Le silence comme rencontre

Texte de l’échange entre Jean-Marie Barnaud et Philippe Rahmy, modération : Sébastien Rongier et Dominique Dussidour, Centre Cerise, Paris 2ème, vendredi 30 mai 2008. On peut également écouter cet échange.


JMB : Philippe Rahmy m’avait proposé il y a quelques mois, alors que nous réfléchissions déjà à l’entrevue d’aujourd’hui, un deal étrange et assez fascinant :
Est-ce que tu n’avais pas rêvé d’une sorte de happening, qui aurait consisté dans la provocation d’un pur, d’un interminable silence : enfin pour une fois être fidèle à cette injonction de Paul Celan, tellement intempestive, selon laquelle « À l’homme comme information, il n’y a guère que l’homme comme silence qui puisse faire face »…

PhR : ... Dem Menschen als Nachricht-kann wohl nur Mensch als Schweigen gegenübertreten…

… et nous serions restés ainsi sans parole devant vous, jusqu’à l’insupportable.
Cette posture voulait montrer notre fidélité à la fidélité de Paul Celan lui-même, à sa fidélité au poème, au silence que le poème abrite comme son identité la plus secrète, la plus désirable.
C’est sûr, on peut bien réaffirmer cela.
Mais en même temps, et quoi qu’on en ait, on doit convenir que rappeler les liens du poème au silence est devenu si banal, si conventionnel, si consensuel parmi nous, qu’on a presque honte de le faire. Le consensus nous blesse. Tout consensus peut-être injurie à la parole, l’étouffe.
Et c’est pourquoi le projet de nous taire une heure durant.
Au risque de faire se lever la haine…

Mais je t’avais dit que je n’aurais pas eu le courage, la force, de la provocation. Pas les reins assez solides, non.
Et puis, jusqu’où aurait-on été fidèles en nous taisant ? L’aurait-on été ?
Ne faut-il pas les mots et leur portée, comme on le dit en musique, pour qu’il y ait silence ?

PhR : Puis-je te dire entre quatre (z)yeux que je suis assez soulagé dans le fond que tu ne te sois pas senti chaud chaud... et peut-être même que, fourbement, j’espérais bien que tu refuses...

JMB : Dans Le Méridien [1], et dans le discours de réception du prix Büchner, Celan fait référence en particulier à deux personnages de l’œuvre de Georg Büchner : Lucile, de La Mort de Danton, et Lenz, qui ont « fait le pas » dehors, en dehors de l’art, en prononçant une contre-parole – pour Lucile, c’est crier « Vive le roi » au pied de l’échafaud qui exécute son mari Camille Desmoulins, et donc choisir la mort ; pour Lenz, c’est choisir le silence, Celan se décide aussi pour une contre-parole.
Il indique là un chemin, le chemin nécessaire, l’épreuve à encourir, pour que soit possible ensuite – peut-être – une parole libérée des artifices de l’art, de sa réduction aux faux-semblants d’une rhétorique, à l’exposition d’un simple théâtre de marionnettes… ?

PhR :

Meine Damen und Herren, es ist heute gang und gäbe, der Dichtung ihre "Dunkelheit vorzuwerfen. — Erlauben Sie mir, an dieser Stelle unvermittelt — aber hat sich hier nicht jäh etwas aufgetan ? —, erlauben sie mir, hier ein Wort von Pascal zu zitieren, ein Wort, das ich vor einiger Zeit bei Leo Schestow gelesen habe : « Ne nous reprochez pas le manque de clarté puisque nous en faisons profession ! » — Das ist, glaube ich, wenn nicht die kongenitale, so doch wohl die der Dichtung um einer Begegnung willen aus einer — vielleicht selbstentworfenen — Ferne oder Fremde zugeordnete Dunkelheit.
Aber es gibt vielleicht, und in einer und derselben Richtung, zweierlei Fremde — dicht beieinander.
Lenz — das heißt Büchner — ist hier einen Schritt weiter gegangen als Lucile. Sein "Es lebe der König" ist kein Wort mehr, es ist cm furchtbares Verstummen, es verschlagt ihm — und auch uns — den Atem und das Wort.


