Dominique Berthet | La rencontre, un art de vivre

Dominique Berthet nous a confié un extrait de son nouveau livre André Breton, l’éloge de la rencontre. Antilles, Amérique, Océanie qui paraît aux éditions HC Editions. Parution en deux temps : en mars en Martinique et en mai du côté de la métropole.

Belle occasion de revenir sur l’influence d’André Breton sur l’imaginaire des Antilles alors même que remue.net accueille en ce moment même quelques belles rencontres de ce côté du monde : voir l’entretien avec Patrick Chamoiseau et le texte de Robenson D’HAITI.

Dominique Berthet, philosophe, directeur de la revue Recherches en esthétique, a également publié chez HC un livre sur l’artiste martiniquais Hélénon, lieux de peinture. [SR]









La rencontre, un art de vivre

Parmi les auteurs qu’il me plaît de relire de temps à autre, André Breton est celui que je visite le plus, toujours avec un plaisir intact qui ne s’émousse pas avec le temps, un plaisir rare. Si certaines formules sont gravées dans ma mémoire, je découvre lors de nouvelles lectures des aspects qui m’avaient auparavant échappé. Ma relecture récente de Nadja, de L’amour fou et d’Arcane 17 m’a une nouvelle fois transporté par l’aptitude de Breton à capter tout surgissement de l’inattendu, par la force des formules qui font de lui, à mes yeux, un auteur puissant, exceptionnel. Certains passages par exemple du cinquième texte qui constitue L’amour fou m’ont, cette fois encore, enthousiasmé. J’ai toujours considéré ces ouvrages comme l’expression la plus aboutie de ce qu’il y a de fascinant dans la rencontre. Breton est pour moi l’auteur qui, le mieux, a montré ce en quoi la rencontre peut être déterminante, ce en quoi elle peut produire des basculements. Ce poète était à l’écoute de la respiration du monde, réceptif à tous ses éclats, capteur attentif de tout signe. Il savait discerner l’événement dans ce qui semble insignifiant, la rareté dans le commun. Avant d’en faire l’expérience, j’ai eu tôt l’intuition de l’importance de la rencontre. Je ne pouvais qu’être réceptif à cet auteur, à son approche des choses, à sa conception de la rencontre.

La rencontre, à mes yeux, relève d’une sorte de magie. Mais pour justifier cette idée il faut débarrasser ce mot de la gangue dans laquelle il est enfermé. J’envisage ce terme en dehors de toute dimension occulte, pour signifier une sorte de mystère. Car une rencontre n’arrive pas n’importe quand. Elle résulte d’un concours de circonstances. Elle surgit au moment opportun. Il faut que soient réunies certaines conditions et la première d’entre elles est la disponibilité à son surgissement. Ensuite, une rencontre s’accompagne d’une certaine réciprocité ; c’est cette qualité de la relation, ouvrant sur des rapports singuliers et troublants, qui débouche sur une alchimie.




La flânerie

L’auteur de Nadja a pour projet de relater dans cet ouvrage certains des épisodes les plus marquants de sa vie, des épisodes qui ont valeur d’événements, qui l’introduisent dans le monde « des rapprochements soudains », « des pétrifiantes coïncidences », « des accords plaqués comme au piano », « des éclairs » [1]. « Il s’agit de faits de valeur intrinsèque sans doute peu contrôlable » précise l’auteur, mais qui ont un « caractère absolument inattendu, violemment incident » [2]. Des faits, ajoute-t-il, qui « fussent-ils de l’ordre de la constatation pure, présentent chaque fois toutes les apparences d’un signal, sans qu’on puisse dire au juste de quel signal » [3]. Pour André Breton, le monde est une « forêt d’indices » [4].

En ces pages tout à fait essentielles pour comprendre son approche des faits, dont il déclare n’être que « le témoin hagard » [5], l’auteur envisage l’utilité de hiérarchiser ces faits du plus simple au plus complexe ; avec entre les deux une quantité d’intermédiaires. Les premiers, les plus simples, sont présentés comme « le mouvement spécial, indéfinissable, que provoque de notre part la vue de très rares objets ou notre arrivée dans tel et tel lieux, accompagnées de la sensation très nette que pour nous quelque chose de grave, d’essentiel, en dépend » [6]. Ce sont des « faits-glissades », faits dont certains composent L’amour fou, dont d’autres sont à l’origine de belles pages dans Martinique charmeuse de serpents ou Arcane 17. Les seconds, provoquent « l’absence complète de paix avec nous-mêmes que nous valent certains enchaînements, certains concours de circonstances qui passent de loin notre entendement, et n’admettent notre retour à une activité raisonnée que si, dans la plupart des cas, nous en appelons à l’instinct de conservation » [7]. Ce sont des « faits-précipices ». Les uns et les autres de ces faits, qui sont à l’origine de « sensations électives » et sources « de plaisirs inégalables » [8], se retrouvent dans l’ensemble de l’œuvre d’André Breton.

Dans l’œuvre et dans la vie de l’auteur, Nadja, ce livre ouvert « battant comme une porte » [9], est une œuvre-pivot dans laquelle se manifestent des idées forces que l’on retrouvera dans les ouvrages postérieurs. Ce livre est ouvert, à la façon dont Umberto Eco parle de l’œuvre ouverte à une infinité d’interprétations. Nadja de son côté est un livre ouvert parce qu’il relate des faits sans les expliquer, des faits énigmatiques, « faits-glissades » et « faits-précipices », inducteurs d’émotions dont l’intensité est variable, allant de la surprise au bouleversement, voire à l’ébranlement. Il en ressort l’idée qu’il est possible d’entretenir un autre type de rapport, mystérieux, avec le monde. Une autre manière de concevoir la vie et de la vivre.

