Catherine Pomparat | Un entredeux urubuesque

Pierre Bordenave, ouvrier cordonnier à Pontacq, Basses Pyrénées, au centre d’un triangle Pau-Tarbes-Lourdes, portant aussi le prénom de Grégoire et le surnom de Pouloule, est né en juillet 1848, dans le même village béarnais que le célèbre général Joseph Barbanègre, maréchal de camp et baron d’Empire, vaillant soldat des campagnes napoléoniennes, défenseur héroïque d’Huningue et grand-oncle par alliance d’un frère puîné du Général Instin.
De la mère du Pouloule, Marie Gaspalou, on ne sait rien, mais du père, Jean-Paul Bordenave, une lettre presque effacée, sans date et sans signature, semble attester de son métier d’ouvrier gemmeur : « J.-P. Bordenave pratique le gemmage à vie et le gemmage à mort : quand il ouvre ou rafraîchit une […] (le mot est illisible, le papier a été rongé par les souris ; très certainement le mot “quarre”, signifiant entaille), quand la gemme perle devant ses yeux clairs sous forme de gouttelettes sur le ligneux mis à nu, il est le plus heureux des Pontacquais. » Pourtant, Marcelline, une des petites-filles du gemmeur, septième des neuf enfants vivants de Pierre et Suzette Bordenave, racontait la souffrance coupable de son grand-père lorsque le propriétaire de la pignada l’obligeait, pour produire davantage de résine, à exécuter un arbre en lui prenant toute sa substance vitale.

Pierre-Grégoire porta toute sa vie une part de la culpabilité de son “saigneur des pins” de père. Dans un esprit de rédemption, il devint pompier bénévole en lutte contre les incendies de forêt. Le souci du rachat de l’âme de son père avait aussi conduit son bénévolat à remonter les horloges de la ville et plus particulièrement celle de la Vieille Tour. Il y fut retrouvé mourant, en haut des escaliers, par ses deux plus jeunes fils, Nelson et Eugène, arrivés à temps pour entendre ses derniers mots murmurés avec un fort accent : « Jè mmeur ! »
La nouvelle se répandit comme le feu dans les broussailles en plein mois d’août : « Le Pouloule est Mort ! » On l’aimait à Pontacq le pompier-cordonnier. Le 16 août 1896, le jour de la cérémonie d’inauguration de la statue du général Joseph Barbanègre, sur la photographie officielle de la manifestation publique solennelle, conservée dans les archives de la mairie, il est le troisième, en partant de la gauche du deuxième rang des pompiers de la Subdivision de Compagnie, en grande tenue et en armes. Comme le général, devant ses yeux perlant de larmes, il possède la même vérité emphatique du geste dans les grandes circonstances de la vie, il arbore hardiment le même sabre, il tient avec une fermeté résolue un même poing fermé, il montre le même port de tête fier et invincible, le même élan vital.

Joseph Barbanègre s’érige dans la simplicité de la pierre sculptée, devant la mairie de Pontacq et se dissimule dans la complexité de l’Histoire avec sa grande hache, devant des yeux qui ne savent plus regarder la portée symbolique des sculptures du XIXe siècle. L’érection du grand sabre coupe aujourd’hui les liens qui liaient jadis le Pouloule à la stabilité du monde, au village enraciné, aux références-révérences communes et immuablement partagées. Le pays natal cesse d’être évidence, l’espace est un doute.
Au-devant de la position stratégique de la statue du général de brigade, quelque chose qui n’est plus l’ennemi dispersé sur un champ de bataille plus ou moins ordonné, quelque chose qui est ni ordre, ni protocole, et pas davantage confusion, se conjugue au présent continu et sans étiquette : le mouvement d’un feuilleton. Au-devant du sauveur d’Huningue, le Général Instin trace interminablement les traits de son blason : un vautour noir à deux têtes brodées sur un fond d’azur soyeux garni de la lettre « I » en caractères d’or.
S’il s’accroche parfois à son grade, la rêne de ses métamorphoses rattrape toujours Instin et le guide à la rencontre de généralités sans substance théorique, de formes vides à remplir, de lieux communs qui font écrire. Il est celui qui marche en avant et dont le nom est un mystère, celui qui est ni d’ici, ni d’ailleurs, celui dont on ne saura jamais à quel coup de l’horloge il est tombé. On sait, par contre, l’année de l’érection de la statue de Barbanègre. Or il y a quelque chose de très curieux : l’année 1896 est aussi l’année d’Ubu Roi.

Le général Barbanègre au-devant du général Instin, comme Alfred Jarry l’a écrit, il s’écrie : « Merdre alors ! » Ce cri fondateur de l’Évolution créatrice éclate une fois de plus non seulement comme la bombe libertaire et littéraire plus que jamais indispensable en ces temps de commémorations officielles de mai 1968, mais parce que cette histoire milite, avec la multiplicité des histoires individuelles et contingentes de cette série “factionnelle” (faits et fictions) au cœur d’un mouvement de révolte ubuesque – ou plus précisément, ici : “urubuesque” – contre le Grand Décervelage du monde.
En effet, le général Barbanègre (les historiens ne l’ont pas assez souligné) avait domestiqué un rapace qui l’accompagnait sur tous les champs de bataille. C’était un urubu à l’uniforme plumage noir. Il s’appelait Père Urubu. Ce vautour n’avait pas son pareil pour charger sur les soldats ennemis avant même qu’ils ne soient charognes. L’impétuosité de l’oiseau de proie permettait au général de choisir le terrain, d’y amener l’ennemi et de lui imposer son plan. Nulle autre persuasion psychologique aurait été plus efficace : les cosaques les plus courageux eurent peur de Père Urubu.
Alfred Jarry, friand d’épopées napoléoniennes, avait eu connaissance de l’arme invincible qu’était Père Urubu. Ce n’est pas un mystère, il n’y a rien derrière les mots, sinon d’autres mots. Il y avait un Père Urubu au-devant du Père Ubu. Prendre les devants ainsi, avec une révélation pareille, ne pouvait être fait que par le général Instin.

Catherine Pomparat - 15 avril 2008