JMB :

Mesdames et Messieurs, il est aujourd’hui passé dans les usages de reprocher à la poésie son « obscurité ». — Permettez-moi, sans transition — mais quelque chose ne vient-il pas brusquement de s’ouvrir ici ? —, permettez-moi de citer un mot de Pascal que j’ai lu il y a quelque temps chez Léon Chestov : « Ne nous reprochez pas le manque de clarté puisque nous en faisons profession ! » - Sinon congénitale, au moins conjointe-adjointe à la poésie en faveur d’une rencontre à venir depuis un horizon lointain ou étranger — projeté par moi-même peut-être —, telle est cette obscurité.
Mais il y a peut-être, et cela dans une seule et même direction, deux sortes d’Étranger — très près l’un de l’autre.
Lenz — c’est-à-dire Büchner — est allé ici un pas plus loin que Lucile. Son « Vive le roi » n’est plus une parole, c’est un terrible arrêt de la parole, l’arrêt de qui — le nôtre aussi — a le souffle et la parole coupés.


PhR :

Dichtung : das kann eine Atemwende bedeuten. Wer weig, vielleicht legt die Dichtung den Weg — auch den Weg der Kunst — um einer solchen Atemwende willen zurück ? Vielleicht gelingt es ihr, da das Fremde, also der Abgrund und das Medusenhaupt, der Abgrund und die Automaten, ja in einer Richtung zu liegen scheint, — vielleicht gelingt es ihr hier, zwischen Fremd und Fremd zu unterscheiden, vielleicht schrumpft gerade hier das Medusenhaupt, vielleicht versagen gerade hier die Automaten — fur diesen einmaligen kurzen Augenblick ? Vielleicht wird hier, mit dem Ich — mit dem hier und solcherart freigesetzten befremdeten Ich, — vielleicht wird hier noch ein Anderes frei ? Vielleicht ist das Gedicht von da her es selbst... und kann nun, auf diese kunst-lose, kunst-freie Weise, seine anderen Wege, also auch die Wege der Kunst gehen — wieder und wieder gehen ?
Vielleicht.


JMB :

Poésie : cela peut signifier un tournant du souffle. Qui sait si peut-être la poésie ne fait tout ce chemin — celui de l’art y compris — que pour parvenir à un tel tournant du souffle ? Peut- être parvient-elle, alors que l’Étranger, c’est-à-dire l’abîme et la tête de Méduse, l’abîme et les automates, semble se trouver dans une seule direction, — peut-être parvient-elle ici à distinguer deux sortes d’Étranger, peut-être que justement ici la tête de Méduse se dégonfle, que justement ici les automates se détraquent, maintenant, pour la courte durée de cet unique moment ? Peut-être qu’ici, avec le Je — ce Je marqué par l’Étranger, ici et ainsi dégagé, — un Autre aussi, peut-être, devient libre ?
Peut-être le poème est-il à partir de là lui-même... et peut maintenant, sans art, libre d’art, suivre ses autres chemins, et donc aussi les chemins de l’art, — les suivre encore et encore ?
Peut-être.


PhR : « Etre sans art, libre d’art, tout en suivant les chemins de l’art… »
Cette dilatation par l’écriture, qui transgresse tous les procédés mécaniques évoque pour moi l’image de la course mêlée du cheval et du cavalier. J’aimerais lire un extrait de Nocturne, de Gabriele d’Annunzio
 [2] :

Souple, et merveilleusement accordé avec ma souplesse. À toutes les allures, nous n’étions qu’un seul animal accompli. Quand, par jeu, au pas ou au repos, je lui touchais à peine le flanc de mon éperon, il pliait sa belle encolure en tournant sa grande houppe vers l’étrier ; et il soulevait à la hauteur de l’étrier son pied de derrière en cherchant à se débarrasser de cette gêne, avec un mouvement de lévrier qui se gratte. Et il y avait une telle grâce enfantine dans sa façon de se défendre que je ne savais me tenir de répéter le jeu.
Si je pouvais entendre encore son hennissement et sentir par miracle me refluer cette vigueur flexible dans ce misérable corps épuisé !

