Mai n’a pas fini d’agir

Jean-Paul Michel est né en 1948. Fondateur et directeur des Éditions William Blake & Co. , il est l’auteur de plusieurs volumes de poésie.
La vérité, jusqu’à la faute, publié aux Éditions Verticales en 2007, marque chez lui un passage nouveau à la prose.
Nous le remercions pour ces deux textes inédits.


« Aurions-nous dû demander pardon ? »

« Aurions-nous dû demander pardon ? »

  Comment imaginer devoir présenter, sur le tard, des « excuses » – moins encore formuler des « regrets » – pour l’ardente marche à tâtons, la fièvre que ce fut ?
  Pour n’avoir voulu rien sinon beautés de feu, fraternités jamais osées, – avec ce désintéressement effrayant chez tous (jamais revu depuis) touchant tous les pouvoirs ?
  Pour des naïvetés de ce calibre, il faudrait payer, bien sûr. On déchanta.
  Mais, pour avoir été rêvées, cessèrent-elles jamais d’être beautés, fraternités, dépense sans calcul, – quand même nous aurions tout ignoré, en effet, du monde où elles prétendaient valoir ?
  Comment aurait-il pu en aller autrement, d’ailleurs, en fait de savoir et d’action, étant ceux que nous étions, dans cet instant de l’histoire et ce moment de notre vie ?
  Une force nous portait, aveugle comme la vie, comme elle sans crainte ni remords : une chance, un bonheur, une innocence, une liesse.

  Quelle perte ce serait, que d’expier des élans de cette sorte ! Et combien irréfléchi, vain, déplacé !

*

  Ce que nous avons « voulu » si fort, d’autres le « voudront », sans l’avoir davantage « choisi », avec la même passion éperdue.
  Le monde sera jeune et beau une autre fois, autant de fois que la vie vivante abandonnera sa vieille peau au sortir de l’hiver.
  Ceci n’est pas une prophétie. Tout juste la relation de quelques faits.

  Comment irait-on jamais au-devant de tant d’inconnu, sinon le bandeau sur les yeux ?
  Si « chacun est le Fils de son temps », quel sens auraient ici des « repentirs » à l’endroit de passions si parfaitement fatales ?
  Et comment irions-nous à résipiscence, quand au contraire on aura fait, dans ces passages, provision pour longtemps d’une joie sans mélange ? – une fierté,un honneur, un orgueil, une naïveté, une beauté, un courage ?
  Aurions-nous dû demander pardon pour avoir été heureux, innocents, fous et beaux ?

*

  C’est une autre question de savoir si, de nos « savoirs » d’alors –, de nos paroles, et même de nos actes, on avait en vérité « choisi » grand chose : ils furent d’abord une irrépressible poussée vitale, et combien juvénile !
  À supposer que nous n’ayons pas alors reconnu fictions les fictions qui nous portaient, – des illuminations puissantes, datées. Derechef : fatales – , quel sens y aurait-il à ne pas les reconnaître les illuminations qu’elles ont été ? À bouder piteusement l’ivresse qu’elles donnèrent sans mesure à notre goût de ces batailles ?
  Et comment pourrions-nous faire état sans tristesse de quelque gain nouveau, en fait de « savoir », quand il aura dû se payer de tant de joie perdue ?
  – Maigre profit. Grande perte.

*

  Pas davantage nous n’aimerions nous voir en vieux enfants.
  « Une forme de la vie a vécu. » Chacun est devenu un autre.
  Mais qu’au moins notre vie nouvelle n’ait pas dû se payer du prix de la calomnie de ce que l’on aura, une autre fois, été.

  Pareille injustice touchant le passé laisserait de contestables pierres d’attentes pour les jeunes vies qui viennent.
  Nous leur aurions alors enseigné la résignation, – de toutes, la pire des défaites.

  Faites-en votre profit ou votre perte. Nous ne demanderons pas pardon.

<font size [Une dernière fois, touchant les illusions du « libre-arbitre »
et les beautés de la jeunesse perdue.]

Jean-Paul Michel

« Il en était allé ainsi des Lumières, dans le XVIIIe siècle français... »

[ Quarantième anniversaire des émotions de Mai ]

  Partons du fait. Tentons une remontée vers des « causes ». Il présente des traits familiers. D’autres plus étranges. Certains, proprement inimaginables.

  Le plus frappant est le feu, l’onde d’enthousiasme qui, par vagues, s’empare du corps entier d’une génération ; ramène à rien, pour elle, les « vérités » qui lui furent jusque-là assénées avec force ; l’engage dans des folies d’un tout autre ton avec cette joie d’enfants, – une « ignorance » impatiente des moins faciles à décourager.

  Il aura bien fallu que se soient accumulées les matières inflammables requises, pendant les décennies précédentes, pour que tout s’embrase en un instant ; qu’une poignée d’étudiants affrontant juvénilement la police au Quartier latin devienne le catalyseur imprévisible d’une « grève générale » dont les professionnels de la révolution durent avouer qu’invoquée par eux comme une liturgie d’ horizon, ils n’avaient aucunement imaginé sa possibilité en cet instant, en ce lieu, et moins encore ainsi. – Ils furent pareillement incapables d’entrevoir ce que seraient les conséquences réelles, à plus long terme comme en d’autres points de l’espace, de pareille explosion de joie.

