Avez-vous lu Biblique des derniers gestes ?

Biblique des derniers gestes de Patrick Chamoiseau est une grande œuvre. De celles qui enchantent le monde. Il faut l’ajouter dans notre liste merveilleuse : celle du Don Quichotte, de Cent ans de solitude, d’Orlando, du Chevalier inexistant. Ces textes où l’imaginaire atteint irrémédiablement le réel selon des chemins qui n’appartiennent qu’à la littérature, et la grâce rejoint la profondeur. L’histoire se passe au pays de la Martinique : Balthazar Bodule-Jules, le rebelle, l’enragé, l’insoumis, a décidé de mourir dans trente-trois jours, six heures, vingt-six minutes, vingt-cinq secondes, à l’âge approximatif de quinze milliards d’années. Le narrateur entreprend de nous raconter sa vie, et comment M. Balthazar Bodule-Jules fut l’enfant de deux mères, et pourquoi il voulut mourir.

D’abord énoncer ce constat : loin de Paris, la langue française se renouvelle et se redéploie avec une telle vigueur qu’il nous semble assister à une renaissance. Nous ne l’avions jamais vue ainsi bouleversée, la vénérable dame. Nous ne pensions pas qu’il était possible de la rendre aussi vive et charmante : belle comme au premier jour. La voilà poétique en diable, un peu garce, vaguement métisse, et c’est du bonheur à chaque ligne (p. 46) :

La nouvelle de son agonie circula dans le pays enterré de manière zinzolante, en dehors des médias. Elle chevaucha des billets de parole et des mulets de confidence. Elle pu ainsi atteindre le fondoc des quartiers retirés où ne parvenait jamais ni eau ni électricité ni les journaux ni les antennes télé. Dessous l’indifférence officielle, il y eu des conques de lambis qui résonnèrent toutes seules ; on entendit gémir des fromagers et pleurer d’immenses touffes de bambous ; des tambours peuplèrent les mornes d’une alerte insondable. C’est pourquoi (selon l’article ancien de la visite aux vieux agonisants) de vieilles tantantes débarquèrent de la campagne avec des poules nourries à la macandja mûre, des canards de ravines qui sentaient le bois d’Inde, des écrevisses de sources plus grosses que des langoustes.

On le comprend : Chamoiseau, c’est d’abord une langue française qui trouve avec le créole ce point de charme particulier où elle est ni tout à fait elle-même et ni tout à fait une autre. Tous les grands romans sont écrits dans une sorte de langue étrangère, notait Proust. Mais c’est aussi une manière fantastique d’aller au cœur des questions qui se posent ici plus qu’ailleurs, maintenant plutôt que demain.

A chacun des moments de notre histoire, en effet, les producteurs d’art doivent s’affronter à deux ou trois questions plus essentielles que les autres. Une de ces questions primordiales, dans le moment où nous vivons, est celle des formes possibles de la rébellion (qu’elle soit politique ou sociale), avec pour immense recul, toute l’histoire du siècle écoulé. En termes concrets, il s’agit de distinguer la limite où le devoir de rébellion rencontre le devoir d’humanité. Mais probablement la plus belle manière de poser cette question dans toute sa force est de citer l’avertissement de Nietzsche :

Quiconque combat les monstres doit prendre garde à ne pas devenir lui-même un monstre. Car lorsque tu regardes au fond des abysses, méfie-toi, les abysses aussi regardent au fond de toi.

Avec Biblique des derniers gestes, Chamoiseau reprend le débat, et l’avance jusqu’à un point où nous ne pourrons plus ignorer sa contribution.

