Lagoutte Premier exercice

Claude Lagoutte, La Main et le Pied ou l’Écriture et la Marche, Paris, novembre 1981.
© Musée des Beaux-Arts de Bordeaux

Exposition Claude Lagoutte (1935-1990)
Jusqu’au lundi 1 septembre 2008
Musée des Beaux-Arts de Bordeaux


Moi aussi, je vais me contenter de faire le dessin de cette exposition. Mon dessin, moi aussi, est un mot visuel : « premier exercice ». Moi aussi, le mot que j’écris est un mot écrit ailleurs. Ce que je veux transporter à l’intérieur de mon cahier de papier pelure c’est la ligne des incertitudes d’un mouvement. Moi aussi, j’y adjoindrai des couleurs. Elles seront une sorte de texte. Mon “tissu” se lira aussi dans plusieurs sens à la fois. Il est bien difficile de parler des couleurs et du dessin de leurs lignes.

J’entre par tous les sens et dans tous les sens dans un grand recueil de prières visuelles qui viennent de tous les temps à la fois. Le Premier exercice se matérialise dans une fugitive apparition, petit coin de vitrine, qui en dit long. Les problèmes gigantesques du monde sont recouverts par la peinture. Claude Lagoutte est peintre. Il a cousu pour des yeux qui lisent les lignes colorées. Je me place au plus près des points piqués : une ligne est une succession de points. La permanence même de la forme du dessin crée le mouvement qui déplace les lignes.

Les mains du peintre écrivent avec une plume. La légèreté du phanère est irremplaçable pour faire paraître une sorte de lithophanie. Les insaisissables entailles du cahier à l’italienne réalisé en novembre 1981, intitulé La Main et le Pied ou l’Écriture et la Marche et sous-titré « 6 exercices » gravent les mouvements de l’air respiré par le “peintre-chemineau” pour que ses mains veuillent bien dire ce que ses jambes ont lu. Avec ce cahier, les notes de voyage et les croquis de paysage ne sont plus distincts, l’écrit et le dessin sont identiques en leur fond. Le peintre sait « que les lettres ont une forme, les lignes une direction, les paragraphes une surface, et que le texte est un objet, quoi qu’il soit d’autre, visuel. » [1]

C’est l’écriture. Le mouvement de toute chose, la ligne, l’arrondi, la traîne, le pan, la bordure, le segment, le contour, le virage, la lisière, le pourtour, le parcours, le chemin, toutes choses en bandes de papier peintes, toutes choses coupées au ciseau, toutes choses recousues en lignes à la machine à coudre ne font, en somme, qu’écrire le mot « écriture ». L’écriture dessinée sur le papier du journal Le Monde dans le « sixième exercice » est tressée de pas de danse à la fois cadencés et libres. Regarder les pages du leporello relève d’une expérience de “marcher du regard”. Oublier qu’on sait lire et ne pas oublier, en marchant, que l’on ne sait pas regarder. Anne Moeglin-Delcroix à propos du « deuxième exercice » souligne le libre cheminement du peintre qui nécessite la liberté de notre regard devant une esquisse au pastel des Funérailles de Phocion : « la main de Poussin en train de dessiner se confondant avec celle de Lagoutte » [2]. Aucun des écrits du stratège pacifiste athénien n’a subsisté, mais le tableau subsiste sous les pieds qui marchent dans le paysage. Plus le peintre se perd dans sa vision, plus la main qui dessine se fond dans l’œuvre de Poussin.

Le peintre regarde où on ne regarde pas, le peintre coupe où on ne coupe pas, le peintre coud où on ne coud pas, le peintre écrit comme on n’écrit pas : avec ses pieds. À l’entrecroisement de lignes visuelles qui échappent aux catégories figuratives établies le monde s’échappe et crée, contre toute attente, une figure. La réalité de l’expérience du voyage et ses signes ne font plus qu’un pendant onze ans [3]. Ce qui est figuré dans l’œuvre de Claude Lagoutte tellement bienvenue en ces moments de pratiques artistiques en déplacement obligé, serait quelque chose comme une “figure du pathétique”, une formule gestuelle, une survivance venue à la fois du passé et à venir, de tout temps, et tout le temps traversée d’un mouvement polyrythmique qui est moins la répétition simultanée d’une forme ― les bandes découpées et assemblées à l’italienne ― que la possibilité de rendre à nouveau possible, à chaque moment, la création. Les pieds se perdent sur les lignes sinueuses des chemins de traverse qui conduisent au raga. Plus de points fixes. Les vibrations colorées des fleurs rayent l’espace de la page de lentes agitations « au détriment de leur sens lisible. Qu’importe : laissons le sens aux cartes de géographie » [4]. Les feuillages des arbres n’intéressent pas seulement les botanistes, les effets de leurs traits venteux en Arcadie sont des effets d’affect. La sensation visuelle est cette émotion qui me fait entrer, littéralement, dans cette page du cahier où je lis pour la première fois l’inscription « Jean-Jacques Rousseau Les rêveries ». J’entends ce qu’il y a dans ces moments de musique et pourtant je perçois peu de chose : il n’y a rien à entendre, je me perds dans ces pulsations indéfiniment couchées sur le papier. C’est par le souvenir de l’obscurité du sous-bois que les yeux sont émus par la clarté de toutes les tonalités des feuilles.

Vous êtes libre de ne pas entrer.
L’œuvre de Claude Lagoutte est là.
La gamme monte, avec mille détails,
puis descend …
Le temps s’écoule :
il n’est pas violenté, il est courtisé.


Claude Lagoutte
Voyages et autres traces
Le Festin
Musée des beaux-arts de Bordeaux

2008

Claude Lagoutte
Préface de Robert Coustet
En suivant la Narmada
précédé de Souvenirs d’Inde
Diabase, collection liens & résonance des espaces intérieurs
2008

Claude Lagoutte
Préface de Charles Juliet
Carnets du Tibet
Diabase, collection liens & résonance des espaces intérieurs
2008

Catherine Pomparat - 29 mai 2008

[1Claude Lagoutte, Souvenirs d’Inde, livre cité, DIABASE, p.44.

[2Anne Mœglin-Delcroix, En chemin vers la sagesse Autour de quelques cahiers de Claude Lagoutte.
Livre cité, Claude Lagoutte, Voyages et autres traces, Bordeaux, 2008, p. 96.

[3« En onze ans, depuis la première villégiature chez les Darras (1978) jusqu’au pèlerinage le long de la Narmada (1989), Lagoutte fit onze périples en Inde et l’on peut évaluer approximativement la durée totale de ses séjours à une vingtaine de mois. » Robert Coustet, préface de Souvenirs d’Inde En suivant la Narmada. Livre cité, DIABASE, 2008, p.12

[4Ibid. note 1, p. 46.