Je n’entre jamais dans un grand magasin

  Je ne sais pas bien si j’ai envie d’écrire ce texte.

  Je travaillais dans un grand magasin du boulevard Haussmann. Deux ou trois mois auparavant j’avais répondu à une petite annonce : Recherchons aides-acheteuses niveau baccalauréat, quelque chose comme ça. Le travail consistait à répondre au téléphone, classer des factures, dactylographier du courrier, trier les réclamations. L’acheteuse approvisionnait en bonnets-gants-écharpes les succursales de province de ce grand magasin parisien. Elle s’absentait souvent. Elle allait voir les collections des fabricants afin de leur passer commande de ce qu’on appelait « les accessoires ». Elle en rapportait des échantillons. Elle nous demandait notre avis à Odile et à moi. Nous les essayions. Quand la commande était confirmée elle nous les offrait. Ses choix devaient anticiper les saisons afin que les fabricants aient le temps de confectionner la quantité d’articles.

  Des dizaines de bonnets, gants, écharpes d’hiver s’étalaient sur les tables, je me souviens du contact suintant de la laine autour du cou, sur les mains, sur les cheveux, dans la douceur du mois d’avril 1968.

  Les bureaux étaient de vastes espaces sans cloisons de séparation, open, dirait-on aujourd’hui, éclairés par des baies vitrées d’où l’on apercevait l’arrière du grand magasin. J’avais appris à pointer : prendre la carte à mon nom, la glisser à l’envers dans la fente de l’appareil, guetter le déclic de l’impression qui attesterait l’heure d’arrivée. Le midi je n’allais pas à la cantine, j’entrais dans la librairie dite du lycée Condorcet. Je feuilletais des livres, j’en lisais des pages. J’ai lu Claude Lévi-Strauss à cette époque, Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions. Mais que de temps pour m’y résoudre ! Quinze ans ont passé depuis que j’ai quitté pour la dernière fois le Brésil et, pendant toutes ces années, j’ai souvent projeté d’entreprendre ce livre ; chaque fois une sorte de honte et de dégoût m’en ont empêché. Eh quoi ? J’avais appris à ne pas quitter le bâtiment avant qu’une sonnerie ait retenti, à dix-sept heures trente je crois. Mais on commençait à se préparer quelques minutes avant : refermer les dossiers, les classeurs, les ranger, aller aux toilettes, rassembler ses affaires, remettre sa veste et ses chaussures à talons, se remaquiller, descendre les deux étages et attendre en deçà d’une ligne non matérialisée (des dizaines de femmes fébriles, sur le qui-vive, la cheville prête comme avant le départ d’une compétition).

  On avait le droit de quitter le bureau vingt minutes par jour pour faire ses achats personnels. L’acheteuse n’était pas dupe de ces absences dont nous ne rapportions jamais rien ni Odile ni moi. Elle nous laissait sortir tour à tour. Elle remplissait une autorisation que vous présentiez au vigile du rez-de-chaussée. Lui non plus n’était pas dupe. Il vous examinait d’un air suspicieux, vous ne baissiez pas les yeux, il haussait les épaules. Je traversais la rue de Provence. J’entrais dans le grand magasin. Je montais par l’escalator au rayon Librairie du troisième étage. C’est là que j’ai lu les premières pages d’Ernest Hemingway, Cette année-là, à la fin de l’été, nous habitions une maison, dans un village qui, par-delà la rivière et la plaine, donnait sur les montagnes. Dans le lit de la rivière il y avait des cailloux et des galets, secs et blancs au soleil, et l’eau était claire, et fuyait, rapide et bleue dans les courants. Des troupes passaient devant la maison et s’éloignaient sur la route, je regardais ma montre. D’autres fois je traversais d’un trait le rez-de-chaussée du grand magasin, je ressortais sur le boulevard Haussmann, j’observais les gens aller et venir.

  Sous le grand magasin il y avait trois ou quatre étages de réserves. On y descendait, on en remontait par un monte-charge fermé par une grille en fer coulissante. Un homme bossu était préposé à son utilisation. Un tabouret était placé sous le panneau d’appel des étages, dedans. Je ne l’ai jamais vu assis. Il ne regardait pas les vendeuses qui descendaient les bras vides et remontaient les bras chargés de réassortiments. Il n’annonçait pas les étages, il fallait compter soi-même, moins un, moins deux, moins trois.

  Il y avait des dizaines d’acheteuses, deux par rayon, l’une pour Paris, l’autre pour la province. Les directeurs des succursales appréciaient peu les nouveautés de la mode parisienne, ils le faisaient savoir. Les acheteuses devaient rendre des comptes au chef-acheteur. Il travaillait dans un bureau isolé, vitré à mi-hauteur, d’où il les surveillait, rien que des femmes. Il fermait la porte quand il convoquait l’une d’elles. L’acheteuse du rayon Librairie Paris était blonde, jeune, musclée comme une gymnaste. Elle sortait d’une grande école de commerce, elle était plus diplômée que lui. Il la convoquait souvent. Elle rouvrait la porte, refusait de s’asseoir, discutait ses ordres, contestait ses décisions. J’aurais peut-être aimé travailler avec elle, je ne me souviens pas.