A l’évidence Balthazar Bodule-Jules est l’incarnation de la rébellion : enfant d’un principe de guérison et de justice (la fée protectrice, Mentô : Anne-Clémire L’Oubliée), et d’un principe de destruction et de mort (le démon, sorcière : Yvonnette Cléoste), son histoire se confond avec celle des guerres d’indépendances ou de libération dans tous les pays, à toutes les époques. Il accompagne les figures historiques de l’insoumission. Il maintient vivant le combat anticolonialiste. Mais son projet n’aboutit pas, et il décide de mourir : j’ai échoué, dit Balthazar Bodule-Jules, page 744. Mais quoi, alors ? La réponse vient de suite :

il me semble que le monde à construire doit se faire dans l’écart. Dans l’invention d’un autre chemin. A l’écart de la violence. A l’écart du feu et de l’injustice. A l’écart de la prédation, ho certes sans illusions, sans angélisme, en n’ayant pas peur de la force et de la violence, en apprenant à résister et à lever la main, mais en les considérant comme des semailles que nul ne saurait récolter ! Il faut soumettre le principe vital à autre chose, le doter d’une intention nouvelle !

La figure centrale de la réponse proposée par Chamoiseau, cette « intention nouvelle », est un personnage iconique (Sarah-Anaïs-Alicia) qui ne possède en lui-même aucun moyen de survie, et d’ailleurs n’appartient pas à ce monde (p. 504). Mais il porte la solution jusque dans le cœur de Balthazar Bodule-Jules. Cette solution admet deux plans distincts. D’abord une arme : la bonté d’après la violence (note 3) :

l’immense douceur devient une arme redoutable lorsqu’elle est exercée par un être qui a éprouvé la violence jusqu’aux limites extrêmes.

Ni la violence, ni son absence, donc, mais une violence qui engendre la bonté. C’est un modèle de révolte qui se distingue d’emblée de celui que nous propose l’occident par son dynamisme.

Car en matière de rébellion, il s’agit d’abord de constater une idéologie dominante qui insiste sur certaines figures historiques, plutôt que d’autres. Alors nous remarquons immédiatement combien les idéaux types les plus populaires sont extrêmement statiques : l’éternel insoumis, l’absolument enragé, le rebelle pur, semblent des rapports au combat privilégiés. De là sans doute cette fascination particulière pour ceux des révoltés qui meurent dans la fleur de l’âge, comme si ces figures présentaient un surcroît d’iconicité par le simple fait qu’une vie d’homme, avec ses contradictions, ses reniements, ses différents âges et ses métamorphoses leur ait été refusée.

Bien sûr, pour qu’un modèle soit dynamique, il faut qu’il ait le temps de se déployer, et l’on pourrait argumenter qu’une figure de rébellion a peu de chances de ne jamais pouvoir être une figure dynamique. Il se trouve que les modèles privilégiés par l’occident, d’une manière très générale, se présentent sous une forme spécialement statique. Les exemples abondent de figures historiques qui n’incarnent plus que l’idée fixe avec laquelle ils s’identifièrent un court moment de leur vie, ou qu’on leur prêta.

Cette fixité propre aux figures occidentales de la rébellion se trouve renforcée par le choix d’une iconographie restreinte, qui ne se multiplie ni ne se renouvelle, ou alors à partir d’un modèle type. Ainsi Che Guevara, et le portrait quasi mythologique qui le représente éternellement figé dans sa révolte, la touche d’absolu parfois soulignée par une légende qui réaffirme par son caractère lapidaire le contrat essentiel qui lie l’icône rebelle à ceux qui l’admirent : celui de demeurer pour l’éternité ce qu’il fut à un moment. Comme s’il n’avait jamais été autre chose qu’une seule idée.

A maints égards, la séduction qu’exerce la figure unique et éternelle est mortifère, car ce qui n’est pas susceptible de se métamorphoser ou d’avoir plusieurs apparences contradictoires a perdu sa qualité d’être vivant. Tout se passe, d’une certaine manière, comme si l’occident n’avait pas complètement digéré le verbe être, en ce sens qu’il ne lui accorderait pas la faculté de décrire autre chose qu’une apparence inanimée. A peine énoncée cette idée, nous saisissons ce qu’elle contient de vérité sur la pensée occidentale, la proposition obtenue en renversant les termes précédents : toute métamorphose d’une chose ne se trouve pas reconnue comme identique, et se trouve donc niée dans son essence. Est-il humain celui qui n’a pas l’apparence d’un homme blanc, c’était la question centrale de la controverse de Valladolid qui devait trancher le sort fait aux Indiens d’Amérique, en 1550. On sait quelle réponse fut, si ce n’est explicitement choisie, du moins décidément acceptée.

