« Elle avait un caniche sur les genoux et lisait un roman »

Lait et charbon, roman de Ralf Rothmann traduit de l’allemand par Éric Dortu, vient de paraître aux éditions Laurence Teper.


  Lait et charbon est composé en séquences d’une à plusieurs pages, séparées par quelques lignes de blanc.
  En voici une :

« Il y a pour l’argent une mine d’où on le fait sortir, et pour l’or un lieu d’où on l’extrait pour l’affiner. Le fer se tire de la poussière, et la pierre se fond pour produire l’airain. L’homme fait cesser les ténèbres ; il explore jusque dans les endroits les plus profonds, les pierres cachées dans l’obscurité et dans l’ombre de la mort. Il creuse un puits loin des lieux habités ; ses pieds ne lui sont plus en aide, et il est suspendu, balancé, loin des humains. La terre, d’où sort le pain, est bouleversée dans ses entrailles comme par le feu. »
Je soulignai le passage au moyen d’une allumette consumée et reposai dans le placard de la cuisine la Bible parsemée de quelques papiers de bonbons en guise de marque-pages. Ce matin-là, alors que j’étais sur le point de partir à l’école, une volkswagen noire s’était arrêtée devant notre porte. Le chauffeur, vêtu d’un uniforme de vigile, m’avait fait signe, par la vitre de sa portière, de m’approcher et demandé mon nom. J’avais hoché la tête.
Dès le début du premier poste, le puits s’était effondré. Un coup de grisou. Deux mineurs étaient morts, deux autres disparus, un autre encore entre la vie et la mort. Mon père avait eu les deux jambes cassées par les entretoises d’acier, les étançons.
« Je ne vais pas à l’hôpital, dit Traska avant d’enrouler ses jambières sur ses mollets et de jeter les bandes de carton dans un coin. Pas question que j’aille le voir, celui-là ! »
« C’est ce qu’on va voir ! dit ma mère tandis qu’elle ourlait ses lèvres de rouge devant le miroir de la coiffeuse. Tu veux de nouvelles chaussures de foot, non ? »

  Les quatre membres de la famille Wess, dont Lait et charbon raconte l’histoire, sont présents dans cette séquence écrite au plus serré, chacun signalé par sa place dans le roman : Walter, le père, par son travail à la mine ; Elisabeth dite Liesel, la mère, par son bâton de rouge à lèvres et ses tentatives de maintenir un semblant de convenances familiales ; Thomas dit Traska, le fils cadet, par son hostilité et sa violence ; Simon, le fils aîné, par son rôle de témoin souvent muet et de futur narrateur.

  Le roman commence à l’entrée de Simon, adulte, dans le logement familial qu’il faut vider après l’enterrement de la mère (le père est mort un an auparavant). Il s’achève avec son départ définitif de l’appartement, non sans une dernière altercation avec Traska à propos du livret d’épargne et des dents en or de leur mère.
  Cela dans la ville d’Osterfeld près d’Essen.
  Simon a regardé par la fenêtre : les tours de refroidissement ont été rasées, les terrils aplanis, les bains-douches transformés en centre culturel, les veines de charbon excavées, la zone bâtie de pavillons neufs qui ne tarderont pas à s’affaisser.
  Il a trié, jeté, mis dans des sacs, il s’est souvenu.
  Des crises d’épilepsie de Traska qui le jetaient tremblant, absent, là où il tombait tout à coup et se faisait du mal. De son ami Pavel parti un beau jour avec la voiture de son père et que sa mère attend toujours vingt ans plus tard. Des collègues italiens du père Camillo et Gino avec qui sa mère fut sur le point de s’enfuir à Naples. Des voisins, qu’on appelait oncles et tantes, avec qui sa mère allait boire et danser à l’auberge Maus. Des oiseaux enfermés dans des cages, dans la cave où Simon s’exerçait à embrasser avec la langue sa jeune voisine. De l’aquarium et des poissons élevés par le père. De la poussière de charbon qui s’incrustait sous ses ongles, dans ses oreilles.
  Il y avait le lait et le charbon.
  Plusieurs qualités de charbon : anthracite, boulets, coke.
  Le lait que le père devait boire pour nettoyer ses poumons et la bière qu’il buvait pour venir à bout de sa fatigue.
  Il y a eu les bals, les échappées en mobylette, la tente plantée dans le jardin, les hésitations sexuelles du début – est-ce le corps d’une fille ou d’un garçon que je désire ? -, les inquiétudes sur les conditions du bonheur, sur sa nature, sur sa simple possibilité et les questions récurrentes de tous : serions-nous heureux sans que nous le sachions ? serait-ce cette vie sans argent, sans confort, sans espoir, qu’on appelle le bonheur ?
  Leur aura succédé, pendant son agonie, cette interrogation inquiète de la mère : « Il faut quand même que je l’aie aimé, le vieux, pour mourir aussi vite après lui, non ? »