  C’était dans ma chambre sous les toits. On venait de faire l’amour, on fumait une cigarette. On a allumé le transistor. Un journaliste demandait aux chauffeurs de taxi de rejoindre le quartier Latin de toute urgence afin d’évacuer les blessés vers les hôpitaux, c’était la première nuit des barricades. La situation serait la même trois mois plus tard : l’amour (avec lui ou avec un autre), les cigarettes, le transistor, pour Prague.

  Les universités étaient en grève.

  Après le baccalauréat je ne m’étais pas inscrite à l’université. J’ignorais qu’on pouvait s’y inscrire. J’ignorais qu’on pouvait y étudier. Je croyais que l’université était réservée à ceux qui savaient déjà quelque chose, je ne savais rien. Je lisais Antonin Artaud, André Breton, Henri Michaux, je ne croyais pas que c’était savoir quelque chose, je ne le crois toujours pas. Je suis entrée dans une université, la Sorbonne, la première fois en mai 68.

  Un matin à l’entrée du bâtiment des bureaux, des employés ont distribué un tract appelant le personnel du grand magasin à la grève. Odile et moi on l’a lu. On a pointé, monté les deux étages. On est entrées dans le bureau, on s’est assises. L’acheteuse des bonnets-gants-écharpes était en province. On a croisé les bras. On n’ouvrait pas le courrier, on ne répondait pas au téléphone. Autour, on nous regardait, on murmurait. Le chef-acheteur est sorti de son bureau. Mettez-vous au travail, il nous a dit. On est en grève, on a répondu. La grève est interdite dans mon service, je vous vire, il a menacé. On n’a pas bougé pour autant. Il a regagné son bureau. Odile a composé le numéro du poste qui figurait sur le tract. Le chef-acheteur téléphonait lui aussi. Deux manutentionnaires en bleu de travail sont entrés dans le bureau. À qui interdit-on de faire grève ici ? ont-ils crié. Odile et moi on n’était pas très rassurées. C’était la première fois qu’on faisait grève, on ne savait pas s’il suffisait de ne plus travailler. On a levé une main timide et on a dit : Nous.

  Le lendemain il y avait des piquets de grève devant la pointeuse. Du trottoir opposé je regardais les chefs-acheteurs et les acheteuses empêchés d’entrer dans le bâtiment. Certains tremblaient, certains pleuraient.

  Le grand magasin a été occupé. Comme en 36, j’entendais dire. Comme en 36 des grévistes ont apporté leur accordéon et des couples ont dansé. Des hommes rédigeaient les affiches, peignaient les banderoles pour les manifestations. Des femmes préparaient les sandwichs, la sangria. Il y avait des discours dans des micros, des disputes entre délégués syndicaux, des annonces sur le nombre de grands magasins en grève, des slogans. Je m’asseyais sur la moquette grise du rayon Librairie et je lisais sans regarder ma montre. Je cherchais l’homme bossu des yeux. Le soir il y avait de l’ivresse, des flirts, des chansons, des avenirs dont on inventait l’histoire.

  De la salle du cinéma j’entendais des grenades lacrymogènes éclater dans la rue de l’École-de-Médecine, j’avais peur que le film finisse. Je me souvenais comment le monôme du baccalauréat avait été pris en chasse par des CRS. Ils avaient fermé la rue de l’Odéon des deux côtés et ils avançaient vers nous en rangs serrés. On avait poussé la porte cochère d’un immeuble, monté un escalier, frappé à une porte, quelqu’un nous avait ouvert.

  La police poursuivait les étudiants au-delà de la Seine.
  Les forts des Halles ont formé une barrière autour du pavillon de la viande et les CRS n’ont pas pu entrer, racontait mon père avec amusement.

  On marchait beaucoup.
  Le boulevard Saint-Michel était noir de monde. Le boulevard de Port-Royal était noir de monde. La place Denfert-Rochereau était noire de monde. Le boulevard de la République était noir de monde. Le boulevard Voltaire était noir de monde. Le boulevard Richard-Lenoir était noir de monde. Les branches des arbres étaient couvertes de feuillage. Les petites rues étaient désertes.
  On ne dormait jamais.
  On ne rêvait pas, on était un rêve de quelque chose, je ne me souviens pas si je savais que c’était mai 68.

  Je suis retournée une dernière fois au grand magasin. Mon salaire avait été augmenté de dix pour cent, le mois de grève avait été payé. Maintenant j’avais vingt ans. Je n’ai pas revu Odile.

  Je n’ai jamais très envie d’écrire à l’imparfait ni au passé composé, j’ai l’impression de mentir. Je n’ai pas l’intention de mentir, je vais récrire ce texte au présent.

Dominique Dussidour - 21 avril 2008