Les premières rencontres évoquées dans cet ouvrage sont celles de deux personnes auxquelles le nom d’André Breton va rester associé dans l’histoire du Surréalisme : Paul Eluard et Benjamin Péret. Il fait état aussi de ses discussions avec Robert Desnos. Autre préambule à la rencontre de Nadja, l’auteur précise son goût pour la flânerie dans les rues de Paris. Parcours toujours identique, presque chaque jour, au même moment de la journée, le parcours d’un guetteur. Au cours de ces allées et venues, Breton guette le surgissement de l’inattendu et de la surprise. « On peut […] être sûr de me rencontrer dans Paris, de ne pas passer plus de trois jours sans me voir aller et venir, vers la fin de l’après-midi, boulevard Bonne-Nouvelle entre l’imprimerie du Matin et le boulevard de Strasbourg. Je ne sais pourquoi c’est là, en effet, que mes pas me portent, que je me rends presque toujours sans but déterminé, sans rien de décidant que cette donnée obscure, à savoir que c’est là que se passera cela (?) » [10]. C’est dans la rue, lors de promenades, de flâneries, que survient la rencontre. Elle est donc associée à l’idée de mouvement. La meilleure explication de l’attitude de Breton se trouve dans L’amour fou : « Aujourd’hui encore je n’attends rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d’errer à la rencontre de tout, dont je m’assure qu’elle me maintient en communication mystérieuse avec les autres êtres disponibles, comme si nous étions appelés à nous réunir soudain. […] Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique » [11].

La rencontre est aussi de l’ordre du souhait, voire du fantasme. Dans « La confession dédaigneuse » Breton écrit : « Chaque nuit, je laissais grand ouverte la porte de la chambre que j’occupais à l’hôtel dans l’espoir de m’éveiller enfin du côté d’une compagne que je n’eusse pas choisie » [12]. Dans Nadja, il fait part d’un autre souhait de rencontre peut-être moins incongru qu’il n’y paraît : « J’ai toujours incroyablement souhaité de rencontrer la nuit, dans un bois, une femme belle et nue, ou plutôt, un tel souhait une fois exprimé ne signifiant plus rien, je regrette incroyablement de ne pas l’avoir rencontrée. Supposer une telle rencontre n’est pas si délirant, somme toute : il se pourrait. Il me semble que tout se fût arrêté net, ah ! je n’en serais pas à écrire ce que j’écris » [13]. Situation vis-à-vis de laquelle, il aurait « le plus manqué de présence d’esprit », y compris celle de fuir. Il se trouve en effet qu’une situation proche se soit produite, selon l’auteur, dans une salle de cinéma, une femme nue allant d’un rang à l’autre. Ces souhaits de rencontres sont liés au désir de faire éclater le quotidien, de faire basculer l’état des choses. Dans L’amour fou le souhait est celui d’une errance, en compagnie d’une femme : « ce qui fut pour moi la limite de l’espérance à quinze ans, aller à l’inconnu avec une femme au crépuscule sur une route blanche » [14].

Le 4 octobre 1926, en fin d’après-midi, rue Lafayette, Breton s’était arrêté devant la vitrine de la librairie de L’Humanité avant d’y faire l’acquisition du dernier ouvrage paru de Trotsky. L’auteur ignore alors évidemment qu’il rencontrera Trotsky en 1938, dans son exil mexicain peu avant qu’il ne soit assassiné. Breton poursuit sa route en direction de l’Opéra, traverse un carrefour lorsque « Tout à coup » [15], cela se produit. Subitement, une jeune femme blonde lui apparaît. Elle est là parmi les autres inconnues. C’est elle qu’il remarque, elle vient en sens inverse, elle le voit aussi. Elle fait irruption dans sa vie. Sans hésitation il lui adresse la parole, elle sourit. Ainsi commence l’une des rencontres les plus troublantes vécue par André Breton. « Pauvrement vêtue », « curieusement fardée », elle avance la tête haute, il est fasciné par ses yeux [16]. Leur première promenade s’engage, leur première halte à la terrasse d’un café. L’« assez grand dénuement de sa mise » [17], en réalité ne nuit pas à son charme, on le découvrira à mesure de la lecture, les hommes affluent vers elle.

La promenade, la flânerie, nous l’avons dit, joue un rôle important dans la vie de Breton. De même que les salles de café. La rencontre est liée au mouvement et à une forme d’errance. On retrouve cette même importance de la promenade dans son récit de la rencontre avec Jacqueline Lamba, qui deviendra sa femme. Les rendez-vous de Breton et de Nadja, quasi-journaliers du 4 au 13 octobre, les conduisent dans des bars, les amènent à errer dans les rues de Paris au gré de l’humeur de la jeune femme. Rendez-vous dont Breton cesse le récit au lendemain de la nuit qu’ils passent ensemble dans un hôtel de Saint-Germain-en-Laye, hôtel dont il gomme la mention dans l’édition revue de 1963…

La figure complexe de Nadja, « l’âme errante » [18] comme elle se désigne, ne cesse d’intriguer Breton, de l’émerveiller, du moins les premiers jours [19]. L’auteur fait état, sans les commenter, des nombreuses coïncidences qu’il repère et auxquelles il prête une attention particulière tant elles sont étranges. Ces coïncidences le troublent, parfois jusqu’à ce qu’il prenne peur.