Alors nous comprenons que le thème de l’essence n’est pas une digression, mais bien une variation autour du thème de la rébellion. Les deux se rejoignent, et ne font qu’un dans ce livre. Car énoncer la possibilité d’une essence polymorphe (ou, peut-être plus radicalement encore : susceptible de métamorphose), c’est renvoyer au visage de l’occident la faute par laquelle il incendie l’Afrique et l’Amérique depuis le XVième siècle. C’est aussi l’attaquer dans ses faiblesses intellectuelles. C’est enfin affirmer une différence de point de vue sur le monde qui non seulement ne se définit pas par rapport à l’occident, mais n’a rien à lui envier.

D’ailleurs, il ne s’agit pas d’une démarcation intellectuelle volontaire (et donc artificielle) par rapport la pensée occidentale, tant cette subtilité est consubstantielle à la pensée africaine. En revanche, c’est bien un aspect de la difficulté d’ « écrire en pays dominé », pour reprendre le titre d’un autre livre de Chamoiseau.

En définitive, Chamoiseau apporte une dimension nouvelle à la figure du révolté, celle d’inclure son renoncement au combat dans la définition même de sa révolte, et peut-être aussi dans sa justification a posteriori. En quelque sorte : être rebelle, c’est à un certain point ne plus vouloir l’être, et c’est tout cela en même temps, depuis toujours.

Que l’on mette côte à côte les membres d’Action Directe, fossilisés dans leur haine, incapables de la moindre intelligence critique, de recul, de miséricorde, et, par exemple, un Cesare Battisti. Que l’on compare une figure historique aussi pauvre que celle de Che Guevara, et sa casquette à l’étoile rouge, avec la densité impressionnante d’humanité et de force de Nelson Mandela faisant quelques pas sur la route en terre qui le sortait de sa prison, en février 1990, à l’âge de 72 ans, avant qu’il ne signe un cesser le feu avec le gouvernement, son ennemi.

Assez clairement, avec le vieux Balthazar Bodule-Jules, nous ne sommes pas très loin de Mandela dont le mouvement de vivre l’a précisément amené de la violence extrême à l’exceptionnelle humanité, sans jamais perdre ni sa noblesse, ni sa détermination, ni sa radicale insoumission. Et, pour ces mêmes raisons, il est plausible que l’exemple Mandela bien compris puisse déterminer si ce n’est la forme, du moins l’intention de toute lutte d’insoumission future.

Mais la solution de Chamoiseau n’est pas seulement une arme. Elle est aussi (surtout) un lieu : un lieu hors du monde qui est aussi un deuxième monde caché dans celui-ci. Balthazar Bodule-Jules le recherche sans le découvrir, le nomme sans l’identifier, l’effleure toute sa vie. Pourtant la description qui en est faite est claire (page 526) : « des rivages où l’intelligence, la sensibilité, la beauté seraient sacralisées. » La réponse n’est pas donnée, et il est donc laissé au lecteur de la trouver. On pourrait ici lire René Char :

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres ne n’avoir pas de fruits. On ne croit pas en la bonne foi du vainqueur. Dans mon pays, on remercie.

Et ce n’est pas même nécessaire : comme avec toutes les grandes énigmes, celui qui est interrogé tient la réponse entre ses mains.

Chamoiseau énonce l’intention, et la met en œuvre dans le même mouvement. En effet, Biblique des derniers gestes est un acte de rébellion en soi sous la forme d’un hommage, un « geste de mémoire », dit-il. Il y a une scène majeure pour le comprendre, qui est particulièrement belle. Dans cette scène, Anne-Clémire L’Oubliée est appelée au chevet de Bacchus, un enfant qui a la tête-fendue (page 442) :

La tête-fendue était déveine courante en ces temps-là. Les nouveau-nés (sans doute soumis à la Malédiction) ne parvenaient pas à rassembler les os de leur crâne. A mesure qu’ils grandissaient, une fente s’élargissait sous leur cuir chevelu, comme s’ils étaient dépositaires d’une mémoire impossible à loger.

