Jacques Josse | Entre Gutenberg et Internet

  Le dimanche 16 mars, dans le cadre des rencontres remue.net, Jacques Josse nous a présenté les éditions Wigwam qu’il a créées en 1991. Il nous a parlé de son amour des textes, de la revue Foldaan [1] qu’il avait auparavant animée, de l’impression au plomb et de la Toile. Il nous a parlé de l’édition, de l’écriture, de la lecture.
  Il était accompagné de deux de ses auteurs, Dominique Quelen et Valérie Rouzeau.
  Pour conclure la rencontre, il nous a lu ce texte qui évoque les Pieds Nickelés, Bob Dylan, les Indiens Micmacs et les pierres lisses d’une rivière du bord de l’eau, un texte d’éditeur et d’écrivain.
  DD


Et si je m’allongeais enfin, omoplates, vertèbres, talons collés sur la terre ferme d’un wigwam, si j’osais enfin me calfeutrer, non plus dans des abris de bouffant blanc fabriqués en solo mais dans un vrai tepee, un de ceux installés là-bas près des bois et de l’eau, si j’osais me laisser aller, les bras réunis derrière la tête et les yeux lancés dans le faux ciel de ce refuge précaire qui m’est résidence, si, non content d’y rester je vous invitais à m’y rejoindre et à prendre place, vous aussi, sur ce sol vibrant où chaque secousse tellurique nous transmet des battements ancestraux qu’il convient d’interpréter dans la seconde, si je vous recevais dans ce havre de fortune qui sent la résine et le suint de mouton et que je décidais, un verre de bourbon à la main, de vous conter l’aventure studieuse, je veux dire l’édition de petits recueils de poèmes à tirages limités, voici à peu près ce que, reprenant mon souffle et cherchant mes mots sans jamais les trouver, j’essaierais de vous faire partager, d’abord par gestes, vous incitant à regarder sur l’étagère, à droite, entre les Pieds Nickelés et Bleck le Roc, l’assemblement des quatre-vingts plaquettes qu’il faudra couper avant de lire, je vous dirais que cette aventure, je l’ai choisie et qu’il n’est pas question que d’une façon ou d’une autre j’en arrive à me plaindre, à en vouloir à un tel ou à un autre, vous dire que si je suis couché c’est pour me reposer et redémarrer de plus belle, je crois que j’alignerais ensuite des phrases très simples, cousues de bribes brèves à propos des textes choisis parce qu’ils m’ont touché, inquiété ou même bousculé, je vous parlerais d’affinités, de connivence, de complicité et peut-être oserais-je même, allongé à même le sol, vous glisser deux mots à propos d’un chien nommé Micmac que j’amenais jadis en promenade le long d’une rivière, en ajoutant que, bercé par des chutes qui n’avaient rien du Potomac mais qui, roulant en spirales sur des pierres lisses au pied du déversoir me faisaient, allez savoir pourquoi, songer à Dylan chantonnant son Wigwam d’une voix nasillarde et néanmoins mélodieuse, je crois que c’est là-bas, où ma sœur plus tard est descendue mourir, que l’idée d’héberger, un temps, les indiens de la littérature chez moi a germé, c’est cela que je vous dirais, hésitant tout de même à citer le nom du vieux Gutenberg, de peur que deux ou trois se lèvent et sortent, commentant à voix basse ce qu’ils ne voulaient pas entendre et jugeant que oui, c’est grave docteur, ce type vit à reculons dans sa hutte, il n’entend pas le papier imprimé gémir la nuit dans les librairies désertes, lui il continue au contraire à fabriquer de minuscules opuscules, même pas visibles ni collés ni agrafés avec, tenez-vous bien, à chaque fois un auteur différent et quasi inconnu en couverture, il pousse même modernité, mode et crainte du pilon dans les orties en donnant carte blanche à l’un des derniers typographes du pays pour alimenter sa folie d’encre, de mots, de plomb, de papier et de livres, non, je crois qu’il vaut mieux que je ne dise finalement rien de ce Johannes Gensfield plus connu sous le nom de Gutenberg, qu’il repose en paix à Mayence, mieux vaut que je glisse sur cette invention qui en son temps a proliféré de façon assez comparable à internet (bien présent, et n’y voyez nulle contradiction, dans ma cahute) pour tenter de sauver le minimum, autant dire mon bancal maintien d’éditeur amateur, pour un temps encore, dans l’époque.

Jacques Josse

20 mars 2008

[1N°8 de la revue Foldaan