Parmi ces coïncidences retenons celle-ci. Le 6 octobre, alors qu’il fait un détour inhabituel, il croise par hasard Nadja qui manifestement aurait préféré ne pas le rencontrer. Distante voire soupçonneuse, elle avoue qu’elle avait l’intention de ne pas se rendre à leur rendez-vous. Elle tient à la main un exemplaire des Pas perdus, que lui avait prêté Breton. A la table d’un café où ils s’arrêtent, il remarque que seuls quelques feuillets du livre sont coupés, ce qui indique qu’ils ont été lus. Ce sont ceux de l’article intitulé « L’esprit nouveau ». Coïncidence. Il s’agit en effet d’un bref récit relatant une rencontre frappante, celle d’une charmante jeune femme, faite en janvier 1922, à quelques minutes d’intervalle, par Aragon, Breton et Derain. Aragon qui la croise le premier rue Bonaparte constate qu’elle est « d’une beauté peu commune et qu’en particulier ses yeux étaient immenses » [20]. Il est pris de l’envie de lui parler, mais se ravise et poursuit son chemin. Breton qui la croise peu après, la remarque à son tour et la voit sauter sur la plate-forme d’un autobus, avant de pouvoir la rejoindre. Les deux amis qui se retrouvent au café des Deux Magots où ils ont rendez-vous, font le récit de leur rencontre étonnante et ont du mal à comprendre la raison de l’intérêt passionné qu’ils portent à cette aventure manquée. Arrive alors Derain qui leur fait part de l’émoi éprouvé lorsqu’il croise cette même jeune femme accompagnée d’un homme devant les grilles de Saint-Germain-des-Prés. Breton donne à cet épisode le titre « L’esprit nouveau » c’est-à-dire une disponibilité de l’esprit à l’imprévu. Ici la rencontre est manquée, elle ne se fait pas, c’est une absence d’événement. La frustration est d’autant plus grande que chacun a éprouvé une émotion aussi intense qu’inexplicable. L’esprit nouveau « est à chercher du côté des dispositions sensibles qui rendent l’homme capable de guetter et de capter les signaux singuliers de l’existence, aussi soudainement interrompus qu’émis » [21], écrit Marguerite Bonnet. C’est à ce récit là que Nadja est allée directement…

Que sont ces coïncidences ? Des signes, des signaux, des symboles, des pièges ? Comment les déchiffrer, les interpréter ? D’où la réflexion d’André Breton, « Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme » [22].

Nadja, cette femme « idéalement belle » [23] au destin tragique [24], inspire à Breton en guise de conclusion quelques réflexions sur la beauté. « La beauté, je la vois comme je t’ai vue » [25], écrit-il. La beauté est liée à la rencontre. Elle « n’a jamais été envisagée ici qu’à des fins passionnelles », elle est « comme un train qui bondit sans cesse », « elle est faite de saccades », dit encore Breton, avant de conclure par cette formule devenue célèbre « la beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas » [26].




« Le magique-circonstanciel »

C’est précisément sur ce concept que débute L’amour fou, cet autre livre des rencontres, des événements rares qui le poursuivent de leur marque. Dans cet ouvrage qui célèbre la rencontre, Breton relance et développe donc sa réflexion, en affirmant de nouveau son inintérêt, son « insensibilité profonde » pour toute œuvre d’art ou tout spectacle de la nature qui d’emblée ne lui procure pas « un trouble physique », « susceptible d’entraîner un véritable frisson » [27]. Il associe d’ailleurs volontiers cette sensation à celle du plaisir érotique entre lesquels il ne voit qu’une différence de degré. Cette émotion spéciale qui relève du trouble ne peut surgir qu’au « moment le plus imprévu », de plus dans un état de « parfaite réceptivité » [28].

C’est au cristal que Breton compare la beauté convulsive. Une œuvre d’art, comme d’ailleurs la vie, lui semble dénuée de valeur si elle ne possède pas les qualités naturelles du cristal, sa forme parfaite, « par définition non améliorable » [29]. L’éloge du cristal est un éloge de la création spontanée.

La beauté convulsive se caractérise par trois caractères. Elle doit être « érotique-voilée », « explosante-fixe » et « magique-circonstancielle » [30]. Trois couples dans lesquels on retrouve l’empreinte de la dialectique hégélienne. La beauté est donc conçue comme émoi vital, comme secousse passionnelle donnant sens à la vie.

Les cinq premiers textes, initialement autonomes, publiés d’abord séparément dans des revues entre l’hiver 1933 et juin 1936, ont été rassemblés par Breton en raison de leur cohérence interne, augmentés par la suite de deux autres textes : le sixième, rédigé fin août 1936 (qui sera aussi publié en revue en janvier 1937 peu avant la parution du livre), et le septième et dernier, probablement écrit en septembre-octobre 1936.

André Breton et Paul Eluard avaient lancé une enquête sur la rencontre comprenant deux questions et dont le commentaire fut publié dans la revue Minotaure en mai 1934. Cent quarante personnes (sur les trois cents environ sollicitées), ont répondu aux questions : « Pouvez-vous dire quelle a été la rencontre capitale de votre vie ? Jusqu’à quel point cette rencontre vous a-t-elle donné, vous donne-t-elle l’impression du fortuit ? du nécessaire ? » [31].

