L’ESTOMAC DES POULPES EST ÉTONNANT

Le livre et les espaces du livre étonnent encore. Les Éditions de l’Attente viennent de publier une chose imprimée rare et précieuse, pleinement propre à l’impression du poème. Je ne sais pas ce que je veux dire, je sais ce que j’ai senti. Je voudrais dire surtout l’invitation à regarder d’abord le livre, à le toucher, à le sentir, plus qu’à le comprendre, à part le prendre avec ses 20 x 27, 8 cm, son format Paysage, sa couverture sérigraphiée, avec un dessin de Pierre Alferi, l’auteur du poème, titre du livre : L’ESTOMAC DES POULPES EST ÉTONNANT, son assemblage des pages par le haut, grande largeur, sa reliure façon calendrier des postes, ses grands rabats sur sous-couverture ouatée rose, ses 32 pages recto sans verso et sans foliotage, ses papiers aux éclats silencieux et aux fibres chaudes que je n’en finis pas de toucher et qui me le rendent bien.

Chaque vers se déplace à l’allure de la ligne, sans coupure, jusqu’au bout de l’espace libre de la page. Le vers prend son élan d’un côté et le tient jusqu’à l’autre. Une lettrine majuscule insuffle la voix qui parle, en soufflant la voie aux vers. La police du texte en Garamond corps 11 (la bibliographie de Pierre Alferi est en New Century Schoolbook)
ne parle à personne et tout le monde l’entend. J’écoute l’inclination des tramés de deux voix qui se rencontrent une première fois. Des phrases étonnent, des choses dites comme ça, avec des airs d’un tout est possible. Un livre de vers tentaculaires s’ouvre et joue de mon étonnement à lire un livre de vers tentaculaires. On a encore touché aux vers ! Toute expérience menace l’ordre des mots et je ne sais pas faire « ce qu’on pourrait appeler de la critique-critique ». La bouche pleine de poulpes se demande comment faire avec les références. Comment les phrases en disant quelque chose font quelque chose. [Pierre Alferi, Chercher une phrase, Christian Bourgois éditeur, 1991] Des choses qui se donnent hors codes, seules les conventions sont explicites. Les codes typographiques et syntaxiques se “poulpent” et débordent les conventions. Le composteur permettait d’assurer la justification de la ligne. Pour l’éditeur et le poète uniquement l’amitié va de soi et justifie la ligne, juste regarder longtemps l’autre en soi-même. L’estomac des poulpes fabrique le reste. Je vois un livre fait par des artistes : édition et poésie, même ton. L’allure du poème ne presse pas les yeux. Le regard qui lit lui aussi prend son temps. Je regarde d’abord, lentement [1], le livre L’ESTOMAC DES POULPES EST ÉTONNANT.

Qu’est-ce qui commence ainsi l’estomac des poulpes est étonnant
Si ce n’était un livre une lettre

Qu’est-ce qui commence ainsi


Les trois cœurs du monstre marin sont inassouvis. Romance.

On se présente à peine rien ne presse on s’indéfinit.
On dit des choses comme ça rien d’actuel de personnel
Madame l’estomac des poulpes est étonnant le saviez-vous


Dans le cabinet du naturaliste même un mot isolé résonne [Emmanuel Hocquard, Conditions de lumière, P.O.L., 2007]. Quels sont les deux personnages de la fable grammaticale de Pierre Alferi dont le mot “étonnant” semble être l’apologue ? La frivolité des valeurs sans morale est de circonstance, unie à l’ordre grammatical, elle brode, fils et dentelles, les trois cœurs du poulpe au crochet. Au point de brouillon et au point d’esprit à la navette, l’Attente dure trois heures, trois heures à vivre à ses crochets

[c’est ça qui l’a]

Votre chambre au rez-de-chaussée pleine de boîtes marquées Tapettes à Souris Lucifer


Quoi faire à partir de ce qui existe ? Lieder ohne Worte,
de la musique avant toute chose — Composition d’une ligne vocale à deux voix, avec

Oui vous mon cœur
Cicatrice partie du nombril oui c’est vous


Les cristallisations sentimentales se refusent aux paroles. Sans paroles, la romance dit la rencontre. Des mots, commentaire perpétuel qui souligne le rythme, mais pas indispensable pour le sens [user les phrases du poème en les recopiant indéfiniment]. Pas de paraphrases, il n’existe que des lignes de mots qui restent longtemps imprimées. L’amour dure longtemps,
ça, c’est une chose que j’entends de mes propres yeux :

pas femme mais oreille x (...) pas envoyeur mais voix z


C’est un retour à l’envoyeur : Discours sur les passions de l’amour.
pentes psychogéographiques de la dérive et localisation d’unités d’ambriance.

[le mur du mois de mai appelle l’inscription “ne travaille pas, aime”. Matière mise à nu par le support, même. La carte géographique ne s’inscrit pas à même le mur, elle s’accroche à lui avec un entrelacs de tentacules blanches dont certaines semblent lumineuses, à moins qu’elles ne s’embuent.] Le guide Guy pleure dans mon cœur Comme … sur la ville Quelle est cette … Qui pénètre mon c… ?
Pour lire l’itinéraire du bus avec des yeux révulsés comme ça il faut verser le vin longtemps et reprendre son souffle à la fumée des poulpes qui grillent. L’estomac des poulpes est étonnant et sa chair est coriace, elle doit être cuite à petit feu, peu à peu [2]
Je m’abandonne à la grillade de la même façon que les poulpes. Je n’ai pas oublié de retirer mes yeux qui savent lire et mon bec qui déchire la chair des mots. Je lis le poème et je phrase avec lui. J’aime L’ESTOMAC DES POULPES EST ÉTONNANT, il m’étonne jusqu’à la fin du poème :

Saisissons donc le fil d’attente
Tirons la tresse versicolore du combiné appelons ça vie intérieure
Un matin de juin on trouva


Catherine Pomparat - 4 mai 2008

[1doucement doucement

[2doucement doucement