Lucien Suel | Ma vie avec Ivar Ch’Vavar

  Les textes s’écrivent phrase après phrase, avec la brutalité soudaine de l’évidence et la lenteur du travail d’appropriation. C’est un des rôles d’une revue littéraire que de les accueillir dans leur premier état, l’état en cours, le fragile, l’incertain encore de sa destination.
  De 1995 à 2003, Le Jardin ouvrier, la revue créée par Ivar Ch’Vavar, a tenu son rôle : avant qu’ils ne deviennent livres dans nos bibliothèques, des textes y ont paru par fragments, en feuilletons.
   C’est le cas de Hölderlin au mirador, poème en vers de onze mots d’Ivar Ch’Vavar, paru dans les numéros 1 à 17 et dont les 27 chants ont été réunis aux éditions Le Corridor bleu en 2004. C’est le cas de La Justification de l’abbé Lemire de Lucien Suel, poème paru dans les numéros 1 à 13, et dont les 42 épisodes ont été réunis en 1998 par Michaël Dumont aux éditions Mihàly (disponible en librairie).

  « Ma vie avec Ivar Ch’Vavar » de Lucien Suel est le récit d’une amitié et d’une œuvre qui a suivi le cours du Jardin ouvrier.
  Merci à lui de nous avoir confié ce texte inédit.
  DD