Dans la formulation même de la seconde question, dans l’équivoque de la cohabitation des deux termes, point le postulat de Breton. Selon lui, la rencontre d’un être particulier exige un concours de circonstances qui fait que l’on ne peut parler de hasard, du moins dans la définition qui lui est donnée habituellement. On sait qu’à ce sujet, réutilisant le terme de Hegel, il parle de « hasard objectif » qu’il présente comme « cette sorte de hasard à travers quoi se manifeste encore très mystérieusement pour l’homme une nécessité qui lui échappe bien qu’il l’éprouve vitalement comme nécessité ». « Il arrive, écrit-il encore, que la nécessité naturelle tombe d’accord avec la nécessité humaine d’une manière assez extraordinaire et agitante pour que les deux déterminations s’avèrent indiscernables » [32]. Pour Breton, l’insolite des rencontres obéit à un « déterminisme » complexe qui renvoie à la fois à l’inconscient, à la force du désir, à une nécessité intérieure d’ordre subjective et à une nécessité « naturelle », extérieure, d’ordre objectif.

Il s’agissait au travers de cette enquête d’amener les gens à s’interroger sur « le magique-circonstanciel » et d’en prendre objectivement conscience. Pour dire les choses autrement, il s’agissait de questionner le concours de circonstances ayant présidé à la rencontre pour « mettre en évidence les liens de dépendance qui unissent les deux séries causales (naturelle et humaine), liens subtils, fugitifs, inquiétants dans l’état actuel de la connaissance, mais qui, sur les pas les plus incertains de l’homme, font parfois surgir de vives lueurs » [33].

L’idée que Breton va s’employer à démontrer dans les textes rassemblés dans cet ouvrage, au travers de faits les plus humbles comme les plus déterminants, est qu’ils ont tous un dénominateur commun : le désir.




La trouvaille

Précisément ce désir, à la recherche de son objet, qui se loge dans les profondeurs de l’être, qui fait son chemin dans son esprit, est au cœur de la trouvaille. Cette trouvaille dans laquelle « il nous est donné de reconnaître le merveilleux précipité du désir » [34], qui a « le pouvoir d’agrandir l’univers », et qui est au cœur du récit d’une promenade qu’il fait en compagnie d’Alberto Giacometti au « marché aux puces », un jour du printemps 1934.

Déjà dans Nadja, Breton évoque ce même « marché aux puces » qui fut le théâtre d’une rencontre. Alors qu’il se promène sous une pluie battante, il rencontre une jeune femme qui lui adresse la parole, avec laquelle il fait quelques pas, et qui lui récite spontanément « Le dormeur du Val » de Rimbaud, l’un des poètes qui a le plus durablement troublé Breton. Quelque temps après, se rendant avec un ami au « marché aux puces » de Saint-Ouen, comme à l’accoutumée à la recherche d’un objet insolite, leur attention se porte simultanément (la précision est d’importance) sur un exemplaire des Œuvres complètes de Rimbaud perdu au milieu d’objets. Tandis qu’il feuillette l’ouvrage, une jeune femme lui dit que le livre lui appartient, qu’il n’est pas à vendre, elle lui parle de ses goûts littéraires et offre à Breton quelques-uns de ses poèmes [35].

Pour en revenir à L’amour fou, l’épisode relaté a comme prologue les visites de Breton dans l’atelier de Giacometti. Le sculpteur travaillait à l’époque à la réalisation d’un personnage féminin en plâtre. Sculpture pour laquelle il rencontrait quelques difficultés dans la réalisation des bras et surtout du visage. Breton fut le témoin de l’élaboration de l’œuvre, des hésitations, des tentatives plus ou moins heureuses, des correctifs. Le visage avait du mal à trouver sa forme achevée et satisfaisante.

C’est au cours de cette période que les deux amis se rendent au « marché aux puces ». Dans leur flânerie pas un objet ne retient leur attention, aucun ne parvenant à se différencier, jusqu’à ce que l’un d’entre eux les attire et exerce sur eux « l’attraction du jamais vu » [36]. Leur attention est captée par l’étonnement que produit le jamais vu, l’insolite, l’étrange, l’indéterminé. Il s’agit d’un demi-masque en métal qui leur paraît étrange et dont la fonction reste inconnue [37]. Cet objet intrigue en particulier le sculpteur qui, à regret, le repose avant de se raviser et de revenir sur ses pas pour en faire l’acquisition.

A quelques instants d’intervalle, c’est au tour de Breton d’être attiré par un objet, d’être porté par « un choix presque aussi électif », dira-t-il. Il s’agit cette fois d’une cuillère en bois de facture paysanne, au long manche dont l’extrémité inférieure a la forme d’un petit soulier.

Quel sens convient-il de donner à de telles trouvailles ? La trouvaille selon Breton joue un rôle de catalyseur. La découverte d’un objet inattendu remplit la même fonction que le rêve : « elle libère l’individu de certains scrupules affectifs paralysants, le réconforte et lui fait comprendre que l’obstacle qu’il pouvait croire insurmontable est franchi » [38]. Le masque pour Giacometti et la cuillère pour Breton, au bout du compte, répondent à une nécessité semblable. Pour Giacometti, ce masque lui permit de dépasser un blocage et de résoudre un problème plastique. En ce qui concerne Breton, quelques mois auparavant, il avait demandé à Giacometti de modeler une petite pantoufle censée rappeler celle perdue par Cendrillon, qu’il avait pour projet ensuite de faire couler en verre gris et d’utiliser comme cendrier. Ce que Giacometti oublia de faire en dépit des rappels du poète. Breton éprouva un manque à son tour, avant d’oublier sa demande. C’est après avoir acquis la cuillère-soulier et l’avoir posée sur un meuble qu’il fit la relation. « De profil, à une certaine hauteur, le petit soulier de bois issu de son manche […] prenait figure de talon et le tout présentait la silhouette d’une pantoufle à la pointe relevée comme celle des danseuses. Cendrillon revenait bien du bal ! » [39]. Le cendrier en forme de chausson qu’il avait désiré posséder et contempler par le passé, avait pris un autre aspect mais était une réponse à son désir. Poussant plus loin la réflexion, Breton pense que cet objet qui renvoie à l’objet perdu du conte, par extension, est lié à la femme inconnue qu’il aspire à rencontrer et à aimer. Cela dit, d’autres objets que le masque ou la cuillère auraient pu remplir le même rôle. La trouvaille répond au désir enfoui.