JMB : Je reviens à cette formule de Celan, « être libre d’art et suivre en même temps les chemins de l’art », ce qui laisse supposer qu’on s’est libéré des normes établies et qu’alors on peut à nouveau se consacrer à l’art, réinventer, mais porté par la liberté conquise…
Et toi, comment l’entends-tu ? Qu’est-ce que cela veut dire pour toi ?

PhR :
Nous aimons naturellement ce qui nous fait vivre… Nous nous lions intimement à l’effort que nous produisons pour écrire, jusqu’à trouver une liberté dans la difficulté, jusqu’à considérer que cette difficulté signe notre rapport au réel. Si chaque écrivain parle en produisant un effort terrible pour affranchir sa parole des conventions, si, comme le propose Paul Celan, l’art libéré suppose un sacrifice de l’art, est-ce que lorsqu’on pousse le degré d’exigence à un tel point on ne s’expose pas à être exclu de l’art tout simplement ? À sombrer dans l’aphasie, dans l’agraphie ?

JMB : Ca me rappelle Rilke, dans Le Testament : « Ou Rimbaud : de tout son cœur impétueux secouer la langue pour qu’elle devienne, un instant, divinement “inutilisable” – et puis partir, sans jeter un regard en arrière, se faire marchand. »

PhR : Oui, mais la phrase de Paul Celan, « Suivre les chemins de l’art... », suppose que nous gardions malgré tout une espérance, que nous conservions foi dans le langage… Et cette foi-là, Rimbaud l’aurait perdue. Et sa si profonde plainte l’atteste par la suite. Mais la stérilité même de cette plainte ne peut-elle être appelée, elle aussi, poésie ? Où tracer la ligne de séparation entre l’écriture et le trivial ? Et pourquoi faudrait-il en tracer une ?
« Être sans art » ne devrait-il pas aussi inclure la possibilité, le risque, de se priver de cette dernière béquille ? Quitte à tout perdre, quitte à sombrer dans l’aphasie, comme semble le craindre le jeune Jacques Dupin à propos de Giacometti ?
Je me souviens d’une vidéo montrant le jeune Jacques Dupin demandant à Alberto Giacometti pourquoi il s’acharnait à dessiner inlassablement le nœud de forces situé à la jonction des sourcils. Giacometti lâche de façon monocorde, absorbé par son travail : - pour rendre le visage vivant. Et Dupin, agacé : - mais tu n’y arriveras jamais, alors pourquoi ? Pas de réponse.
Peut-être bien que Giacometti est alors si libéré du souci de l’art, tellement loin du mécanisme des marionnettes qu’il est entré dans ce silence dont parle Celan, et que Dupin ne pouvait alors encore entendre.
J’aimerais reformuler la question de Dupin : sommes-nous capables de vouer notre vie à une « cause », sans pour autant la sacraliser, sans sacraliser la cause de l’art libéré ?
Cette question me semble primordiale pour tenter de nous approcher aussi près que possible de ce mot de « liberté », de cette folle entreprise de vouloir être « sans art, libre d’art ».

Je rêve d’une écriture qui oublierait jusqu’au sentiment de sa propre importance, comme d’un corps qui perdrait le souci de son nom… Ce serait devenir le grésillement d’un arc électrique, la soudure, la torsion, l’impact - une plaque de métal - ce serait, peut-être, accepter d’affronter le scandale de réduire l’humain, le corps, l’écriture, à l’état de chose respirante… à partir de laquelle on ne pourrait plus distinguer le chemin de Roger Laporte de celui de Joë Bousquet.

Je m’explique : Laporte parle de transcrire l’expérience qui réduit au silence, Joë Bousquet de celle de traduire le silence. J’entends la liberté que nous offre Paul Celan également comme un chemin : « Le poème et seul et en chemin ; celui qui l’écrit lui est simplement donné pour la route. »
Celan nous exhorte non seulement à briser nos outils, mais aussi à briser notre rapport à la littérature, à la poésie. Jusqu’à ce que le réel orphelin nous revienne sous forme de langage et qu’il nous trouve durcis dans l’attente, et qu’il nous inscrive, comme nous inscrivions les pierres. « Renverse du souffle. »
Qu’en penses-tu, ami ?

