L’élégance de Danilo Kis

  « La chose se passe en 1923 ou 1924. À Hambourg, je crois. »

  ou
  je crois –
  je n’en sais pas plus, dit Danilo Kis. Voulez-vous cependant que je vous raconte ?

  Cette année ou une autre. Dans cette ville ou une autre. Il n’en sait pas davantage. L’année, le lieu, 1923 ou 1924, Hambourg – ses hypothèses. Ce pourrait être une autre année, en tout cas c’est « l’époque des catastrophes boursières et des dévaluations vertigineuses », écrit-il plus loin, ce pourrait être un autre lieu, en tout cas c’est un port où « les marins […] portent leur “menue monnaie” sous le bras, dans des boîtes à chaussures ».

  Je crois, je n’affirme rien, dit-il.
  La « chose » s’est déroulée il y a longtemps (il la raconte soixante ans plus tard), loin ailleurs (il l’écrit dans une autre ville, un autre pays), comment être certain de quoi que ce soit.
  On la lui a rapportée, ou il l’a entendue à un comptoir, peut-être dans la taverne d’un autre port où les histoires coulent à flots du même tonneau. Ou il l’a lue dans un journal, un almanach. Ou il a souhaité qu’elle ait eu lieu. Ou il l’a rêvée, une nuit. Imaginée, qui sait.

  « La chose se passe en 1923 ou 1924. À Hambourg, je crois. »

  L’histoire tient son élan de peu de circonstances. Le mot « chose » lui convient, simple élément de quelque chose, de pas grand-chose. Inutile de jouer savant ou laborieux pour ce qui court de bouche en bouche, de port en port, dont on a laissé des bribes à Singapour et qui vous rejoint à Hambourg, qui tient ses lettres de noblesse de n’avoir besoin d’aucun commentaire.

  Une année possible, un lieu probable.

  En faut-il davantage pour commencer à raconter ?
  Le « ou », le « je crois » ont l’élégance d’accorder au lecteur le temps d’ôter sa veste, desserrer le nœud de sa cravate, délacer ses chaussures, poser son sac sur ses genoux ou à ses pieds.
  Prenez votre temps, disent-ils, rien ne presse.
  L’histoire ne va pas disparaître, elle n’a pas l’impatience des révélations, dévoilements secrets ou prétendus tels, elle ne vous sautera pas à la gorge pour vous contraindre à l’écouter de suite, elle attendra que vous soyez installé, à votre aise.
  Là…

  « 1923 ou 1924 », un monde en noir et blanc, l’incertitude d’entre une guerre et puis l’autre, l’annonce de ce qui va se jeter et se briser contre les pierres… « À Hambourg, je crois », j’imagine mieux, le port d’Amsterdam un jour de juillet des années quatre-vingt, peut-être tandis que vous écriviez « Honneurs funèbres », les coques immenses des navires, les noms étrangers, les destinations, les ponts transbordeurs, les treuils, les passerelles… J’entends bien que ce pourrait être ailleurs, une autre année, mais le pacte a été conclu ainsi : dans les années vingt, un port de la mer du Nord.

  Votre modestie, Danilo Kis, votre orgueil d’écrivain est de croire qu’il en faut peu, très peu, une année possible, un lieu probable, pour raconter l’enterrement d’une prostituée par les marins qui l’ont aimée.

  Il en avait fallu aussi peu, en 1916, à Joseph Conrad pour nous faire franchir la ligne d’ombre :

  « C’était dans un port d’Extrême-Orient. »

  Qu’une histoire efface derrière elle ses propres repères, est-ce le signe qu’elle est en train de basculer dans l’oubli ou en voie de constituer la mémoire nécessaire à sa survie ? Est-il important de savoir en quelle année, 1923 ou 1924, les obsèques de Mariette ont véritablement eu lieu et si c’était réellement à Hambourg ?

  Je peux témoigner, pour l’avoir lu, qu’elles se sont bien déroulées en 2008 à Paris. J’y ai vu les marins arracher les lilas mauves et les tulipes noires des serres municipales pour les déposer sur le cercueil, j’y ai entendu les dockers toussoter et renifler, et l’Ukrainien Bandoura, « marin et révolutionnaire », prononcer l’éloge funèbre de la jeune prostituée « consumée d’amour ».
  Comment croire qu’elles ne se dérouleront pas, quels que soient le lieu et l’année, aussi longtemps qu’un lecteur tournera les pages du récit de Danilo Kis, au moins ça.


  « Honneurs funèbres », une des nouvelles qui composent l’Encyclopédie des morts de Danilo Kis, a été traduit du serbo-croate par Pascale Delpech pour Gallimard en 1985.
  Dans le post-scriptum du recueil, Danilo Kis nous apprend qu’il tenait cette histoire de Jan Valtin. « Le Jan Valten ou Valtin de la nouvelle Honneurs funèbres est un personnage réel, écrit-il. Dans un gros bouquin intitulé Out of the night, il rapporte cet épisode comme étant véridique, bien que la trame s’apparente fort à un sujet bateau. Les motifs flamands qui apparaissent dans la nouvelle sont inspirés par l’atmosphère qui émane des tableaux de Terborch, Rubens, Rembrandt et de l’interprétation qui en a été faite, ainsi que du souvenir d’un voyage que je fis à Hambourg en 1972. »
  Voici l’épisode en question :

Bandura me raconta l’enterrement. Lui et les garçons qui l’aidèrent avaient passé deux jours entiers à réunir une somme suffisante à bord de tous les bateaux, afin de donner aux funérailles de Mariette une allure à la fois révolutionnaire et grandiose. Pendant la nuit, ils avaient fait une razzia dans les jardins publics et dans ceux des particuliers afin d’avoir une véritable montagne de fleurs et de plantes vertes. Ils avaient porté le cercueil sur leurs propres épaules et, en un immense convoi, tous les activistes des docks avaient suivi avec des drapeaux rouges et noirs. Bandura fit même un discours sur la tombe. L’inscription qu’il avait rédigée était celle-ci : « À Mariette qui aima et aida tous les marins. »


  Dix ans plus tard, en 1932, raconte encore Jan Valtin, Bandura, trop généreux et lucide pour les dirigeants communistes soviétiques, sera déporté aux îles Solovsky, dans la mer Blanche.
  Out of the night de Jan Valtin a été traduit de l’anglais par Jean-Claude Henriot sous le titre Sans patrie ni frontières, avec une postface de Jean-François Vilar.

  La Ligne d’ombre de Joseph Conrad a été traduit par Jean-Pierre Naugrette qui a également rédigé l’Introduction, les notes, la bibliographie ainsi qu’une chronologie pour Garnier-Flammarion en 1996.
  Ce roman, traduit pour la première fois en français par Hélène et Henri Hoppenot, a paru, à partir d’octobre 1929, en plusieurs livraisons dans La Revue de Paris, on peut la lire sur le site de la Bibliothèque nationale de France.

  À propos de Joseph Conrad, on lira les Quatre leçons de la langue des marins, conférence où Jean-Marie Barnaud évoque Le Nègre du « Narcisse ».

Dominique Dussidour - 9 mai 2008