Le fait que ces deux trouvailles soient faites ensemble, aux yeux de Breton, a son importance. Elles répondent à un désir spécifique, « désir de l’un de nous auquel l’autre, en raison de circonstances particulières, se trouve associé. […] Je serais tenté de dire que les deux individus qui marchent l’un près de l’autre constituent une machine à influence amorcée » [40]. La sympathie, la complicité qui existe entre certains êtres les met sur la voie de solutions qu’ils poursuivraient en vain individuellement. Trouver ensemble permet de faire passer dans le domaine du hasard favorable, ce qui sinon, dans le cadre d’une rencontre faite seul, passerait inaperçu ou apparaîtrait comme relevant de l’accidentel. La conjugaison de deux volontés, l’une favorable à l’autre, permet de mieux atteindre un but. Breton étend cette conjugaison à la dimension sociale : « Sur le plan individuel l’amitié et l’amour, comme sur le plan social les liens créés par la communauté des souffrances et la convergence des revendications, sont seuls capables de favoriser cette combinaison brusque, éclatante de phénomènes qui appartiennent à des séries causales indépendantes » [41].




L’amour

Cette aspiration passionnée à rencontrer et aimer une femme inconnue trouve sa concrétisation le 29 mai 1934, dans une salle de café où se trouve le poète et dans laquelle entre une jeune femme blonde, « scandaleusement belle » [42]. Il l’avait vue entrer dans ce lieu deux ou trois fois les jours précédents. André Breton déclare avoir eu, dès les premiers instants, l’intuition que le destin de cette femme, un jour, pourrait être lié au sien. A sa table, elle écrit, comme elle le fit la veille. Breton se plaît à penser que c’est à lui qu’elle écrit et se surprend à attendre la lettre. « Naturellement, rien » [43]. Il sort et l’attend sans se montrer. Elle sort à son tour. Il la suit. Elle avance dans les rues de Montmartre selon un itinéraire capricieux. Il la suit toujours. Elle s’arrête à une station, elle lui fait face et lui sourit. Elle lui dit qu’elle lui avait écrit (la lettre rédigée au café lui était donc bien destinée…) et s’étonne qu’elle ne lui ait point été remise. Elle prend congé et lui donne rendez-vous le soir même à minuit. Trouble. Tumulte dans l’esprit du poète.

Ils se retrouvent comme convenu dans un café, les rues de Paris sont cette fois encore le théâtre de cette aventure qui commence. « Qui m’accompagne à cette heure dans Paris sans me conduire et que, d’ailleurs, moi non plus, je ne conduis pas ? Je ne me rappelle pas avoir éprouvé de ma vie si grande défaillance » [44]. Les rues du quartier des Halles, la Tour Saint-Jacques, l’Hôtel de Ville, le Quartier Latin. André Breton est lyrique « Tourne, sol, et toi, grande nuit, chasse de mon cœur tout ce qui n’est pas la foi en mon étoile nouvelle » [45]. Le Quai aux fleurs ; c’est le crépuscule, ils sont parmi une profusion de fleurs que les premiers passants matinaux découvriront sous peu.

Cette rencontre possède certes un caractère insolite, mais Breton est convaincu qu’une rencontre peut être préfigurée dans le passé. L’un des matins qui suit cette longue promenade nocturne dans les rues de Paris, il lui revient à l’esprit un poème automatique ancien intitulé « Tournesol », dédié à Pierre Reverdy, qu’il a probablement écrit en mai ou juin 1923. Le soir, il le retrouve dans l’un de ses livres, Clair de terre. Ce poème très peu satisfaisant à ses yeux, en raison de faiblesses et de lacunes, se révèle à son auteur comme étant pourtant annonciateur de cette rencontre en 1934. Breton est convaincu que cet événement a été préfiguré sous tous ses aspects dans ce poème qu’il avait oublié. Il confronte les mots, les formules et trouve en tous points des relations avec ce qu’il vient de vivre. Ces coïncidences lui font accorder à ce poème une valeur prémonitoire. « Je dis qu’il n’est rien de ce poème de 1923 qui n’ait été annonciateur de ce qui devait se passer de plus important pour moi en 1934 » [46].

C’est ainsi qu’André Breton rencontre Jacqueline Lamba dans un café de la place Blanche, alors qu’il vit avec Marcelle Ferry. Rencontre déterminante. Il épousera Jacqueline, « la toute-puissante ordonnatrice de la nuit du tournesol » [47], le 14 août 1934, avec pour témoins Giacometti et Eluard.

Au début de ce texte, André Breton écrivait que les hommes, à tort, désespèrent de l’amour, le considérant comme toujours derrière eux et jamais à venir. Lui-même avant la rencontre de Jacqueline en avait désespéré. De nouveau, le désespoir s’installe lorsque, suite à des tensions, intervient la séparation de la femme aimée durant un mois, qui part en lui laissant sa fille Aube, alors âgée de huit mois. Cette séparation l’amène à rédiger le dernier texte de ce volume adressé à celle-ci, anticipant sa seizième année et prévoyant qu’il ne sera plus là.

Arcane 17, rédigé entre le 20 août et le 20 octobre 1944 au cours d’un voyage au Québec, est marqué par la présence d’une autre femme, passionnément aimée : Elisa. Un livre écrit à ses côtés, sur elle et pour elle, accompagné d’une réflexion inspirée par les événements d’alors : les combats pour la libération de Paris, et marqué par un engouement pour l’ésotérisme.