JMB :

En écho, je propose ce texte des Carnets de du Bouchet, dont on sait l’amitié qui le liait à Celan [3].

dehors je vais chercher la
phrase qui manque - là où
elle n’est pas
[…]
Le pays est clair et s’explique. c’est lui qui donne
forme à mes mots, les forme et les déforme
comme du vent
et ils claquent
[…]

Ce n’est que la traduction – assez crue, rude, plate
je suis autre chose que
le langage – la traduction d’autre
chose que le langage qui, à sa façon sourde,
est lui aussi
et qui me façonne sourdement
en autre chose que
de la terre laissée à soi

Je suis redevenu langage, mais désencombré des scories, comme le dit du Bouchet : ni pur produit de culture, de langage normé, mais peut-être respiration, comme tu l’imaginais.
Et il poursuit, dans ce même carnet :

Je ne suis que la voix
de ce qui est à côté
et je ne l’entends pas

Ce qui sans arrêt
me fait
peut bien défaire

cela s’appelle respirer

N’est-ce pas cela, la « renverse du souffle »…

Pour la référence que tu fais à Rimbaud, à travers l’agraphie et la question qu’elle pose toujours de l’hypothétique échec du poète, que même les surréalistes ont déploré, je me souviens de cette Lettre de Bousquet, puisque tu le citais aussi, adressée à Lucien Becker à propos de Rimbaud, et qui dit sévèrement :

Ah vous pensez, Becker, que l’on quitte si facilement que cela la poésie… La poésie ne se laisse quitter que par les poètes qui la déshonorent […]
La poésie est toujours dans l’ombre du poète qui lui refuse sa voix… qu’elle vous casse la colonne vertébrale ou vous enlève votre amour, elle a tous les moyens de la vie, et quelques autres, pour confirmer à votre endroit ce qu’elle ne manifestait encore qu’en la splendeur de votre langage.


Mais Rimbaud, après avoir en effet, comme tu le rêves, désacralisé son rapport à la littérature, a-t-il pour autant pratiqué la « renverse du souffle », atteint la joie d’être la chose respirante que tu dis ?

Il me semble que Celan pense, lui, que la renverse est possible, que même il l’expérimente, si du moins c’est ce que veut dire l’expérience de la dépossession à quoi fait référence, en particulier la fin de son texte :
« Peut-être le poème est-il à partir de là lui-même... et peut maintenant, sans art, libre d’art, suivre ses autres chemins, et donc aussi les chemins de l’art, — les suivre encore et encore ? Peut-être… »
Et à ce moment, « peut-être », pour reprendre l’inquiétude de Celan, y aurait-il cet accord entre la parole et le réel, cet équilibre source de joie, rendant à nouveau un poème possible ?
Après tout, et pour revenir à Rimbaud, pourquoi faudrait-il que la joie ne puisse cohabiter avec la plainte ? Peut-être même sont-elles nécessairement liées, chez ceux en particulier qui affrontent, comme le dit Deleuze, quelque chose qui est trop grand pour eux, trop lourd.

Est-ce que comprendre cela, vivre cette contradiction, cette apparente aporie ce n’est pas se disposer aussi à rencontrer l’autre, l’étranger dont parle Celan ?
Mais qu’en est-il de cet « autre », de cet « étranger », pour toi ?

PhR : Eh bien, je voudrais faire écho à cette figure de l’étranger en lisant un passage de Celui qui ne m’accompagnait pas, de Maurice Blanchot [4], figure que je trouve bouleversante en ce qu’elle est toujours à la fois présente et insaisissable dans l’acte d’écrire. Et aussi parce qu’elle dit l’être en ce qu’il a à la fois de plus singulier et en même temps de plus légitime :

