Pedro Kadivar | Vingt-cinquième nuit d’été

Ce qui ralentit soudain sa marche est l’enthousiasme qu’il éprouve à regarder face à lui des nuages qu’il voit soudain alors qu’il marche déjà depuis longtemps, un an, un siècle, depuis qu’il n’était même pas encore né, en regardant devant ou le très bas, par terre, de peur de trous et pièges, de peur de la mort, et soudain, le regard levé vers le ciel, un peu plus haut que la hauteur de son nez, que la hauteur de l’horizon qui s’étend depuis toujours devant lui et n’en finit pas, il regarde un peu plus haut et voit des nuages. Quelle consolation. Ce qui ralentit sa marche est la première consolation dans sa vie d’homme, le mouvement de quelques masses blanches dans un ciel dont il a toujours su l’existence, car s’il y a horizon il faudrait bien un ciel, mais le ciel il ne l’a jamais vraiment vu, non, de peur de trous et de pièges sur la terre sur laquelle il marche, alors la terre non plus car il ne l’a jamais regardée que par la peur, non, et il pense à elle quand il voit pour la première fois le ciel, le mouvement des masses blanches qui le console, lui qui n’a jamais encore entendu ce mot, car s’il y a ciel il faudrait bien une terre sur laquelle marcher de toute sa pesanteur, en veille et en sommeil, lui n’étant même pas encore né, puis né mais pas survécu à la naissance, puis né, oui, né mais peut-être va-t-il survivre peut-être pas, enfant mort, mais non il survécut et continua sa marche, seul au gré de sa vie comme tout homme qu’il n’a encore ni vu ni connu, car il est aveugle et muet, mais aujourd’hui, à l’instant de la première consolation de sa vie il voit des nuages dans le ciel et se demande si le monde n’est pas cela, peut-être quelques masses blanches en mouvement, et la vie une précieuse survivance à la mort, forcément joyeuse, car s’il y a mort il faudrait bien une vie. Il marche alors d’un pas plus lent pour savourer les nuages en mouvement dans le ciel à l’heure de grande affluence et se dit qu’il faudrait bien une consolation de temps en temps dans une vie d’homme qui marche depuis bien avant sa naissance. Puis il constate qu’il s’est arrêté et que la vie continue partout autour de lui.

Ce qui ralentit sa marche est la possibilité d’une consolation dans une vie d’homme, l’extrême beauté des nuages, laquelle lui rappelle la possibilité de marcher, la puissance d’une marche qui ne s’arrête pas même s’il s’arrête lui pour contempler les nuages, en mesurer la beauté exacte, il entend quelqu’un qui marche en lui, non pas à sa place ou pour lui, en pleine immobilité un homme marche en lui et lui rappelle l’extrême puissance de la marche.

2 mai 2008