(la Malédiction : il faut comprendre l’esclavage.) C’est que l’enfant fût conçu sous une voûte de pierre abandonnée depuis longtemps :
Une de ces oubliettes effrayantes où des nègres esclaves s’étaient vus dessécher dans leurs propres déjections. Leurs âmes s’étaient corrompues dans la pierre, avaient coulées dedans la terre, s’étaient muées en racines coléreuses qui brisaient les murailles et nourrissaient des branchages torturés jamais porteurs de feuilles.

Anne-Clémire L’Oubliée soigne Bacchus. Puis elle se dirige vers le cachot abandonné, et s’agenouille à quelques mètres de la vieille voûte :
Elle demeura ainsi, yeux fermés, impassible, totalement détendue, dans une pétrification qui semblait accomplie pour une éternité. En se relevant, elle salua les vieilles pierres comme de vénérables personnes, et sans alla vers les bois sans se retourner. Le jeune bougre regarda la vieille voûte : sans avoir changé, elle se révélait maintenant apaisée, ses ombres se montraient moins charbonneuses et le soleil circulait mieux sur les mousses grises. Il s’était passé quelque chose !
[…]
Ce simple recueillement avait suffit à purifier l’endroit ! Seigneur, compris soudain l’agonisant, elle avait honoré les victimes de ces pierres ! Par ce seul hommage, elle les a dégagées ! Un geste de mémoire, un simple geste de mémoire…

Comment panser les plaies du peuple africain déporté, avili, amené dans l’enfer de la torture, de l’humiliation, de la mort inhumaine ? Comment combattre la malédiction de l’esclavage qui hante désormais sa mémoire et son corps ? Comment mettre au monde cette souffrance ? Comment raconter son histoire niée ? Comment faire connaître sa beauté, son rapport singulier au monde ? Comment lui restituer sa dignité ? Comment affronter ses démons ou accueillir ses figures de bonté ?

Comment venger l’esclavage, sans pour autant tuer ceux qui en sont responsables ?

La réponse tient dans le livre même. Il faut comprendre ceci : on ne meurt jamais dans un livre. Celui qui meurt dans un roman reste dans l’histoire éternellement vivant. Et si Balthazar Bodule-Jules décide de mourir, c’est qu’il a enfin trouvé le deuxième monde : c’est le livre dans lequel il s’incarne au moment du point final, qui est aussi l’instant de sa mort, à l’instar d’Aureliano Buendia déchiffrant son histoire dans les parchemins de Melquiades, à la toute fin de Cent ans de solitude. Ainsi Biblique des derniers gestes est tout autant l’histoire d’un rebelle que la nouvelle et dernière incarnation de celui-ci. Beckett écrivait qu’il pleut, et il ne pleuvait pas. De même Chamoiseau se révolte, et il ne tue pas. Ce n’est pas une petite victoire.

A l’instant même de la mort de Balthazar Bodule-Jules, le principe de bonté (Anne-Clémire L’Oubliée), qui seul survit au principe de destruction, devient l’auteur du livre par cet effet de magie dont seule est capable la littérature. En un sens, nous le savions depuis le début : l’oublié, c’est toujours, dans une histoire qu’on lit, celui qui l’a inventée. Et puis – le livre portant ses hommages plus ou moins explicites – , ceux qui ont lu Le Baron perché de Calvino savent d’avance que tout livre est une forêt, et son écrivain l’habite, surnaturel et invisible.
Alors nous revenons par la pensée vers cette scène de recueillement devant le cachot des esclaves morts, pour la reconnaître : à sa manière silencieuse, véhémente et pourtant digne, rageuse et pourtant noble, gracieuse et rebelle à la fois, Chamoiseau s’incline devant la mémoire de son peuple. Et nous avec. A chaque effondrement des preuves, « le poète répond par une salve d’avenir », écrivait René Char.

La littérature résonne d’étranges dialogues. C’est une de ses beautés. Il se trouve un texte dont, je crois, le lien avec Biblique des derniers gestes s’ancre au plus essentiel : c’est le De profundis d’Oscar Wilde.