Je crois que j’attendais de lui, malgré tout, une invitation à aller de l’avant et peut-être un risque, un obstacle. Je ne luttais pas, mais je ne cédais pas non plus, céder aurait demandé plus de forces que je n’en avais. Je ne puis nier que la nécessité de lui parler et de parler le plus souvent le premier, comme si l’initiative eût été de mon côté et non du sien, la discrétion, le souci de me laisser libre – mais cela même n’était peut-être de sa part qu’impuissance et. Par conséquent, impuissance aussi de ma part -, cette nécessité me paraissait si épuisante, si harassante que, souvent, il ne me restait pas même assez de forces vraies pour user de cette nécessité. Je n’avais pas le sentiment que parler fût pour lui le moins du monde nécessaire, ni agréable, ni, non plus, désagréable. Il faisait toujours preuve d’une extrême loyauté, il me ramenait avec la fermeté la plus grande d’un mot moins vrai à un mot plus vrai. […] D’après lui – mais je dois ajouter que jamais il ne me l’avait affirmé avec autant de précision que je ne le fais -, de son aide, je m’approchais le plus quand je me décidais à écrire. Il avait pris un bizarre ascendant sur moi pour toutes ces choses, si bien que je m’étais laissé persuader qu’écrire était le meilleur moyen de rendre nos relations supportables. […] C’est alors que je me raccrochai à moi-même. Je savais, mais je ne le savais pas précisément, j’espérais que la nécessité de dire « Je » me permettrait de mieux maîtriser mes rapports avec ce reflet. Je pense que l’honnêteté personnelle, la vérité personnelle, me paraissait avoir quelque chose de spécifique, capable de me donner momentanément la sécurité d’un point de vue.





&

Audition d’un court extrait de : Philip Glass, Open the Kingdom, « Liquid days », part II.



LECTURE D’INÉDITS

JMB :

Goélette La Bienvenue
En mer, ce 21 février 1864
11° 00 N
17° 12 W.

Marie, ma chère femme, l’Ascension, ses sternes noires en piqué, dernier caillou sur notre route depuis Le Cap, après quoi, passée la Ligne, deux semaines durant c’est le temps qui tourne à l’angoisse dans les calmes !
A présent, nous remontons vers le Cancer en serrant les vents de nord-est…
Persévérer, est-ce vivre encore…
Car les nuits où cependant la brise est fidèle et la mer sans ruse – les claquements de toile, l’eau contre la muraille, les membrures qui jouent dans la chambre n’étant rien que la peau du monde où s’abrite le silence – ces nuits-là, Marie, moi, hébété, je sens du creux du ventre, j’entends, me traverser un cri, je l’entends comme s’il montait du fond des eaux !
Comment votre âme, si franche, l’accueillerait-elle, ce cri, ce cri de nuit plus éperdu qu’un cri de naufragé !
Mais je m’abandonne à votre image, dont je veux la splendeur comme un soleil, puisque toujours la pudeur cède aux jeux des amants vainqueurs… [5]

PhR :

Il n’y a ni fiction, ni réel, seulement parler au lieu de se taire, selon la loi du moindre effort. La main droite cherche l’amour, la main gauche explore le rêve, la voix haute improvise sa chanson en suivant la ligne de coupe. Mais un dysfonctionnement du système est apparu vers dix, onze ans, lorsque la joie avec laquelle j’accomplissais mes devoirs d’enfant fut changée en stupeur à la mort brutale de mon meilleur ami, happé par une voiture alors que nous sortions de la forêt. J’ai suivi son cercueil, seul, devant ses parents, jurant de consacrer désormais tous mes talents, ainsi que toutes les possibilités de ma future vie, à obtenir réparation. J’ai enfoncé chacune de mes douleurs comme une bombe dans la terre, et, ayant enduré depuis lors un nombre considérable d’accidents, involontaires ou provoqués, je suis devenu l’otage permanent de l’ennemi que je combats. Mais suis-je resté fidèle à mon serment ? Il m’est pénible de me souvenir avec précision des quelques mois durant lesquels eut lieu la profonde métamorphose de mon caractère. J’étais un élève brillant et je le suis resté, mais à la fierté de rendre les meilleurs travaux de la classe, s’est mêlé un sentiment de responsabilité. Ma pensée m’intima l’ordre de me préparer à témoigner. Cette injonction, dont j’étais innocent, et dont je ne comprenais, ni même ne pressentais, les motivations, fut prononcée sur un ton si péremptoire, que je l’ai très vite reconnue comme promesse du destin. Certains pensent que la difficulté de la tâche qu’ils accomplissent en garantit la légitimité. J’ai, quant à moi, appris à voler au-dessus de mon corps, sans me soucier de la valeur des choses que les autres ne savent pas faire. Je me suis exercé dans le plus grand secret, avec acharnement, durant de longs mois, enfermé dans le placard de ma chambre, mangeant et dormant à peine, ne buvant qu’un peu d’eau salée, respirant au bord des poumons, jusqu’à ce que je me soulève en plantant mes ongles dans ma nuque. J’appartenais donc à la famille des jeunes princes, car l’isolement convoque tout un peuple de présences invisibles, que l’impossible arrache vivants au monde.
Autour se trouve une structure qui marque la limite entre dehors et dedans. Les arêtes métalliques de cette construction sont télescopiques, faites du langage de tout le monde, des tiges de segments creux, pourtant reliés les uns aux autres par une substance grasse, dont la progression impérieuse, scintillante, est si rudimentaire qu’elle suffit à produire l’espace et le temps, sauf dans les angles, qui semblent sur le point de se disloquer, emballés de toile isolante jaune, comme sur les scènes de crime [6].

