Presque huit ans


Presque 8 ans – La maîtresse porte un tablier à carreaux rose et blanc. Dans les livres de l’école il y a la vraie vie avec le papa qui fume la pipe et la maman qui prépare les repas. Chez moi, c’est mon père qui cuisine, ma mère est trop saoule le plus souvent. Il travaille à l’usine. Chaque jour de la semaine, depuis des années et cette année-là aussi, il rentre de l’usine, pend sa veste de travail au crochet de la porte, troque ses chaussures de sécurité contre des savates et prépare le repas. Il hausse parfois les épaules à cause des contremaîtres qui sont des cons. À la radio, des chansons allemandes qui font pleurer ma mère. La télévision c’est pour l’année prochaine. J’aime bien l’école. Je dévore les petits livres de contes que l’on achète pas cher sur le marché. L’histoire de Cendrillon est ma préférée, celle des diables du Mont-Saint-Michel me fait peur, l’Empereur et le rossignol me met mal à l’aise. Peau d’âne me donne envie de me toucher, mais c’est interdit. Quand je serai grande, j’aiderai les enfants pauvres d’Afrique. C’est une année comme les autres sauf que je sais lire.


Presque 18 ans – Sous une pile de chemisettes, mon père cache une médaille avec le mot mérite inscrit dessus. Wendel Sidelor l’a mis en préretraite, il y a deux ans. J’ai demandé à mon professeur d’histoire de me prêter un livre qui raconte mai 68. Je veux qu’il me remarque, je veux qu’il m’invite chez lui après les cours, comme il le fait avec certains élèves de la classe. Je veux qu’il couche avec moi comme avec Sylvie. Il me prête un livre dont j’ai oublié le nom et que je dévore. Un livre qui met des mots sur le monde dans lequel je vis. L’excitation qu’il me procure a du mal à trouver un exutoire alors je bois. Beaucoup. De la bière et du pastis. Certains mercredis, je rends visite à un vieux qui n’a pas de famille. La plupart du temps il est couché et se branle pendant que je lui parle. Après, je rejoins des amis qui jouent de la guitare sur les bords de la Moselle. Ils racontent les voyages qu’ils feront plus tard. Je couche avec Bruno parce qu’il est drôle et me fait bien l’amour. Je suis vivante et le monde est vaste comme une promesse.

Presque 28 ans – Quelque chose n’a pas eu lieu. Il y avait tant d’espoir sur le bulletin mis dans l’urne. On a baissé la garde et ceux du pouvoir se sont crus chez eux. Malgré mes deux enfants, je fais souvent la fête. Je bois avec avidité et finis mes soirées avec des hommes dont je connais à peine le nom. Je retape une péniche. Les gens trouvent ça cool. Je lis. Je lis dans le désordre de ma bibliothèque des textes qui donnent envie d’écrire. Je voudrais reprendre des études, devenir sage-femme. Avoir un vrai métier. Je suis découragée dès l’inscription au concours. Je m’allonge sur un divan pour oublier les nuits de mon enfance, pour oublier que sur la porte de ma chambre il n’y avait pas de clé. Dans les manifs, je croise de moins en moins de gens que je connais. Le plus souvent je marche derrière le drapeau noir même s’il traîne dans la poussière des caniveaux. Bénévole au Secours Populaire, j’accompagne des enfants pour leur unique journée de vacances de l’année. Le CNC m’a octroyé une aide de 20000 francs pour écrire le scénario d’un documentaire sur Lorrefonte. Le nouveau nom de l’usine. J’écris le scénario avec ferveur mais il n’y aura pas de film.


Presque 38 ans – J’écris tous les jours. J’ai du mal à m’engager politiquement. Je vais à des réunions, des rencontres, des meetings mais je ne sais pas trouver ma place. Je signe des pétitions. Des gens plus jeunes reprochent quelque chose à notre génération que j’ai du mal à comprendre. Je me défends avec l’idée qu’ils ont tort. Notes pour cesser de boire est publié en revue. Je n’ose pas dire à mes amis que je ne pense plus comme eux. Je suis pénible quand j’ai bu. L’amour se fait avec préservatifs et je publie mon premier texte érotique. Je m’ennuie sauf quand j’écris. J’écris sur l’usine du père, du grand-père, des frères. Je prends des photos quand je vais en Lorraine, moins souvent depuis que les parents sont morts. Les usines ferment, celle du père maintient sa masse imposante à l’entrée de la ville. Un parc d’attractions a ouvert ses portes. Certains hommes ont troqué le bleu de la tenue de travail pour le bleu des Schtroumpfs. J’ai peur de vieillir mais je me trouve encore désirable dans le miroir.


Presque 48 ans – Arcelor Mittal va licencier une bonne partie des ouvriers. L’usine va peut-être disparaître du paysage. Un président a beaucoup promis et certains y ont cru. Je milite à Éducation sans frontière, pour continuer à donner un visage aux histoires de l’exil et de la misère. Refuser l’inexorable des chiffres. Sur un carnet j’écris Nous n’avons pas éradiqué la faim dans le monde. Boire va être réédité en septembre. Je n’ai plus fait l’amour depuis un an et mes amis disent que vieillir est plus dur pour les femmes que pour les hommes. Je bois moins mais le plus souvent seule. La poésie comme principale lecture. J’ai tout ce qu’il me faut pourtant quelque chose me manque. Les miroirs sont flous et je m’oublie devant l’écran de l’ordinateur. L’usine hante mes textes. Une petite fille de dix ans m’envoie régulièrement des articles sur la fermeture de l’usine, elle les découpe pour moi dans le Républicain Lorrain. J’écrirai peut-être un livre. Peut-être pas. Il y a de longs moments de silence dans mes journées. Comme à beaucoup de personnes de mon âge, on me pose la question de ce que je faisais en 68, et je ne peux que répondre : j’avais seulement 8 ans.

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Fabienne Swiatly - 23 avril 2008