Qui a peur de Jacques Roubaud ?

  La question peut faire sourire quand on connaît Jacques Roubaud. Certes la taille du bonhomme peut intimider ; certes le talent de l’écrivain peut impressionner. Mais de là à avoir peur… De là à en venir aux armes… Car une bombe est bien une arme, n’est-ce pas ?
  Tout a commencé le jour où quelqu’un de bien intentionné a eu l’idée d’inscrire Jacques Roubaud au programme des classes préparatoires, sections Lettres & Arts, et Langues Sciences Humaines. À ses côtés, Montesquieu, Corneille et Stendhal. On voit tout de suite que l’auteur de Quelque chose noir se singularise par le fait d’être vivant et bien vivant ; on perçoit moins vite que cette particularité peut le desservir auprès de certains professeurs pour qui il n’est de bons auteurs que dans les siècles passés, autrement dit morts et bien morts. C’est pourquoi ces mêmes professeurs chargés de la formation des élites n’ont pas jugé bon de faire étudier l’œuvre de Roubaud, ou du moins de lui consacrer autant de temps qu’à L’esprit des lois, La place royale et La Chartreuse de Parme. À cela deux raisons, dont l’une évidemment stratégique : Roubaud ne peut « tomber » au concours, ce serait tout bonnement inconcevable ; et l’autre, plus trouble, moins avouable, car mêlant le mépris à la peur. Mépris pour une littérature contemporaine qui n’a pas fait ses preuves et ne passera peut-être même pas à la postérité ; peur d’un poète vivant qui pourrait trouver à redire à l’interprétation que l’on fait de son œuvre et, le cas échéant, de quoi aurions-nous l’air : autant on peut s’affronter entre universitaires à coups d’ouvrages savants, autant face à l’auteur de l’œuvre on ne peut que s’incliner.
  Bref, toujours est-il qu’arriva le mardi 22 avril 2008, premier jour des épreuves écrites du concours d’admission à l’ENS, jour noir s’il en est puisque le sujet de composition française fut… Quelque chose noir, de Jacques Roubaud. Consternation, puis protestations de la part des élèves pas ou mal préparés. À quoi les examinateurs répliquèrent que l’œuvre étant au programme, il n’y avait pas à discuter. Les échines se courbèrent donc en grinçant. D’aucuns sans doute prièrent pour que quelque chose arrivât qui les tirât de cette mauvaise passe. Une sorte de Deus ex machina tombé du panthéon littéraire ! Ou n’importe quoi d’autre ! Ils durent prier très fort car n’importe quoi effectivement arriva : une trentaine de minutes avant la fin de l’épreuve, une alerte à la bombe fut déclenchée. Tout le monde dehors, grosse frustration pour ceux qui avaient presque terminé leur composition, gros soulagement pour ceux qui voyaient noir : le temps que la police procède aux vérifications d’usage, presque deux heures s’écoulèrent. Après quoi, contre toute attente, les examinateurs – sans doute bien conseillés en haut lieu - invitèrent les élèves à regagner leur salle et à terminer leur composition : gros soulagement chez les uns, grosse frustration chez les autres qui du coup arguèrent du non respect de la procédure pour demander l’annulation pure et simple de l’épreuve. Les examinateurs n’en voulurent rien entendre. Mais qu’adviendra-t-il si d’influents parents et professeurs unissent leurs voix pour protester ?
  En tout cas, il ne fait doute qu’on ne commettra plus l’erreur de mettre un vivant au programme : revenez dans dix ou quinze ans, Monsieur Roubaud, pour l’instant, vous faites trop peur !

  Jacques-François Piquet, auteur vivant.

  PS. Mercredi 22 avril 2008, suite à plusieurs plaintes adressées directement au ministère, l’épreuve est annulée et reportée au samedi 26 avril. Jacques Roubaud parle de « sabotage évident » et se dit indigné. Nombreuses et vives réactions de la part de professeurs et d’élèves qui s’étaient réjouis de ce choix « audacieux ». Pour les plaignants, « l’affaire Roubaud » ne sera plus demain qu’un fâcheux contretemps. Pour nous autres, l’affront fait à l’homme et à la littérature vivante laissera longtemps un goût amer.


Jacques Roubaud sur remue.net.

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