JMB :

Corps penché sur soi
c’est l’âme qui sonde
ses dépouilles
et demande ce que pèse
l’intime
L’âme qui rêve questionne :
Orphée ramènera-t-il
de si loin qu’il écrive
un texte monde
qui enchante son vertige

Corps abîme
qui pèses sur le rien
je dois t’enfanter
à nouveau
Personne ne portera sa plainte
c’est peine perdue
contre la ruse
sans visage et sans nom
qui orchestre sa danse oblique
dans les filets du sang

Dehors est sévère
Il effraie les gagne-petit
Qui donc tient ensemble tous ces fils
demandent les naïfs
Qui porte les rumeurs les cris
la joie

Suffit qu’on cesse d’écouter
cavaler la langue
comme elle peine à dire le secret
pour entendre résonner du vide

On peut blesser la phrase
et barboter dans les signes
jouer ses tours de funambule
ça fait toujours autant de bruit
le monde
autour de la feuille

Nous n’y sommes pas
nous n’y sommes pas de corps
dans la guerre réelle
La distance anesthésie
Images et paroles s’injectent
comme le curare
et la vue s’accommode

Très loin de la main qui tranche
et choisit le désastre et la victoire
pour seul mensonge et vertueux calcul
effilés
dans la chaleur du bleu des mers d’Orient
jouent les fuselages les coques gris hygiène
les tanks les mines à écloper
ceux qui peinent aux champs
aux rizières
et vont comme ça simplement
repiquer et labourer leur mort

Va-t-on maintenant dresser à nouveau
la liste des peines
et faire grincer la page
laissant courir les doigts rompus
aux carnages
tôt apprivoisés à désigner l’horreur
et sa mémoire
pour s’obliger en toute fin
à la raison modeste
à son armure

Allons-y voir
cœurs complaisants
jusqu’où travaillent
la haine et sa patience
et à quelle place
de recul en recul
on se résigne
saluant obliquement le courage
de ceux qui mêlent leur sang
au sang

De quel tribunal parlez-vous
Approchez
tendez l’oreille
Les faits sont simples
et nécessaires
Et dehors abrite la patience
Comme de juste
la cruauté ne veut rien en échange
elle ne souffre
qu’une parole rare

Qu’au moins le travail innocente la page
qu’il l’ouvre sur plus vaste qu’elle
que jouent dans ces poèmes
expirés le temps de reprendre souffle
ces lueurs irisées
que l’on voit aux rues
aux fenêtres
aux ciels
que la pluie a noyés
aux yeux qui nous aiment [7]

PhR :

L’accusé veut se justifier, le coupable se faire pardonner, mais que cherche la victime ? Certaines choses sont simples, d’autres compliquées, des catastrophes se produisent, quelques-unes sont évitées, tandis que gouverne l’alternance du jour et de la nuit, du bien et du mal, et que rien ne régit les zones intermédiaires, les gris, les peut-être, le langage, l’agonie.

