Truinas : le 21 avril 2001 (Philippe Jaccottet)

Truinas (La Dogana, octobre 2004) est écrit dans un geste, un « mouvement », de piété amicale à l’égard de celui qu’on a mis en terre ce 21 avril 2001, André du Bouchet.
Et peut-être n’y a-t-il pas de plus beau signe de fidélité que de ne rien changer aux phrases notées dès le lendemain de ce jour, et que de témoigner, sans l’artifice d’une réécriture ou d’un quelconque souci « littéraire », du sentiment d’étrangeté qui les a inspirées.

Tant d’événements, en vérité, ont surgi ce jour-là, hasards objectifs qui ne parlent, très intérieurement, qu’à ceux qui les perçoivent dans l’étonnement, et peut-être aussi avec un sentiment de reconnaissance sans véritable adresse...

Par exemple la neige : André du Bouchet la mentionne, dans sa dernière lettre, quelques semaines avant sa mort, pour s’émerveiller de la tempête qui l’accueille à son retour à Truinas, et c’est pourquoi Jaccottet choisit de dire en hommage, devant la sépulture, ces quelques vers de Hölderlin tirés de « Mnémosyne » :

Et la neige comme de muguets de mai qui signifie
Noblesse d’âme.


Or voici que la neige se met à tomber, ce 21 avril à Truinas.

Cependant, la plus grande fidélité de ces pages consiste à poser, à nouveau, et devant la mort, la seule question qui vaille : que peut la poésie ?

(Il n’y en a pas d’autre pour quiconque se risque en poésie, s’il est vrai que c’est aussi sa vie que l’on engage sur cette voie - ce que rappelle une remarque de Truinas évoquant la rencontre de Gustave Roud : elle fut, dit Jaccottet, « décisive pour me fortifier dans une conception de la poésie où le travail d’écrire et le mode de vie, la façon de se tenir dans la vie, devaient être indissociablement liés ».)

Cette exigence de vérité - « (Je suis bien obligé de dire, comme j’ai toujours essayé de le faire, ce que moi j’ai ressenti : rien d’autre) » - et la nécessité où elle vous met, donc, de réévaluer sans cesse votre existence, c’est elle aussi qui avait inspiré à Jaccottet la citation de « Mnémosyne » : car il en voit la manifestation dans la « noblesse d’âme » de son ami, dont il rappelle aussi combien la « vaillance » ou la « fougue » pouvaient communiquer de force.

Mais, à nouveau, que peut la poésie ?

On est là, dans le dénuement, devant la beauté sauvage du monde et l’événement réitéré de la neige, et puis avec un sentiment d’étrangeté, autre sauvagerie au fond, que suscitent l’apparente improvisation, l’absence de préparation de la cérémonie, le déni de l’espèce de dignité, par ailleurs factice et insupportable, à quoi nous obligent les obsèques conformes :

Présence, poids, densité impossibles à mettre en doute, de ce morceau du monde ; et d’autre part, l’événement même de la mise en terre rendu lui aussi, étrangement, plus “vrai”, vrai comme ces pierres et cette boue, par l’absence totale de cérémo-nial et ce que j’ai dit même paraître du désordre, du désarroi, une sorte de gaucherie devant la mort.

Oui, que peut-elle ?

Peut-être rien d’autre en ces circonstances, qui sont celles, une fois encore, d’une vérité et d’une fidélité plus grandes, et « à défaut des très vieilles paroles d’une quelconque liturgie », si ce n’est nous rattacher « au monde, au monde merveilleux des choses sans regard et sans voix, au monde des fleurs et des flocons sur les fleurs ouvertes ou commençant à s’ouvrir ». Ce vers quoi un texte d’Oberman, lu ce même jour par un autre ami, faisait signe, cette présence, qui demeure.

Et il arrive alors que les mots du poème - Hölderlin ou Senancour - passent le désarroi des hommes et gagnent sur la tristesse.
Et ce qui s’élève là, sur la rudesse du réel, ou peut-être seulement l’accompagnant, c’est cette « pensée du simple qui serait seule opposable à la mort » :

Mais la merveille extrême, celle capable de susciter, paradoxalement sinon scandaleusement, une espèce de joie sourde, timide et tout de même puissante, ç’avait été à coup sûr les paroles, elles-mêmes une autre espèce de fleurs et de flocons, qui s’étaient élevées, avaient fleuri, avaient flotté quelques instants à mi-hauteur entre terre et ciel, choses immatérielles et cependant pas tout à fait, impossibles à produire s’il n’y avait eu d’abord les fleurs, les rochers, les nuages qu’il leur arrivait d’évoquer, mais émanées d’un tout autre lieu que la terre ou le ciel, nées de nous autres, émanées du cœur, ne pouvant être parlées que par nous et ne parlant qu’à nous - et c’était elles, oui, décidément, qui avaient gagné, ce matin-là, le temps de ce matin-là, sur le vide ; mais avec quelle légèreté, quelle absence de prétention, sans le moindre accent de triomphe - je voudrais bien savoir et pouvoir dire comment -, aussi simplement, aussi miraculeusement qu’un ruisseau se fraie un chemin entre les herbes et les cailloux (et il coulait, en effet, plus bas, fidèlement).

Ce que peut la poésie, et dont il faut témoigner quand il en est temps encore ? :

Voilà donc comment il peut arriver que s’entretissent le visible et l’invisible, les choses de la nature, les bêtes, les êtres humains, vivants et morts, et leurs paroles, anciennes ou nouvelles, ainsi que le chagrin et une espèce de joie. Alors, ayant frôlé du plus intime de soi, si fragile qu’on puisse être, si débile qu’on puisse devenir, quelque chose qui ressemble tant au plus intime du mystère de l’être, comment l’ou-blier, comment le taire ?

Jean-Marie Barnaud - 8 janvier 2005