Jean-Yves Cendrey, s’affronter à l’écriture.

Il y a des livres qu’on garde longtemps au bord du lit, des livres en attentes, des livres dont on sait l’importance, des livres dont on pressent la force. Parfois on sait ces choses littéraires, leur portée, comme par avance, comme une certitude. Mais on diffère la lecture. Un peu par peur, mais pas la peur d’une déception. Non, la peur du choc, la peur de la violence. Les jouets vivants de Jean-Yves Cendrey était de ceux-là. Offert par des amis, le livre paru aux éditions de l’Olivier est resté un temps dans cette stase. Avec d’autres.

C’est en découvrant en librairie le dernier livre de Cendrey, La maison ne fait plus crédit qu’on s’est dit qu’il était temps. Alors on achète ce nouveau livre en se disant qu’on allait enfin pouvoir ouvrir Les jouets vivants. C’est curieux, parfois, le parcours d’un livre, les linéaments de la lecture, les aménagements de cet acte-là, le livre qu’on ouvre.

Alors on a lu les deux livres, comme ça, en deux jours, emportés dans le sac de vacances parce qu’on a jamais su ce que c’était "un livre de vacances" ou un "livre de plage" [1].

Les deux livres de Jen-Yves Cendrey ont emporté, cloué, ouvert des abîmes, des creux dans l’estomac, ou l’âme pour ceux qui en ont.

Les jouets vivants (2005) [2] et La maison ne fait plus crédit (2008) forment une suite autobiographique avec Les Jouissances du remords (2007) [3] Mais l’enjeu des deux livres de 2005 et 2008 ne se réduit pas à la seule question autobiographique, une mise en scène de soi, d’un "je". C’est d’abord une mise en mots, d’une écriture, d’une mise en écriture. Pour Cendrey, pas question de simplement ou seulement dire "je", d’installer le poids d’une subjectivité qui aurait occupé tout l’espace. Cendrey procède par écart et déplacement. Il occupe d’autres terrains.

Les jouets vivants est composé de trois parties. "Le cimetière des fous", avant d’arriver à l’affaire du village de X, évoque le père de Jean-Yves Cendrey, la mort de ce père et les souvenirs intacts des violences de l’enfance [4].

Une mémoire impitoyable, de celle qui fonde une « violence mercenaire », un instinct de survie et radicale haine contre les violences faites à l’enfance.

Les deux autres parties du livre ("Sa vérité par Raoul Rose" et "Le procès") en viennent au récit de l’affaire du village de X. Quelques pages « voisinages » plantent le décor. Sans concession. Ni mépris. Mais pour montrer que la violence est là, sourde.

C’est d’abord le scandale d’un prêtre pédophile, non loin du village de X qui alimente les conversations. Et, au hasard d’une discussion d’entendre « « Il y en a un autre qui devrait être en prison... ». Et elle désigna l’Enseignant. » [5]

Voilà, juste cette phrase pour ouvrir un abîme, celui morceau d’existence et de ce livre.

L’Enseignant ! Celui d’un des propres enfants de l’auteur, « cet homme-là, en charge du cours préparatoire de l’école » [6]. Un pédophile. La question du livre n’est pas celle d’un monstre contemporain qu’on agite avec empressement. Ce n’est pas ce que cherche à écrire Cendrey. Dans ce livre, ce sont les mécanismes d’évitement, la mécanique administrative (judiciaire, éducation nationale...) qui organisent le silence, l’aveuglement et l’oubli. Et au milieu de ces surdités organisées, l’écrivain déploie mille énergies pour qu’on entende la voix des enfants brisés par la violence et le silence adultes. Leurs prénoms. Candice, Laurine, Angela, Lydie, Rémy, Charlotte, Karine, Salomé, Maëlle et tant d’autres voix qu’on lira au moment du procès... moment de lecture âpre, violente, douloureuse. On s’arrête souvent pour reprendre son souffle, pour calmer l’effroi. « Il me frottait le ventre » dit Irène page 282. Et là on tombe. Comme à d’autres moments. Encore une fois, on chute. Mais on sait l’importance de continuer, l’importance des mots écrits, choisis, ces phrases qui raclent.

