Eux deux, nous trois

Ils ne m’ont jamais dit grand-chose, ni l’un ni l’autre, de la façon dont ils ont vécu ce mois de mai 1968, mais je peux l’imaginer, essayer.

Nous habitions Paris, je ne peux pas vraiment dire où car nous déménagions tout le temps mais un dernier étage sûrement, sans ascenseur sûrement, et un bébé à trimbaler jusqu’au dernier avec les courses, pas simple

(voilà que me revient d’avoir enjambé le sac du dealer, son matériel, mon fils de quelques mois serré dans les bras tandis que les flics le coinçaient au bas de l’escalier – ou plutôt non : ils m’ont regardé enjamber le sac au contenu étalé sur la marche sans m’aider, sans pousser les affaires, au risque que nous tombions tous deux – Stalingrad an 2000)

et je sais que ma mère ne travaillait pas, me gardait. Mon père chantait dans les cours, les cabarets, à la terrasse des cafés. Vingt ans tous deux, à peu près, étudiants ni l’un ni l’autre, salariés ni l’un ni l’autre, et un bébé à qui fêter ce mois-là son premier anniversaire.

J’avais passé deux mois dans une chambre stérile à l’hôpital le mois de mai d’avant, au moins là ça changeait : soleil à la fenêtre, feuilles d’arbres, et peut-être la rumeur de la rue qui grondait. Des pièces d’or tombaient sur mon père qui chantait (on peut toujours rêver).

Nous vivions en sous-location, je dormais paraît-il dans le bureau du locataire. C’était la dèche, ça je l’ai toujours su, ils me l’ont dit tous deux, et qu’ils ne soient pas allés sur les barricades on s’en doute (en tout cas pour ma mère qui devait me garder – on peut toujours imaginer mon père place de la Sorbonne la guitare à la main). Comme la poste était en grève, je suppose aussi qu’il n’y a pas eu, cette fois, de colis de mes grands-parents.

Voler : plus simple en 68 ?

Soleil à la fenêtre, feuilles d’arbres et en bas un grand landau noir dans lequel elle me promenait. Il paraît qu’on me prenait pour un garçon, il faut dire que les chichis roses, très peu pour ma mère, elle m’avait tricoté une brassière noire d’ailleurs, au grand effarement de tout le monde

(à son amusement, et au mien : et la psychanalyste dans le dos de faire un bond !)

et encore je ne parle pas des polars qu’elle lisait.

Je les vois sur des photos de l’époque, eux deux : beaux comme tout, si jeunes, ses cheveux noirs à elle, brune en robe jaune, et à lui les yeux bleus. Pourtant c’était la merde et ça n’allait pas s’arranger. Mais bon. Je ne veux pas le savoir. Encore un an ou deux à vivre tous les trois, plus ou moins, ensuite ce sera fini, alors j’imagine notre histoire durant ce mois de mai tandis qu’il n’y a plus d’essence (mais nous n’avions pas de voiture, ou alors elles cassaient tout le temps), tandis qu’il n’y a plus de courrier (le facteur passait cinq fois par jour, à l’époque, à Paris, m’a raconté ma mère), tandis que les banques sont fermées (là au moins, tous fauchés pareil), tandis que la radio fuse et infuse, les cris les bruits les chocs traversent la pièce et peut-être finit-elle par éteindre le poste, nous, nous ne sommes pas étudiants, il rallume, mais les ouvriers sont en grève, elle proteste, nous ne sommes même pas ouvriers, il assène, si nous le sommes quand même, elle refuse, ah non.

J’étais un bébé calme, placide. Voilà qui est pratique.

Des couches qu’on lave, du lait en poudre, un bonhomme dessiné dans l’agenda de mon père pour bien se souvenir de mon anniversaire, voilà mai 68.

La scène d’avant, je l’ai inventée. On peut inverser le dialogue, inverser elle et il, et eux diront sans doute que c’est n’importe quoi. Mais c’est de ne pas savoir où nous placer, nous trois : n’étions pas dans les cases. Ils devaient suivre avec intérêt les infos, d’accord avec les revendications, d’accord avec les slogans, mais sans se sentir concernés (ou alors tout le contraire). Eux ils étaient dans la survie, chaque repas à penser et payer le loyer, un mois puis l’autre, sinon partir. Le colis, avec boîtes de conserve, j’imagine qu’ils devaient l’attendre.

Dans ces cas-là il vaut mieux savoir bien chanter, même à l’époque du plein emploi

(et me revient cette seconde période, les années 80, temps du chômage, pas encore d’Internet : la poste passait alors trois fois dans la journée et on descendait les étages, trois fois, pour ouvrir trois fois la boîte aux lettres vide, pas de réponse de l’employeur qui ne daigne même pas dire non, on remontait sans ascenseur – maintenant il y a les mails, bien sûr)

savoir bien chanter, même si la voix sert aussi à gueuler, dire non.

Dans le square, je me demande comment les autres mères regardaient la mienne, si jeune, et belle, et son air de s’en foutre, avec sa fille en noir, son landau noir, gardant aussi un garçon de trois ans, le fils d’amis qu’on prenait pour une fille (portait des boucles blondes), qu’on prenait pour la sienne. Déjà l’année d’avant, les bonnes sœurs de l’hôpital les avaient punis, mes parents, d’avoir eu un enfant si jeune, en leur infligeant cette humiliation : à la sortie, ne pas leur donner mon carnet de santé. Et pourtant ils étaient mariés. Mais je crois qu’il aurait fallu qu’ils soient moches, ternes et moins insolents, ils auraient dû raser les murs. Cette robe jaune de ma mère, ses cheveux longs et noirs, et mon père qui devait brasser de l’air, aller revenir et chanter dans les restaurants, les cafés, ça devait rendre dingue.

Je les réinvente. Si j’appelle ma mère elle me dira sans doute que j’ai tout mélangé (ils ne vivaient pas au dernier étage et même la robe jaune c’est celle de ses seize ans). Oui. Bon. Mais la robe jaune je l’ai, elle me l’a donnée.

Anne Savelli - 25 avril 2008