant toujours sa cristallisation prochaine, serait un processus de création à l’intérieur d’un processus de création. Cet abyme, en situant l’atelier dans un cadre qui l’excède, me paraît ouvrir une infinité de pistes.

Dès que les mots sont libérés surgit l’intime, de façons avouées ou cryptées. C’est la première expression du vivant. Je veux écouter ce surgissement pour le détourner, ne pas laisser l’intime à l’intime, car sans doute l’intime est-il d’abord un appel à son contraire, un trop-plein de vide qui cherche à être comblé – par la communauté humaine.

Ce que je propose aux participants est de s’inscrire dans un champ collectif préexistant, où les matières individuelles surviennent englobées et en relations multiples. Le Général Instin, agissant dans un premier temps chez celui qui l’aborde comme « objet transitionnel », dynamite les contextes dans lesquels il s’inscrit.
Je fais le pari que cette appartenance à un peuple virtuel et à venir, à cette utopie ou hétérotopie, va changer, déplacer quelque chose en eux – quoi ? je ne le saurai bien sûr jamais et ne veux pas le savoir.
Le Général serait le premier et ancien habitant de cette nouvelle utopie, le naufragé échoué sur l’île qui attend non pas qu’on vienne le sauver mais qu’on le rejoigne. Il nous invite, au risque de se perdre dans les limbes qui sont ses manifestations et ses masques. Mais s’il n’y avait aucun danger le voyage nous intéresserait-il ?

les ardoises de Valérie Marange

Quelques phrases pour aborder l’atelier
Comme lire un livre devrait être une certaine manière de réapprendre à lire, écrire un texte est une façon de se réinventer soi-même en tant que sujet. Il s’agira à la fois de questionner le regard de chacun en tant que lecteur ou « consommateur » d’œuvres d’art, et lui permettre de trouver une expression intime originale, en lien avec les autres. Un travail sur le biographique en décalages qui ouvre sur le « devenir autre que soi » [3], en convoquant des écrivains du sujet et ses transformations comme Henri Michaux.

Le travail d’atelier suivra trois mouvements qui s’interpénétreront.
Dévoiler le Général : à partir des photographies du vitrail, ensemble et détails, explorer les strates de cette image pour mettre en évidence quelques motifs : l’invention d’un personnage, le nom, l’effacement et la disparition, le voyage et l’errance, le visage et la mémoire…
Déplier le Je : à partir de matériaux personnels liés aux motifs ci-dessus (souvenirs, par exemple), de textes d’écrivains sur les formes multiples du moi, interroger la frontière entre biographie et fiction, la place de celui qui regarde et celui qui est regardé, l’univers de la perception, la conscience de soi et ses transformations…
Déployer le Nous : à partir de la matière textuelle précédemment élaborée, de textes Général Instin existants, d’œuvres picturales, photographies, articles d’actualité, expérimenter la dimension collective de toute création, redistribuer et prolonger les écrits du Je, s’approprier et détourner les discours, inventer des itinéraires qui englobent les étapes précédentes…

Ensemble nous tenterons de découvrir qui est ou ce qu’est le GI, tout en posant d’emblée qu’une telle découverte est impossible.

Le lieu de l’autre
Anis GRAS le lieu de l’autre à Arcueil est un espace pluriculturel codirigé par Catherine Leconte et Valérie Marange, installé dans une ancienne petite usine des années 1870-80 [4]. Lieu convivial de spectacles, d’image et de philosophie, il s’ouvre à la littérature avec une résidence d’auteur de la Région Île-de-France dans laquelle s’inscrit cet atelier. Pendant huit mois, le Grand Autre instinien hantera la place sous divers avatars.

voir le deuxième épisode de ces traces d’atelier





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Patrick Chatelier - 15 mars 2008

[1livre que j’ai découvert à une époque où je n’envisageais pas de faire un atelier, mais qui se lit aussi comme un panorama choisi de la littérature – et cette double lecture possible semble indiquer d’emblée à quel point l’atelier d’écriture est un enjeu, une ambition

[2une des forces des ateliers d’écriture serait peut-être le nécessaire retour à une oralité littéraire : l’atelier, forme particulière de performance ?

[3voir Vincent Colonna, Autofiction & autres mythomanies littéraires, Tristram

[4construite par Émile Raspail pour distiller et commercialiser l’Élixir Raspail, liqueur hygiénique de longue vie inventée par son père François-Vincent, et que reprendront dans les années 1960 les frères Gras, fabricants d’anisette