Jean-Yves Cendrey n’est pas le coeur de ce récit. Même si les quatrièmes de couverture évoquent une dimension autobiographique, Cendrey n’est qu’un point de convergence. Il ne se met pas en scène, il met en mots le tissu d’une expérience, les raisons d’un engagement. C’est pourquoi le récit de la partie centrale du livre est prise en charge par un hypothétique Raoul Rose, nom trouvé sur une pierre tombale, voix d’un mort inconnu, trouvée au hasard, pour instituer une bonne distance face à l’histoire qui serait strictement autobiographique. Et quand Cendrey est évoqué, c’est sous la forme d’un « il », distance refroidie, démultipliée par l’usage systématique de l’italique. Le « il » central vient dire la distance autant que la fragilité. C’est un corps qui penche, qui tremble et frissonne devant la vie sombre de l’école. C’est le tremblement d’une rage continue qui s’agite au long des pages.

« Comment aurait-il pu ignorer la veulerie et la cruauté de cette société si facilement fière d’elle-même, lui qui avait subi dans l’indifférence générale et durant toute l’enfance les violences folles de son militaire de père, lui qui en aidant des dizaines d’enfants à révéler leur martyre à travers des écrits avait eu si souvent à combattre des élus, des enseignants et tout un tas de petits chefs qui entendaient censurer ces écrits. Mais tout de même ! Que certains en fussent encore à ménager l’Enseignant, imaginant peut-être même le laisser poursuivre ces oeuvres après qu’il a subi dans une gendarmerie l’homme qui l’accusait des nombreux actes pédophiles que des victimes étaient elles-mêmes venues dénoncer : ça, c’était à s’ouvrir le crâne avec les ongles, sous peine d’étouffer. »

 [7]

Le livre ne peut se réduire à une colère.
L’écrivain vient montrer la colère qu’il faut maîtriser, la rage qu’il faut penser pour agir, surmonter la rage elle-même... et écrire. L’élan qu’il faut pour écrire cette première phrase du livre

« Ils vont enterrer mon père et la journée est magnifique. »




Quand on ouvre La maison ne fait plus crédit après avoir refermé Les jouets vivants, on sait qu’il faut un peu d’énergie. Mais la littérature n’est pas là pour épargner le lecteur, le caresser dans le sens du poil. Pas de précaution mais de l’écriture. Une écriture tendue qui se confronte aux douleurs du passé, qui renverse la douleur en écriture sans rien céder à la rage.

Le narrateur de La maison ne fait plus crédit est l’amant de la mère d’un fils salaud. L’homme, coincé entre une femme éternellement mourante, une garde-malade hostile et une maîtresse médiocre, l’homme narrateur est donc un ancien bellâtre, Don Juan de pacotille sans métaphysique, doublé d’une passion colombophile.

L’ensemble forme une vie banale et médiocre, dans laquelle s’insinuent sourdement les drames de la famille de la maîtresse, celle que le narrateur appelle tout au long du livre avec une insupportable constance la manman. Le récit de séduction de la manman par le narrateur qui court au début du livre est un véritable morceau d’anthologie. Sa conclusion est une apothéose : le narrateur répare un barreau d’escalier et s’en suit ce qui suit. L’écrivain en fait des tonnes et s’amuse lui-même de ce qu’il met en place : ce narrateur-là.