Cet ouvrage évoque avec retenue, un autre aspect de rencontre. Après la rencontre troublante, la rencontre « magique-circonstancielle », la rencontre éblouissante, André Breton fait état de la rencontre-secours, de la rencontre-salvatrice, de la rencontre-révélation.

En exil aux Etats-Unis, à l’automne 1942, André Breton et Jacqueline se séparent. Jacqueline vit avec Aube et le jeune peintre américain David Hare. Breton est au comble du désespoir. Une profonde dépression l’accable. Charles Duits, alors étudiant à Harvard qui l’a rencontré à cette époque témoigne : « Il paraissait las, amer, seul, terriblement seul, supportant la solitude avec une patience de bête, silencieux, pris dans le silence comme dans une lave qui achevait de se durcir » [48].

Breton vit des moments extrêmes. Il a atteint les bornes du désespoir. C’est alors que survient une nouvelle rencontre, celle d’Elisa Claro, une jeune Chilienne. « Dans la rue glacée je te revois moulée sur un frisson, les yeux seuls à découvert. Le col haut relevé, l’écharpe serrée de la main sur la bouche, tu étais l’image même du secret, d’un des grands secrets de la nature au moment où il se livre et dans tes yeux de fin d’orage on pouvait voir se lever un très pâle arc-en-ciel » [49].

La rencontre a lieu en décembre (le 9, le 10 ou le 11) 1943. Elle a valeur d’une révélation. Breton reste discret sur le passé d’Elisa dont on devine seulement qu’elle vient de vivre une grande épreuve. Ce que Breton ne révèle pas c’est que la fille d’Elisa, une adolescente attachante et brillante, venait de se noyer en août 1943 lors d’une excursion en mer, plongeant sa mère dans une totale détresse qui la mena à une tentative de suicide dont elle réchappa après deux mois passés entre la vie et la mort. Après une convalescence éprouvante dans une clinique, Elisa s’installe à l’hôtel. En compagnie d’une amie venue du Chili pour la soutenir de sa présence, lors de sa première sortie dans New York, elle se rend par hasard dans un restaurant français fréquenté par André Breton. C’est alors qu’elle rencontre le poète accompagné ce jour-là de Marcel Duchamp. Fasciné par sa beauté, il se présente à elle comme écrivain français et avec une grande courtoisie lui demande s’il peut échanger quelques mots avec elle. Cette rencontre réoriente leurs existences, redonnant à Breton foi en l’amour. A compter de ce jour, leurs deux vies seront scellées.

Cette rencontre fait donc irruption dans la vie de ces deux personnes confrontées au malheur et au manque. Pour André Breton, la perte d’Aube est certes moins absolue, mais néanmoins douloureuse. Il est au désespoir : « Cette enfant, toute l’injustice, toute la rigueur du monde l’avaient séparée de moi, m’avaient privé de ses beaux réveils qui étaient ma joie, m’avaient fait perdre avec elle le contact merveilleux de chaque jour, se préparaient à l’éloigner de moi encore davantage. Je n’aiderais pas au façonnement de son jeune esprit qui venait à moi si miroitant, si ouvert » [50].

Cette rencontre intervient tel un secours. « Quand le sort t’a portée à ma rencontre, la plus grande ombre était en moi et je puis dire que c’est en moi que cette fenêtre s’est ouverte. La révélation que tu m’apportais, avant de savoir même en quoi elle pouvait consister, j’ai su que c’était une révélation » [51], écrit Breton. Lorsque l’on atteint les contrées les plus sombres du sentiment, les profondeurs abyssales de la souffrance, il arrive que l’on espère que quelque chose d’extraordinaire arrive, survienne, qui nous extrait de cette détresse. Cette rencontre intervient tel un secours extraordinaire qui redonne une raison de vivre. « J’ai toujours cru à ces secours, écrit Breton, il m’a toujours semblé qu’une extrême tension dans la manière de subir une épreuve morale, […] était de nature à provoquer ces secours […] » [52].

La rencontre devient sauvetage quand elle surgit au cœur de l’épreuve. La rencontre sauve de la douleur, permet de la surmonter. Elle permet de trouver espoir, de redonner sens à la vie. Elle est une remontée vers la lumière, elle est vécue comme salutaire, nécessaire. Elle arrive à point nommé. Breton écrit : « C’est là, à cette minute poignante où le poids des souffrances endurées semble devoir tout engloutir, que l’excès même de l’épreuve entraîne un changement de signe qui tend à faire passer l’indisponible humain du côté du disponible et à affecter ce dernier d’une grandeur qu’il n’eût pu se connaître sans cela […]. Il faut être allé au fond de la douleur humaine, en avoir découvert les étranges capacités, pour pouvoir saluer du même don sans limites de soi-même ce qui vaut la peine de vivre » [53]. Cette rencontre prend la forme d’une renaissance. L’amour inspire.




Le lieu

La femme aimée n’est pas la seule source d’inspiration. Certains lieux aussi inspirent André Breton, a fortiori lorsque l’être aimé est présent. Dans L’amour fou, un très beau texte faisant l’éloge de l’amour a comme point de départ l’éblouissement d’un séjour aux Canaries en compagnie de Jacqueline et de Benjamin Péret, du 4 au 27 mai 1935, et plus particulièrement le pic de Teide à Tenerife. C’est dans cet environnement à la flore insolite et aux paysages contrastés, que Breton développe sa conception de l’amour. Ces lieux, il les appelle des « zones ultra-sensibles de la terre » [54].

