Sami Sahli | cent grammes de suicide




Alors que je lutte avec ma propre écriture, je suis absolument, radicalement, incapable de lire et, si je m’y risque, je suis pris d’une haine violente, allant jusqu’à la nausée, pour l’auteur et pour la littérature.

Il y a quelques jours, je reçois un livre par la poste. Cent grammes de suicide de Sami Sahli (Gallimard, L’Arpenteur 2008). Je ne vais pas le lire, évidemment… mais il n’y a pas longtemps que je me suis remis au travail, alors la main a encore le réflexe de feuilleter. Soudain ça se déclenche, page 13, sur le mot viande, et la lecture se produit d’un bloc, par le centre, détruisant tout. Une forme pliée, aux bords acérés.




CENT GRAMMES DE SUICIDE


Il est midi. J’entre dans une boucherie. La viande déposée sur l’étal me rappelle mon corps. Je reconnais chaque organe. Me souviens avoir été : mon propre boucher.

Achète cent grammes de mort, qu’une fois dans la rue j’avale crue. Cent grammes de suicide. Puis j’entre dans un bar. Le serveur me rappelle le boucher, et les clients alignés au comptoir ma viande morte — suicidée. Verre après verre.

LA VIANDE MORTE DE MA VIE




Il arrive parfois qu’un texte formule non pas ce que nous aurions aimé dire, mais au contraire ce que nous dissimulons aux yeux de tous, y compris, surtout, aux yeux de l’amour. La lecture perd alors toute similitude avec le voyage, se défausse aux cas de figure exposés par Proust. Fuite impossible. Et l’imagination meurt, écrasée sous la masse d’un événement réel. Il n’existe pas d’autre monde, mais celui-ci peut se creuser d’une multitude d’enfers... Lire est l’action par laquelle nous changeons l’eau en pierre.




J’OUVRE LA FENÊTRE
ET JE ME JETTE DU BALCON


Non pas que je veuille te quitter, t’oublier ou mourir, non, c’est autre chose. Comment dire ? C’est simplement que je veux vivre ce temps : le temps de la chute.

Rien d’autre.

Mais si tu préfères j’escalade ton corps et je me jette du haut de ton crâne — ou alors je referme la fenêtre et je me noie dans ton corps — est un puits mon amour et ces paroles : l’eau dont j’emplis mon seau.

PUITS EMPLI D’EAU DE VIE




Philippe Rahmy - 21 mars 2008