Un tatou à bandes passantes
Tu n’as rien appris, sinon que la solitude n’apprend rien, que l’indifférence n’apprend rien : c’était un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà tout et tu voulais te protéger ; qu’entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. Mais tu es si peu de chose et le monde est un si grand mot : tu n’ as jamais fait qu’errer dans une grande ville, que longer sur quelques kilomètres de façades, des parcs et des quais.

Georges Perec, Un homme qui dort,
Denoël, 1967, pp 158-159


(Quelques bifurcations panoramiques à travers des pratiques artistiques actuelles.)

Une autre fois, il me semble, le Prince Noir était en train de chasser au faucon avec sa dame et ses suivantes dans la forêt seigneuriale, quand un valet vint en courant l’avertir qu’une genouillère d’armure [1] creusait un terrier non loin de là. Le noble veneur qui doit parfaitement remplir son office pour aller droit au Paradis, se détourna de son action, fit mille excuses révérencieuses aux dames, abandonna son rapace à son aide et courut vers la silhouette formée de plaques osseuses articulées recouvertes de corne. Furtivo, il s’arrêta pile à quelques mètres de la chose mobile : c’était un tatou ! L’intérêt du prince pour les territoires animaux et sa curiosité des propriétés des choses firent de cette vision un ravissement. La bande passante utile de l’animal, distinctement tracée dans la terre humide, influa immédiatement sur les performances applicatives de l’homme et sur la portée des gestes des femmes. Elles décrochèrent des étoiles pour les donner à leurs enfants qui les percèrent d’un fuseau. Depuis, ces toupies de feu montrent dans quelques lieux secrets comment fonctionne le monde.

C’est un événement entièrement inventé dont le souvenir garde pourtant une netteté absolue. Peut-être pas la scène entière, mais le sentiment d’incrédulité, d’hostilité et de méfiance ressenti quand on le raconta la première fois. Ce qui reste aujourd’hui encore assez difficilement exprimable, c’est le dévoilement d’une “vérité élémentaire” : les méandres de cette histoire ne sont pas finis. On n’aimait pas vivre au Moyen Âge, mais parfois si. On n’aimait pas vivre dans un château, mais parfois si. On aimait vivre comme dans le Livre de Chasse de Gaston Phébus, mais parfois non. On aimerait bien vivre en passant d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner, mais on est déjà couvert de bosses [2]. L’attitude anthropomorphique de projeter des traits humains sur des animaux identifie les acteurs de ce récit non pas à un chameau, mais à un tatou, mammifère à carapace qui mène une vie solitaire [3], évite les autres, mais ne fait preuve d’aucune agressivité. Il défend seulement son travail, son terrier et son temps. Les mouvements du tatou laissent des traces plus ou moins visibles qui intriguent le temps.

Les espaces du tatou se sont multipliés, morcelés, diversifiés, reproduits, répétés. Il y en a aujourd’hui de toutes sortes, pour tous les usages et pour toutes les fonctions : un Merzbau de Kurt Schwitters, un abri pour sans-abri de Yona Friedman, un hôpital militaire de Thomas Hirshhorn [4], un cockpit, le vaisseau, ce que l’on voit depuis le hublot de Gilles Barbier, l’espace de classement des 10 premiers nombres par ordre alphabétique de Claude Clolsky, un espace d’exposition comme-avec-le-tramway-à-Bordeaux de Xavier Veilhan, un autre espace d’exposition où on accepte d’abandonner le contrôle de sa propre image d’Olivier Bardin, une femme-maison de Louise Bourgeois, etc., etc. Chaque espace a sa couleur. C’est la trilogie des couleurs : rouge, la zone subjective ; jaune : le monde cadré, bleu : le monde non-cadré. Comme toutes les trinités, les couleurs sont quatre : Black and White : les mots écrits et dessinés ; un pont gris traverse les armoiries d’Edward Plantagenet, dit Édouard de Woodstock Brackembury et appelé après sa mort le Prince noir. Ces espaces colorés sont des constructions ambivalentes où le réel et le non-réel se définissent continuellement l’un l’autre. Ce sont des “espaces inutiles” traversés de signes et de symboles, parfois tout à fait convenus, qui se déplacent. Le mouvement du déplacement, l’espacement, le laps, l’intervalle, l’interstice ... est une relation, quelque chose qui a lieu entre, Between, un rapport de l’espace parcouru au temps passé à le parcourir.

Il y a trois-cent-quinze petits bouts d’espace : l’un de ces bouts est une arche du métro aérien station Stalingrad [5], un autre est un chemin de guerre, Le Chemin des Dames, un autre est une piste de glissade où pendant tout l’hiver et même au-delà on fait du ski. Il n’a jamais été vraiment à l’aise sur des skis, il n’a jamais vraiment dévalé, sans souci de style ni de leçons, avec une insouciance allègre, n’importe quelle piste de difficulté moyenne et encore moins les plus périlleuses. La montagne enneigée est un espace beaucoup trop spécialisé (et trop froid !) pour un tatou qui va ailleurs sans aller nulle part, là où la chose devient image, où l’image devient mouvement, où le mouvement devient vie, ou la vie devient mort, où la mort devient chose, où la chose devient image … Le monde du tatou se constitue là où la forme devient présence. C’est un petit double, un dérisoire simulacre qui rend visible et perpétue un espace mobile, le temps d’un mouvement. Le champ de vision humain étant plus large que haut, les premiers photographes ont imaginé de coller ensemble plusieurs photos qui représentent un espace vu à 360º et qui décrivent un cercle autour du spectateur,


La Boucle


Un panorama est ce “temps moteur” constitué d’un assemblage de moments d’être-au-monde et de moments de choses-du-monde qui fait de l’immobilité imposée par l’image fixe un déplacement signifié par les espacements entre les choses et les êtres.