Mais le lieu peut aussi susciter de sombres humeurs, liées à ce qui en émane, ce dont parle Breton à l’occasion d’une promenade faite avec Jacqueline, le long d’une plage proche de Lorient au cours de laquelle s’installe entre les deux amants une sorte de distance hostile, sans véritable raison. L’auteur mettra cette hostilité sur le compte du lieu et des émanations maléfiques provenant d’une maison qu’ils croisent, qui fut par le passé le lieu d’un drame : un homme y avait étranglé sa femme. L’auteur en déduit qu’une discorde momentanée peut se glisser entre des êtres qui s’aiment du fait d’un élément totalement étranger à leurs sentiments réciproques.

Outre les Canaries, Breton découvre aussi ces lieux rares en Martinique, en Gaspésie ou dans l’Ouest américain, pour ne citer qu’eux. Pour ce qui est de la Martinique, l’un de ces lieux aimantés est évoqué dans son texte « Un grand poète noir ». En compagnie de Suzanne et Aimé Césaire, en 1941, lors d’une marche au cœur de la forêt tropicale, à Absalon, non loin de Balata, sur la route de la Trace, au-dessus de ce qu’il présente comme un gouffre, il est fasciné par la force végétale. Elle est pour lui l’espace matérialisé où s’élaborent les images poétiques capables de secouer les mondes. C’est dans ce lieu, devant ce qu’il appellera « la fastueuse ouverture de toutes les écluses de verdure » [55], que lui apparaîtra la nécessité pour l’homme de « rompre violemment avec les modes de penser et de sentir qui l’ont amené à ne plus pouvoir supporter son existence » [56], de lever définitivement un certain nombre de tabous.

Ce lieu, Breton le découvre et, paradoxalement, il a le sentiment de le reconnaître. Il éprouve l’étonnement et la fascination de rencontrer quelque chose qui lui semble connu, ailleurs : dans les œuvres peintes de certains Surréalistes et dans les forêts vierges du Douanier Rousseau. Etrange sensation de découverte du connu. Comme dans le sentiment amoureux où l’on a la troublante sensation de connaître la personne que l’on vient de rencontrer. « Tu sais bien, qu’en te voyant la première fois, c’est sans la moindre hésitation que je t’ai reconnue » [57], écrira Breton au sujet de sa rencontre avec Elisa.

Le Douanier Rousseau, qui en réalité, n’avait jamais voyagé, avait étrangement réalisé des espaces proches de la réalité. Ce qui, dans l’esprit de Breton, semblait bien conforter sa thèse concernant la vertu « médianimique » nécessaire au poète et au peintre. Il reprendra d’ailleurs le titre de l’une des œuvres du peintre, Charmeuse de serpents, pour titrer son recueil de textes sur la Martinique. Les paysages surréalistes, la flore imaginaire, trouvent leur vérification, leur résolution de ces paysages de la Martinique où la nature, par endroits, est restée indomptée.

En août 1944, c’est à Percé en Gaspésie, qu’André Breton commence la rédaction d’Arcane 17. Il est fasciné par le Roché Percé ainsi que par l’île Bonaventure, sanctuaire de milliers de fous de Bassan concentrés sur la côte nord-est de l’île, là où la falaise plonge dans l’océan et où les anfractuosités servent de refuge à certains d’entre eux, tandis que les autres se concentrent sur le plateau dénudé de cette partie de l’île. Ces oiseaux blancs aux grandes ailes effilées, noires à leur extrémité, tête teintée de jaune, yeux bleus et bec cendré, s’envolent, tournent au-dessus de l’eau, certains y plongent en d’impressionnants piqués, en ressortent aussi vivement, volent encore avant de rejoindre leur progéniture dans un joyeux vacarme. Spectacle fascinant que l’on peut observer depuis la mer en contournant l’île. Dans la douceur du mois d’août, André Breton et Elisa passent un mois dans ce village à contempler ce rocher et cette île. Les descriptions que l’auteur en fait montrent la précision avec laquelle il en a étudié les caractéristiques géologiques.

D’autres lieux vont inspirer André Breton, comme par exemple les paysages de l’Ouest des Etats-Unis qu’il découvre en août 1945. C’est en effet en traversant le Nevada, l’Arizona et le Nouveau-Mexique, ayant emporté avec lui les cinq volumes des œuvres complètes de Charles Fourier, qu’il découvre la culture des Indiens Pueblo, ce dont il témoigne dans son carnet de voyage, et qu’il rédige son Ode à Charles Fourier.

Il s’agit donc de lieux d’une force spécifique, du moins pour celui qui les éprouve et qui les dote de cette puissance. Ce qui conditionne la distinction entre ces lieux et les autres c’est la qualité de ce que ressent celui qui s’y trouve. Ce sont des lieux qui suscitent, éveillent les sens, les émotions et qui prennent une dimension poétique. Un sentiment qui dit la fascination, un sentiment esthétique porté à une haute intensité.

Outre les trouvailles, la rencontre de la femme inconnue ou de lieux inspirants, André Breton a aussi montré l’importance qu’eut pour lui la rencontre de certaines cultures. Cet intense intérêt qu’il portait aux Indiens, saluant leur impressionnante dignité, constitue l’une de ces rencontres déterminantes. D’une manière générale, il témoignait d’un vif intérêt pour l’art des Indiens des Amériques : Alaska, Canada, Etats-Unis, Amérique du Sud. Sa passion des lointains [58] concernait aussi l’Océanie, de même que l’art des Aborigènes [59]. Les Antilles et les peuples antillais l’ont aussi profondément marqué comme en témoignent certains textes et interventions publiques lors de son séjour en Haïti, dans lesquels il fait état du trouble éprouvé à diverses occasions et dans diverses situations [60], de même que ses textes inspirés par la Martinique et sa rencontre avec Aimé Césaire [61]. Ce que l’on peut retenir pour résumer cet état d’esprit, cette exceptionnelle disposition et disponibilité, c’est que pour ce capteur de tous les éclats du monde, la rencontre fut à la fois une raison de vivre et un art de vivre.