« Je circoncis le flacon. J’enduis de colle, je remboîte et je presse. La colle bave. Elle est blanche et épaisse. La manman fonce à la cuisine et revient se pencher sur moi, le souffle court, ses seins frôlant la pointe de mon épaule. Mon coeur s’emballe. Ma queue tressaille. La manman empoigne le barreau avec un morceau d’essui-tout blanc à pois rouges et éponge la colle. La colle blanche. La colle épaisse. Sa main va et vient sensuellement, monte et descend et j’endure le martyre du micheton. Ses cheveux me chatouillent l’oreille. Ses gros seins frottent contre mon omoplate au rythme de l’astiquage. Et ça y est je saisis son mollet et ma main va et vient, monte et descend et la manman gémit comme une latte de parquet. Elle presse le barreau ainsi qu’elle m’a vu le faire et le surplus de colle s’en écoule et je suis à bout et ça y est : je trouve ses lèvres et je mets la langue. » [8]

Racisme ordinaire qui commence toujours par se nier raciste. Et ici les deux deux voix (la manman et le narrateur) qui se mêlent pour n’en plus former qu’une, au diapason. Même unisson politique entre eux deux. Trente ans de politique française (populaire de droite) traversée entre la déploration de la mort de Pompidou, l’espoir Giscard, la peur Mitterand et l’extatique jouissance de l’arrivée de « notre Nicolas », occasion pour le narrateur d’une bouffée de ferveur délirante (à l’image du barreau d’escalier), six pages [9] glaçantes et d’une actualité frappante.

Mais une fois de plus, ce qui est passionnant dans ce livre de Cendrey, c’est le choix de l’oblique, ce déplacement dans l’autobiographique : prendre le point de vue de l’amant de sa mère pour décrire un univers, son inertie et sa médiocrité au milieu desquels s’avancent les drames les plus effroyables : une figure maternelle insupportable, la violence du père, la bascule progressive du « fils gentil » dans la folie et l’image agitée, pas toujours sous son meilleur jour, du « fils salaud » [10].

Les livres de Jean-Yves Cendrey bousculent. Entre rage et humour, Cendrey avance de livre en livre dans une écriture qui affronte le monde et sa propre histoire avec une même détermination, mais toujours à partir de la littérature.

PS : Ces notes ont été écrites à Royan, et n’y ai vu aucune colombe. Comprenne qui pourra !

Sébastien Rongier - 27 avril 2008

[1Souvenir d’avoir lu, une première fois, face à l’océan, la Théorie esthétique d’Adorno, sur une plage du mois d’août, ça forme... ou ça déforme, c’est selon.

[2paru en poche point-seuil

[3Pas encore lu mais c’est pour bientôt.

[4A l’occasion d’une invitation à un colloque sur Kafka, JY Cendrey écrit et prononce sa "lettre au père", occasion de découvrir le père militaire alcoolique, violent, à l’éducation criminelle et à la démence précoce.

« Ecrire pour faire pièce à la crasse, en souvenir du front, quand je dansais sous ton martinet, encaissais des claques à la tonne, prenais du brodequin dans le cul et des injures plein le cornet, jusqu’au jour où je t’ai sauté dessus, et frappé, le jour où tu as compris à quoi je passais mes insomnies : la mise à mort du nom de père. » (Les jouets vivants, p. 44)

[5p. 127

[6p. 127

[7p. 170

[8La maison ne fait plus crédit, page 67

Le narrateur est donc l’amant de la mère de ce fils salaud qui ressemble furieusement à l’auteur, Jean-Yves Cendrey, le fils salaud, jouant sans complaisance avec sa propre lecture autobiographique.

« Elle avait fini [il parle de la manman] par le croire [le fils salaud] incapable d’affection, jusqu’au jour où elle comprendrait qu’en fait il l’avait économisée pour, une fois adolescent, l’offrir à des étrangères à la famille, et en dernier lieu à une Noire. Elle m’avait dit à ce propos Quand j’ai entendu son nom je me suis dit ça y est, celle-là n’est pas d’ici ! Le connaissant, j’avais parié qu’il ferait rien comme les autres, qu’il finirait par se mettre avec quelqu’un de couleur. Je sais pas, ça lui ressemblait. »[[p. 177

[9entre les pages 145 et 150

[10Notons la rudesse avec laquelle l’écrivain en fils salaud ne se ménage pas et s’amuse de lui-même lorsque le narrateur se met à lire les livres du fils salaud ; jeu de miroir et acuité d’écriture qui trace profond les sillons de soi.