  Ce récit non chronologique d’une adolescence dans la Ruhr des années cinquante est beaucoup le portrait, par éclats de tendresse d’un fils pour sa mère, d’une femme, Liesel : ses bagarres pour survivre près de la mine, sa rudesse vis-à-vis des hommes rudes qui l’entourent, le souci qu’elle a de son corps, qu’elle maquille, poudre, peigne, vêt de façon à plaire.
  Le récit de sa jeunesse à elle, à la fin de la Seconde Guerre mondiale – l’exil de Prusse occidentale, le viol par un soldat russe -, n’intervient qu’aux dernières pages, quand la question cruciale du bonheur a été transmise au narrateur qui a accepté de la recevoir en devenant écrivain : le bonheur est-il ce qu’on n’a plus à vivre ? est-il ce qu’on en raconte plus tard ? est-il le passé ?

  La précision et la délicatesse d’écriture de Ralf Rothmann, dont Lait et charbon [1], écrit en 2000, est le premier livre traduit en français [2], se tiennent dans chaque phrase de ce roman.
  J’ai choisi celle-ci :
  « Elle avait un caniche sur les genoux et lisait un roman. »
  La scène se passe dans une impasse sombre. Il y a, dans une vitrine rouge, ce personnage secondaire, anonyme, cette figurante qu’on ne reverra pas. Elle est assise. Elle ne lève pas la tête quand le jeune Simon et son ami Pavel approchent. Pavel murmure à Simon : « J’étais avec celle-là hier. » Alors Simon se retourne et la regarde. Ni le mot « prostituée » ni les mots « bordel » ou « maison de passe » ne seront prononcés. Rien ne sera dit, hormis deux courtes répliques qui expriment l’anxiété d’adolescents. Personne ne sera jugé. Personne ne sera rejeté. Personne ne sera oublié. Et les deux amis rentreront chez Pavel.
  Ce roman reconnaît sa chance, sans doute son bonheur propre, à chacun des personnages, même à celle qui, un caniche sur les genoux, lit un roman avant de disparaître dans la nuit. Mais quel roman lisait-elle [3] ?

  Un épilogue clôt Lait et charbon : le récit du séjour, dans un monastère zen au Japon, de Simon Wess devenu Ralf Rothmann, c’est du moins ce que laisse entendre le surnom familier « Vieille Branche » prononcé avec ironie par un moine pendant un exercice de méditation.

Dominique Dussidour - 19 avril 2008

[1Roman dont la douceur reconnue et acceptée comme une modalité de la violence évoque Le Bonheur des tristes de Luc Dietrich.

[2Ralf Rothmann a écrit plusieurs romans, des nouvelles, de la poésie et une pièce de théâtre. Il a obtenu le prix Heinrich Böll en 2005.

[3Probablement Le Comte de Monte-Cristo, en souvenir de la jeune Mariette à qui Danilo Kis a rendu honneur dans l’Encyclopédie des morts.