[1André Breton, Nadja, Paris, Gallimard, coll. « folio », 1964, p. 20.

[2Id., ibid.

[3Id., ibid.

[4Id., L’amour fou, Paris, Gallimard, coll. « folio », 1937, p. 22.

[5Id., Nadja, op. cit., p. 21.

[6Id., ibid.

[7Id., ibid.

[8Id., ibid., p. 22.

[9Id., ibid., p. 185. L’expression est utilisée au pluriel dès le début du livre, p. 18.

[10Id., ibid., p. 38.

[11Id., L’amour fou, op. cit., p. 39.

[12Id., Les pas perdus, Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1924, 1969, p. 11.

[13Id., Nadja, op. cit., pp. 44-45.

[14Id., L’amour fou, op. cit., p. 102.

[15Id., Nadja, op. cit., p. 72.

[16« Je n’avais jamais vu de tels yeux », « que peut-il bien passer de si extraordinaire dans ces yeux ? », ibid., p. 73.

[17Ibid., p. 72.

[18« Je suis l’âme errante », ibid., p. 82.

[19« Emerveillé que je continuais à être par cette manière de se diriger ne se fondant que sur la plus pure intuition et tenant sans cesse du prodige […] », ibid., p. 136.

[20« L’esprit nouveau », Les pas perdus, op. cit., p. 96.

[21Marguerite Bonnet, présentation de « L’esprit nouveau », in Breton Œuvres complètes, t. 1, édition établie par Marguerite Bonnet, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p. 1279.

[22Id., Nadja, op. cit., p. 133.

[23Id., ibid., p. 186.

[24Leur relation cesse en février 1927. Le 21 mars 1927, en proie à des hallucinations, elle est hospitalisée. Elle séjournera dans un hôpital psychiatrique jusqu’à sa mort, le 15 janvier 1941, probablement emportée par un cancer. Elle était née le 23 mai 1902.

[25Id., ibid., p. 189.

[26Id., ibid., p. 190.

[27Id., L’amour fou, op. cit., p. 12.

[28Id., ibid., p. 13.

[29Id., ibid., p. 17.

[30Id., ibid., p. 26.

[31Id., ibid., p. 27.

[32« Conférences de Mexico », 1938, Œuvres complètes, t. 2, p. 1280.

[33Id., L’amour fou, op. cit., p. 32.

[34Id., ibid., p. 21.

[35Il s’agit de Fanny Beznos. Deux de ces poèmes ont été publiés dans La Révolution surréaliste, n° 9-10, du 1er octobre 1927.

[36Id., L’amour fou, op. cit., p. 42.

[37Dans son post-scriptum daté de 1938, Breton indique que ce masque fut utilisé pendant la Première Guerre mondiale, devant servir de protection des yeux et de la face contre les petits éclats d’obus. Il s’agissait d’une visière adaptable au casque, en réalité protection, comme le dira Breton, illusoire, lourde, embarrassante, qui fut abandonnée suite à cette expérience.

[38Cf. Les vases communicants, repris dans L’amour fou, p. 44.

[39Id., ibid., p. 49.

[40Id., ibid., p. 45.

[41Id., ibid., p. 51.

[42Id., ibid., p. 63.

[43Id., ibid., p. 64.

[44Id., ibid., p. 67.

[45Id., ibid., p. 73.

[46Id., ibid., p. 95.

[47Id., ibid., p. 97.

[48Cité in André Breton, la beauté convulsive, catalogue de l’exposition, Paris, Musée national d’art moderne / Centre Georges Pompidou, 1991, p. 352.

[49Arcane 17, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1971, p. 85.

[50Id., ibid., p. 70.

[51Id., ibid., pp. 68-69.

[52Id., ibid., p. 69.

[53Id., ibid., pp. 97-98.

[54L’amour fou, op. cit., p. 103.

[55Id., Martinique charmeuse de serpents, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1972, p. 101.

[56Id., ibid., p. 100.

[57Id., Arcane 17, op. cit., pp. 24-25.

[58Cf. mon article, « La passion des lointains », Recherches en Esthétique, n° 10, « L’ailleurs », octobre 2004, pp. 69-77.

[59Cf. mes articles « L’émotion et le savoir », Le rapport à l’œuvre, sous la dir. de Dominique Berthet et Jean-Georges Chali, Paris, L’Harmattan, 2005, pp. 33-48 ; « André Breton et la magie des choses », Art et appropriation, sous la dir. de Dominique Berthet, Pointe-à-Pitre, Ibis Rouge, 1998, pp. 65-79.

[60Cf. mon article, « André Breton en Haïti : l’imprévisibilité de la rencontre », Recherches en Esthétique, n° 11, « Utopies », octobre 2005, pp. 159-169.

[61Cf. mes articles : « Tropiques et le Surréalisme. Les traces d’une rencontre : André Breton – Aimé Césaire », Recherches en Esthétique, n° 4, « Traces », sept. 1998, pp. 51-60 ; « Tropiques, le merveilleux et la critique, le merveilleux comme critique », Art et critique. Dialogue avec la Caraïbe, sous la dir. de Dominique Berthet, Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 99-113.