  Car le second trait, des plus singuliers, sinon même unique, de ces « événements » est sans doute aucun la gaieté qui les porta, du début à la fin – contagieuse au point d’atteindre non seulement les couches les plus profondes de la société, transfigurées, mais les adversaires même de cet inimaginable mouvement – comme si sa nécessité, sa légitimité, son insolente et rafraîchissante beauté s’étaient fait reconnaître pour ce qu’elles étaient jusque dans les systèmes et les ordres anciens de l’existence qu’elles avaient pour fin de périmer définitivement.

  Il en était allé ainsi des Lumières, dans le XVIIIe siècle français, gagnant dès leurs débuts des partisans dans les rangs même de la classe supérieure, séduits par les perspectives qu’ouvrait la vie nouvelle, quand même celle-ci devrait se payer de la fin des sociétés d’ordres et des privilèges de leur caste.

  Loin de regarder les « émotions » de Mai comme un frisson superficiel, nos contemporains seraient fondés à les regarder, à proportion du temps qui passe (il nous permet de mieux les voir), comme le premier mot de ce que sera maintenant toute révolution moderne dans les régions où s’est achevée la domination des logiques managériales-technico-informationnelles qui sont la réalité de l’économie mondiale effective d’aujourd’hui.
  – En cela d’abord que ses fins ne furent jamais seulement de substituer une oppression de parti à une autre. (Le plus profond et le plus sain du « mouvement » ne se proposa jamais de conquérir un pouvoir institutionnel séparé. La profondeur des émotions réellement vécues lui importait davantage que les manipulations des partis, discrédités d’avance par leurs rengaines, dont personne ne voulait plus.)

  Pour la première fois, un large mouvement social se proposait de « changer la vie », non plus seulement d’échanger des rôles. L’ « économie » comme la « politique » ne prenaient plus toute la place dans les pensées, les désirs, les paroles, les actes. D’aucune manière des revendications simplement quantitatives ne pouvaient constituer un programme existentiel suffisant à des libertés désireuses d’élargir poétiquement la vie. Les catastrophes du passé récent donnaient des raisons suffisantes de ne pas laisser une autre fois la place aux diverses polices de la pensée, dont chacun avait maintenant pu connaître exactement le prix.

  Pour la première fois, “les crapules staliniennes étaient dans le fourgon de queue” – et ce serait déjà presque, pour elles, le signe de ce qu’elles n’abuseraient bien longtemps plus personne. Discréditées dans la pensée, elles le devenaient dans la vie quotidienne – rarement leur bêtise parut plus bête, comme moins désirables les revendications minables d’un “retour à l’ordre”, à l’obtention duquel elles consacrèrent d’un bout à l’autre tous leurs efforts.

  Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour connaître le mépris dans lequel leurs victimes tiendront maintenant avec nécessité tout pouvoir qui aurait pour programme une quelconque étatisation de la dépendance. Ces pharaonismes se sont faits connaître comme les outils d’une domestication sauvage des peuples. Il ne se trouvera plus jamais nulle part un homme libre pour s’en remettre, quant à sa liberté, à un Béria, un Jdanov, un Staline, un Pol Pot ou un Douch.

  Des régimes de terreur de cette sorte ne manqueront pas de surgir des crises du présent comme de l’avenir, mais ils seront dorénavant reconnus par tous pour ce qu’ils sont : les avatars de fatalités atroces – d’aucune manière désirables comme fins, – pas davantage estimables comme moyens.

  N’en déplaise aux « droites décomplexées » qui s’épatent de leur triomphe aujourd’hui, Mai n’a pas fini d’agir. Il n’est pour connaître cette vérité que de voir l’implosion de toutes les idéologies servilistes et de leurs appareils de contention, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest ; l’attention jalouse mise par les acteurs de tous les mouvements sociaux modernes à n’être pas dépossédés des outils de leurs actions, la peine infinie qu’en ont des bureaucraties inamendables ; la solitude des partis de répétition – la fraîche vigueur, en regard, de toutes les réclamations de libertés effectives, praticables par chacun, modifiant tangiblement le contenu de chaque vie.

  C’est l’existence elle-même qui éprouve le besoin de s’agrandir ; de mettre à l’épreuve ses possibilités réelles de libertés véritables : non de ressentiment, mais l’affirmation joyeuse d’une possibilité de plus pour la vie.

  Personne n’aura plus lieu de sacrifier ce trésor unique, une vie réelle, à des logiques unilatéralement comptables, de droite ou de gauche. Chacun sera requis par soi de se rendre son propre maître par toutes les voies praticables de l’association et de l’autonomie personnelle, laquelle pourra devenir pour chacun une fin concrète.

  Il y suffira d’un désir – de quelque constance dans ce désir, d’un peu d’art dans cette constance.

  On reviendra à l’héritage du soulèvement joyeux de Mai, (il a déjà produit des effets dans la totalité du monde), comme au point naissant de toute nouvelle tentative d’élargir effectivement le champ du vivable ; subordonner le politique à l’existentiel dans les esprits, le poétique d’un nouvel « habiter la Terre » [1] à la ratiocination dans les cœurs.

  Quand Hölderlin, Rimbaud, Mallarmé auront été placés au centre, les pensées du social et de la politique se connaissant alors elles-mêmes les fictions qu’elles sont, alors s’ouvrira pour toute existence une possible passionnante vie nouvelle « en avant ».

Société des Amis de Messire Estienne de la Boétie,
14 décembre 2007.

[1D’ailleurs requis comme une urgence sanitaire par l’affolement du « développement » incontrôlé de la machine.