Oscar Wilde est enfermé depuis un an dans la prison de Reading lorsqu’il écrit ce qui est peut-être son chef-d’œuvre, et l’une des plus belles lettres qui soient. A ce moment-là de sa vie (en 1897), il a tout perdu : la gloire, la fortune, sa femme, ses enfants, son nom, sa bibliothèque. D’ailleurs, il mourra trois ans plus tard. Dans cette très longue lettre, il s’adresse à Lord Alfred Douglas (à la fois l’instrument et la raison de sa tragédie personnelle), afin de comprendre son échec, et trouver la voie d’une rédemption possible. S’il n’est pas vieux, Wilde est assurément à l’agonie, au moment où il écrit le De Profundis, et d’une certaine manière, il va décider de mourir pour renaître, lui aussi.

Il est des éléments de la comparaison qui sont évidents : ainsi le titre de Chamoiseau, puisque le De Profundis, c’est effectivement le dernier geste (au sens ancien d’exploit) de Wilde, et c’est précisément dans la lecture de la Bible que celui-ci va trouver la force de vivre après ses épreuves.

Mais l’essentiel est ailleurs, puisque l’un des textes apporte quelques unes des clefs qui manquent à l’autre. Ainsi le nœud de la relation entre Balthazar Bodule-Jules et Sarah-Anaïs-Alicia s’exprime dans les mots de Wilde : « celui qui est en état de rébellion ne peut être touché par la grâce », écrit-il, et nous comprenons avec lui pourquoi Balthazar Bodule-Jules ne pouvait ni aimer son « grand-amour », ni trouver le deuxième lieu. Une réflexion du plus profond de la douleur, qui est un autre exergue possible à la question de la révolte.

On trouvera enfin des éléments de l’analogie qui sont plus inattendus, et plus troublants. Il n’est pas utile de les mentionner tous. Mais il y en a un pourtant qui me touche particulièrement. Au fond de son cachot, parmi les hommes oubliés des hommes (sous une vieille voûte de pierre ?), Wilde a ces mots :
Un lieu où règne la douleur est terre sainte. On comprendra un jour ce que cela veut dire. Jusque-là, on ne saura rien de la vie.
Et il me semble qu’une partie, au moins, de la réponse est dans le livre de Chamoiseau.

Ajouter enfin que Biblique des derniers gestes n’est pas un livre sans défaut. Il y a, selon moi, 70 pages de trop, à ce moment du récit où Balthazar Bodule-Jules quitte la Martinique. La litanie des faits de gloire du héros qui se renouvelle trop de fois, épuise le liseur sans procurer l’effet de refrain qui est recherché. Sans non plus apporter un élément supplémentaire de compréhension, tant la dimension symbolique est évidente depuis le début.

Et puis l’articulation du récit avec la réalité historique n’est pas toujours parfaitement réalisée. Quelques unes des figures de rebelle que Chamoiseau évoque sont trop chargées d’une symbolique qui échappe au domaine purement historique. Il s’en suit que leur apparition dans le récit alourdi celui-ci de dimensions parasites (médiatique, iconographiques…). Il en va des noms propres comme des noms communs : certains sont tellement utilisés qu’ils deviennent inutilisables.

Mais il reste les miroirs que l’on n’arrive pas à briser, les sortilèges, les malédictions, les potions magiques, les épreuves initiatiques, les assemblées d’initiés dans le cœur inaccessible des forêts, les forces obscures, les âmes qui attendent qu’on les honore pour trouver l’apaisement, l’ancienne communion des humains et des animaux, les savoirs transmis comme des secrets, cent années qui s’écoulent le temps de passer un linge sur un visage : tous ces vieux habitants de notre imaginaire que l’on l’aime retrouver car ils sont le terreau de notre âme. Et puis (p. 591) :

Honte à ce qui désenchante le monde, honte à ceux qui n’inventent plus de monstres et ne créent pas, de temps en temps, un dieu, un peuple, un paysage où les arbres s’enracinent au soleil !

Miguel Aubouy - 18 mars 2007