Là où elle se tient, se trouve un étranglement.

« Je est le nom du corps », dit-elle, juste avant de partir, car elle s’absente souvent dans le séjour de ses histoires, sans jamais donner la raison de son départ. On n’apprendra pas qui elle est, ni ce qu’elle pense, ni pourquoi elle fait ce qu’elle fait. J’ignore pourquoi je l’entends, et surtout si elle s’adresse à moi. Peut-être est-ce parce que je travaille avec des enfants enfermés pour des crimes allant du viol au meurtre ? Peut-être est-ce parce que je sais que la plupart d’entre eux considèrent leurs méfaits comme autant d’étapes nécessaires vers le bonheur ? Je décide de ne pas me laisser absorber par le mystère de ses déplacements, tellement imprévisibles, et la plupart du temps trop fugaces, pour être transcrits sans qu’intervienne, avec l’effort de mémoire, une part importante d’imagination, mais d’en tenir le compte précis. Peu après je m’aperçois, tant le phénomène est insolite et semble terrible pour elle ─ sa structure se plie, se déforme, rougeoie sous l’action d’une force invisible dont elle endure l’emprise sans esquisser le moindre geste de défense ─ que le besoin de partager non seulement son sort, mais jusqu’aux plus insignifiants événements de sa vie, de m’approcher d’elle jusqu’à sentir rayonner son supplice contre ma paume, l’emporte sur celui de témoigner. Elle n’emprunte jamais les orifices naturels pour entrer et sortir, leur préférant les surfaces homogènes et dures, la paroi occipitale, l’os iliaque, la hampe évasée de l’omoplate, qu’elle percute, fend, perfore en pivotant. Mais il arrive qu’une vitesse trop élevée, une infime variation de lumière suffit à accélérer sa course, ou qu’un souffle latéral, infléchissent sa trajectoire puis la désaxent avant l’impact, et qu’elle se présente de face, percutant l’os à plat, surface contre surface, et ricoche sur lui avec fracas.

Elle reste alors allongée en chien de fusil, en proie à une forme extrême de tétanie, dont elle finit par sortir au prix d’interminables convulsions. Les arêtes jaunes de sa forme noire, oxydée par la sueur, font soudain éclater l’écorce d’excréments et de peau morte. Ses poumons, trop longtemps privés d’air, émettent une longue plainte. En de tels instants, comment ne pas vouloir l’accompagner, comment songer à me préserver du danger, fût-il mortel, alors que celle qui s’est immédiatement imposée à moi comme modèle de liberté, me témoigne une telle confiance ?

J’éprouve, à la regarder, le sentiment de me préparer à la mort, ou, plutôt, d’attendre que se produise le dernier fait qu’il me sera possible de nommer - l’idée du nord, l’image d’un lac - comme on se tient en éveil, glabre, frissonnant d’odeurs et de sons, avant une opération chirurgicale cruciale dont l’issue cesse soudain de paraître importante, alors que la paix infuse l’espace clos de la chambre, dans le corps immobile dont les yeux ont pris la couleur du plafond, un gris uniforme d’écrou, fait pour l’hallucination, sur lequel le regard trouve la promesse d’un voyage extraordinaire, suspendue au milieu de hautes décorations en style chinois, une figure mate, cambrée à se rompre, entre deux crocs de boucher [8].

ÉPILOGUE


JMB :
Alors, cher Philippe Rahmy, maintenant que vous avez bien lu vos inédits, vous qui avez tant prétendu ce soir, consentiriez-vous à vous montrer un instant accessible, et à nous dire pourquoi vous écrivez ?