  Les éditions Flammarion viennent de publier dans la collection Poésie dirigée par Yves di Manno Le Jardin ouvrier 1995-2003, un ouvrage signé Ivar Ch’Vavar et camarades. Comme camarade ayant participé pendant ces huit années à tous les numéros de la revue Le Jardin ouvrier, voici mon historique de l’aventure de cette publication (et de ce qui l’a précédée) qui trouve aujourd’hui avec cette anthologie une consécration justifiée.
  Le premier contact que j’ai eu avec Ivar Ch’Vavar fut à son initiative en mai 1980, une lettre dans laquelle il me parlait de son travail dans la revue In’hui et de ses activités hautement surréalistes avec Flip-Donald Tyèdégvau (pseudonyme de Konrad Schmitt à l’époque). Ivar avait relevé mon adresse dans la revue de Marie-Hélène Dhénin et Alain Frontier, Tartalacrème, dans laquelle Jean-Pierre Bobillot et Sylvie Nève annonçaient la parution de ma revue The Starscrewer que j’envoyai donc à Ivar Ch’Vavar. À la suite je reçus ses propres ouvrages, parfois imprimés au stencil à alcool, et notamment, pour moi une énorme surprise, la traduction qu’il avait faite de L’Archangélique de Georges Bataille en picard. À cette époque, le picard était le patois appris de mes grands-parents et utilisé dans la cour de récréation à l’école primaire. Je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse l’employer en littérature.
  C’est ainsi que débutèrent ma correspondance et mon amitié avec Ivar Ch’Vavar.
  Mais c’est surtout à partir de ma découverte en 1986 de l’anthologie Cadavre grand m’a raconté... sous-titrée La poésie des fous et des crétins dans le nord de la France (récemment rééditée au Corridor bleu) que je fus définitivement enthousiasmé par son travail. C’est grâce à cet ouvrage que j’osai pour la première fois lire en public, lors des rencontres de la revue de poésie Mensuel 25, l’été 1986 dans le Bordelais, proposant non pas mes textes, mais des extraits de Cadavre grand..., tellement j’étais subjugué par la poésie brute, imagée et inventive qui en émanait. À partir de là, les choses se sont enchaînées naturellement. En octobre 1986, Ivar et moi nous rencontrâmes pour la première fois dans un bar à Lille à l’occasion d’une réunion organisée par Le Dépli amoureux. Ma première impression en voyant le gaillard qu’est Ivar Ch’Vavar fut de trouver en lui une ressemblance étonnante avec un de mes cousins, oui ! nous étions déjà de la même famille. Cette rencontre fut suivie au fil du temps de nombreuses autres, moi lui rendant visite à Amiens ou lui revenant dans son Pas-de-Calais natal, découvrant ensemble la maison de Benoît Labre à Amettes sur les pas de Germain Nouveau et Paul Verlaine, allant voir la rétrospective Augustin Lesage au musée d’Ethnologie régionale de Béthune. Tout ceci croisé avec mes participations régulières à la revue lancée par Ch’Vavar, L’Invention de la Picardie, pour laquelle, sur sa demande, j’écrivis mes poèmes les plus importants, dans la forme de colonnes en vers justifiés, forme que j’avais expérimentée pour la première fois dans The Starscrewer, non pas pour créer mais pour réussir la justification des textes dans la maquette. Je procédais ainsi : tapant une première fois le texte à la machine, pour ensuite voir à quels endroits je pouvais ajouter des espaces et ensuite retaper pour aboutir à un alignement régulier à gauche. Ensuite me disant que pour ne plus avoir à ajouter des espaces, il suffit d’écrire des lignes (ou vers) ayant toutes le même nombre de signes ; et c’est ainsi que j’arrivai à l’invention de mon vers justifié et que, de 1986 à 1989, j’écrivis Candélabre pour Benoît, Litanies de Mouchette, Memento Matamore, Le Mastaba d’Augustin Lesage, tous poèmes demandés et publiés par Ivar Ch’Vavar qui avait le don de me pousser, de me proposer les sujets importants, en rapport avec ma langue, mon histoire, ma sensibilité.
  Je finis même un jour par écrire mon premier poème en picard Du ki son ché vio. J’imagine que cela fut pour lui un moment de joie. Simultanément à L’Invention de la Picardie, il y eut, en 1988, les soirées de lectures publiques à la Maison de la Culture d’Amiens, soirées intitulées L’Invention de la Poésie qui furent pour moi l’occasion de lire en public cette fois mes propres poèmes justifiés.
  Entre le dernier numéro de L’Invention de la Picardie en décembre 1989 et le premier numéro du Jardin ouvrier en mars 1995, il y eut de nombreuses publications en volumes, toujours beaucoup de lettres échangées et d’amicales rencontres.
  Donc, de 1995 à 2003 : Le Jardin ouvrier. Ivar Ch’Vavar voulait élargir et creuser le travail sur la poésie, sur le vers, sur le réel, commencé dans L’Invention de la Picardie. « Jardin ouvrier », la juxtaposition de ces deux vocables rendait compte à la fois du lieu historique et géographique, le Nord rural et industriel, la modestie d’un endroit où les poètes travailleraient ensemble dans la durée, une espèce de phalanstère poétique. Pour accompagner chaque numéro de la nouvelle revue, Ch’Vavar m’avait demandé d’écrire un feuilleton sur l’abbé Lemire, figure emblématique du Nord, inventeur du mouvement des Jardins Ouvriers. Je fus ainsi amené à écrire La Justification de l’abbé Lemire. Le cercle des poètes travailleurs s’agrandissait aussi. Au noyau initial vint s’ajouter Christophe Tarkos. Mis en relation avec lui par l’intermédiaire de Didier Moulinier, l’éditeur des Contemporains favoris, je proposai ses textes à Ivar Ch’Vavar qui l’invita à nous rejoindre. Pendant sept ans, tous ces poètes, tous ces camarades œuvrèrent ensemble. L’anthologie qui vient de paraître est tout ensemble une borne dans le temps et un système de panneaux indicateurs vers un réel à continuer d’explorer.
  Cette exploration continue dans Kminchmint (Commencement !), la nouvelle revue créée en 2006 par Ivar Ch’Vavar.

Lucien Suel

La Tiremande, mars 2008.


Lucien et Josiane Suel viennent de publier Poussière, un dialogue entre photographie et poème, aux éditions publie.net, dans la collection technique mixte.

N’oubliez pas de visiter :
Silo (le blog de miscellanées littéraires de Lucien Suel)
Lucien Suel’s Desk
A noir E blanc (photos Josiane Suel et textes L. S.)
*.* (le blog de poésie élémentaire de Mauricette Beaussart)
Photoromans (photos Patrick Devresse et textes L.S.)
poésie élémentaire, un des sites de Didier Moulinier.

20 mars 2008