Le tatou est un animal fouisseur, il creuse. Déjà en mai 1968 certains autres se moquaient de lui en l’invectivant ironiquement et en lui criant « bien creusé vieille taupe ! » Quand la tanière dispose de plusieurs voies d’accès et que la galerie principale est tapissée avec un lit de mille feuilles, on ne craint pas les affronts. Avant d’être délogé par le Prince, il était une genouillère d’armure qui creusait naturellement sa place dans la terre. Maintenant il est un tatou qui se tient à la bonne distance d’innocence et de simplicité devant les choses. Il dérive comme dans un nautile — et celui-là n’est pas inutile — d’où on peut voir l’état du monde à partir de la cabine de pilotage. Quand on est noble vaneur faire sortir le tatou de son orifice, c’est copier Le Roi et la Reine entourés de Nus vite, c’est faire de la “matière-vite” c’est-à-dire en mouvement. Le Prince noir et la Princesse noire sont “vites” : ils adoptent le tatou et par là le métamorphosent en animal à bandes passantes dont les intervalles de fréquence amoureuse débitent un panoramique d’images qui défilent à la vitesse des fantaisies des plus perdues des Filles perdues : « You belong to me I belong to you ». L’indifférence est inutile. L’espace en matière d’art est une affaire de mobilité visuelle, une mise à plat à l’intérieur d’un écran d’ordinateur de regards indéfiniment déplacés.

Liste des expositions citées :

Thomas Hirschhorn
Conférence Arc en rêve, CAPC. Bordeaux du 26 mars 2008.
Rencontre organisée dans le cadre de l’exposition :
Yona Friedman
Tu ferais ta ville
Arc en rêve, CAPC. Bordeaux, jusqu’au 1 juin 2008
Ponts passés par un perroquet enjoué
Thomas Hirschhorn (suite)
Le Musée précaire, du 19 avril au 14 juin 2004. (Émission Les pieds sur terre )
Construction du musée précaire à Aubervilliers
Emmanuelle Cherel, "Thomas Hirschhorn, l’art et l’espace public.", EspacesTemps.net
Concretion-Re
Thomas Hirschhorn, Concretion Re, 2007. Installation.
(Courtesy galerie Chantal Crousel, Paris, 2007. Copyright Romain Lopez.)
Swiss-Swiss Democracy (2003)
Métro Stalingrad Paris. Skulptur Sortier Station, 1997

Gilles Barbier
Le cockpit, le vaisseau, ce que l’on voit depuis le hublot. Jusqu’au 10 mai 2008. Espace Claude Berri, 4 passage Sainte Avoye, (entrée 8 rue Rambuteau), 75003, Paris.
Lire Pierre Sterckx. Gilles Barbier. Un abézédaire dans le désordre
Monographie Les Presses du RéeL. JRP/Ringier publiée à l’occasion de l’exposition Gilles Barbier au Carré d’Art, Musée d’art contemporain, Nîmes, du 31 mai au 17 septembre 2006.
Vidéo à l’occasion du prix Malcel Duchamp 2005

Xavier Veilhan
Xavier Veilhan
vidéo : entretien avec Xavier Veilhan
http://www.paris-art.com/video/-/d_video/Xavier-Veilhan-304.html
Vanishing Point, centre G. Pompidou
Galerie Emmanuel Perrotin jusqu’au 26 avril 2008 : "Furtivo"

Claude Closky
Le texte de l’oeuvre jusqu’au 22 juin 2008
Plusieurs fois, ACR / France Culture (voir la liste des “liens Closky”)
Black and White, 2007
Espace trois-cent-quinze , Centre Georges Pompidou

Olivier Bardin
http://olivierbardin2.free.fr/
You belong to me I belong to you
Exposition jusqu’ au 24 mai 2008
La solitude du Genevois au moment du « shoot »
Le murmure du monde

Louise Bourgeois
Centre Georges Pompidou jusqu’au 2 juin 2008

Références particulières aux livres de
Jacques Roubaud : La Boucle (Seuil, 1993) et
Les animaux de tout le monde (Ramsay, 1983, réédité chez Seghers en 1990 ; Seghers Jeunesse, 2004) ; pour « Le Tatou », p. 61 de l’éd. Seghers Jeunesse.

Catherine Pomparat - 2 avril 2008

[1une genouillère d’armure

[2on est déjà couvert de bosses (T.Hirschhorn/ph.©C.Crousel)

[3une vie solitaire ©Xavier Veilhan Musée Strasbourg,
exposition 2005-2006

[4un hôpital militaire de Thomas Hirshhorn

[5une arche du métro aérien station Stalingrad