PhR :

Qui se prévaudra d’une quelconque autorité et s’avancera pour prendre la parole, qui prétendra imposer sa loi ou agir au nom de l’idéal, qui se voudra donneur de leçons, détenteur du savoir, montreur de merveilles, me trouvera en travers de sa route, porté par les réquisitions secrètes de ceux qu’une injustice insurmontable, qu’une naissance disgraciée, qu’un manque d’amour, de talent ou de forces, réduisent au silence. Parler est une tâche sacrée que l’écriture couronne. Devoir, peur, famine, peu importe la raison qui pousse une créature à mordre. L’écriture pourchasse les méchants, et les frappe avec une égale violence, combattant le mal intérieur et extérieur qui les corrompt de vouloir, comme de faire régner, l’ordre. Il faut en effet une raison supérieure pour écrire, un sacrifice que n’entache aucun salaire, pas même sous la forme innocente d’une satisfaction. On ne devient pas écrivain, on naît affublé d’une corne à la place du cerveau pour éventrer les gens, pour subvertir les règles [9].

PhR :
Alors, cher Jean-Marie Barnaud, maintenant que vous avez bien lu vos inédits, vous qui avez tant prétendu ce soir, consentiriez-vous à vous montrer un instant accessible, et à nous dire pourquoi vous écrivez ?

JMB :

Ce n’est rien, avait-il dit, rien de sérieux, ce que j’écris, la poésie, la fiction. Des foutaises. Non. Il n’y a rien de moins sérieux au monde. C’est simplement mon handicap, ma moins mauvaise manière de marcher, de courir, de traverser le peu d’espace qui... un pied chasse l’autre. Il n’y a derrière que de la poussière, à peine une empreinte, et puis le sable. Le sable des journées, avait il ajouté avec une grimace de commande. Ne pas se retourner.
C’est comme cela qu’il faudrait être : écrire léger, je suis un homme léger, poser à peine ses sandales sur le sol, aucun vestige, faire avec ce qui vient, sans plus. C’est quand faire beau dégoûte qu’on commence vraiment à comprendre le piège que c’est, l’écriture. Le tort, c’est d’avoir mis les doigts là dedans. Des doigts fêlés. C’est comme une drogue. On ferait mieux peut être de vaquer au plus pressé, aux choses immédiates, les causes, l’humanitaire, tout çà. Il faut se débarrasser de la littérature. Vous aimez trop la littérature. Nous l’aimons tous trop. Alors on répète. Je ne sais même pas s’il faut aimer les livres. Quelques uns sans doute, et le peu de mots qui servent à se tenir. Alors peut être on commence à sonner juste. Et on brûle tout ce qu’on a fait jusque là. On ne garde plus rien.
Et pourtant vous publiez, vous écrivez toujours, avait dit quelqu’un, demandant aussi sur quoi maintenant il écrivait.
Et si je vous réponds sur rien, précisément, vous direz que c’est facile, n’est-ce-pas. Et pourtant.
C’est à dire, j’écris sur ce sol qui me manque un peu plus chaque jour, comprenez vous cela ; sur ce sol que nous partageons tous, et qui se dérobe. Comprenez vous. C’est à partir de là que j’écris ; de ce rien-là. Pour me tenir léger [10]

[1Le Méridien, Seuil, La librairie du 21e siècle, 2002, p. 72-73. Traduction de Jean Launay.
Le texte allemand et sa traduction française seront lus en alternance par P. Rahmy et J.-M. Barnaud, et par courts fragments.

[2Gabriele d’Annunzio, Nocturne, transbordeurs, 2008, p. 214.

[3Carnet, Fata Morgana, 1994, p. 34-35.

[4Maurice Blanchot, Celui qui ne m’accompagnait pas, L’Imaginaire Gallimard, 2004, pp. 8–10.

[5Ce texte est extrait de Où chaque soleil qui vient est un soleil rieur, dont on trouvera sur remue.net les références de la première édition, ainsi qu’un enregistrement audio par l’auteur.
Le texte paraîtra chez Cheyne éditeur à l’été 2008, dans une édition revue et corrigée, augmentée d’une postface, Lignes de foi, et de dessins de Laurence Jeannest.

[6Philippe Rahmy, extrait de Nu intégral, inédit.

[7J.-M. Barnaud, extrait de Fragments d’un corps d’oubli, inédit.

[8Philippe Rahmy, extrait de Nu intégral, inédit.

[9Philippe Rahmy, extrait de Nu intégral, inédit.

[10Extrait de Aral, L’Amourier éditions, 2001.