Catherine Lalonde | Corps étrangers

Toi parti j’ai quatre ans dans le Noël adulte

et je suis seule Alice dans la chambre des manteaux

j’ai quatre ans

les fourrures parfumées et un sexe

ouvert de faim pire qu’un 26 décembre

Parfois un livre lu, est un fil déroulé en nous, un tout qui se donne et fait bloc à l’intérieur. S’agence avec notre pensée. Il est chez lui. D’autres textes sont fragments qui se frottent à notre pensée. Bouts de phrases qui nous hantent, auxquels on s’appuie pour tenter d’aller plus loin dans l’entier du texte.
Corps étranger de Catherine Lalonde est de ceux-là.
Du moins l’ai-je reçu ainsi. Sans évidence. Comme malgré moi, avec cette phrase comme première obsession, sans savoir pourquoi :

Ouvert de faim pire qu’un 26 décembre.

Cela m’a poursuivie, c’était là dans la tête. Je n’avais pas encore lu le livre. Juste j’étais venue entendre la jeune auteure canadienne invitée par la Médiathèque de Lyon. Et j’étais repartie avec des bouts de texte encore vivants en moi, les ressassant tout en marchant dans la ville.

Alors j’ai acheté le livre. L’accent québécois collait aux mots. Un peu trop. Il a fallu que je le lise moi-même à voix haute. Je ne voulais pas que ça chante. Je voulais le texte avec la brutalité qu’il m’avait semblé entendre, mais pas le chanté de la voix. Même si :

Entends-tu étranger dans ton pays intérieur

entends-tu la langue maternelle perdue ici

mal habillée pour l’hiver

Je voulais le texte sans l’intime d’un autre organe vocal. Parce que c’était gênant la voix de cette femme qui venait trop près. Parce que le texte raconte le mouillé des corps qui désirent. Des femmes qui veulent, qui s’ouvrent et donnent à voir ce que le glacé des magazines éponge.

Les agaces les filles parcomètres attachés sur la grande-

Sainte-

Catherine

pour vingt-cinq sous se fendent en deux

et Toi pour rien tu m’ouvres comme un livre

[…]

j’accouche des jouirs

je repeuple seule les villages morts dans les draps.

J’ai lu encore et construit l’histoire. Celle d’un amour pour un étranger. Un corps étranger, une langue étrangère. J’inventais. Peut-être trop. Pourquoi chercher le scénario de l’inspiration ? Mettre à nu l’intention d’un texte poétique est mauvaise habitude scolaire.
Pourquoi ne pas rester au bord de la sensation ?

qui cherche dans le lichen de ma langue les mots fossiles

Alors j’ai repris le livre. J’ai mis de côté le besoin d’une histoire à comprendre. J’ai oublié l’accent. J’ai oublié et j’ai laissé le livre venir dedans.
Et j’ai lu de la poésie qui cherche à dire le sexe et l’amour.
Et que cela peut me faire quelque chose
Quelque chose d’humide aussi.

resteToi faire ton feu en mon ventre reste en mes petites

douleurs d’habitude

La poésie peut me toucher au corps alors je retiens les mots.

Corps étrangersCatherine Lalonde, La passe du vent.

Fabienne Swiatly - 15 mai 2008