À propos de Roman avec cocaïne de M. Aguéev

« Chers et bons prophètes, n’attisez pas dans nos âmes les sentiments élevés et humains et ne faites aucune tentative pour nous rendre meilleurs. Car, voyez-vous, tant que nous sommes mauvais, nous nous contentons de petites lâchetés ; quand nous devenons meilleurs, nous tuons. »


L’histoire de certains livres est parfois un roman en soi. De même la façon dont ils nous arrivent entre les mains. J’aimerais un jour accumuler toutes ces histoires improbables, drôles parfois, tristes, aussi. Pourquoi ceux qui parlent des livres ne racontent-ils jamais l’arrière-histoire de leur lecture ?

Le livre Roman avec cocaïne m’avait été prêté par un ami de sept ans, juste avant que nous nous brouillions définitivement. J’ai hésité à le lire. Je l’ai reposé plusieurs fois sans même l’ouvrir. Le désir me faisait défaut. Il me dégoûtait, comme me dégoûtait la personne qui me l’avait proposé à la lecture. Ce livre traîna pendant neuf mois au fond d’une pile, derrière une autre, plus importante, qui me semblait suffisante, à vue de nez, pour que je n’aie jamais à le lire. J’ai mis ces deux piles dans mes valises avant de partir en vacances. Je me souviens que j’étais en retard, et je n’ai pas regardé le détail de ce que j’emportais. Il se trouve que j’ai beaucoup lu pendant ces vacances, et j’en suis venu à l’ouvrir, du bout des yeux, en me promettant de le jeter à la première phrase qui ne serait pas parfaite. C’est le contraire qui s’est produit : je l’ai adoré comme j’ai aimé peu de livres. Au moins ce type m’aura-t-il laissé autre chose que son mauvais souvenir.

Roman avec cocaïne parut d’abord sous la forme d’un feuilleton dans les numéros 1 à 17 (du 15 mars au 5 juillet 1934) de l’hebdomadaire Illustrirovennaia Jizn (« La Vie illustrée »), dont les bureaux étaient rue Saulnier, à Paris. Son auteur l’avait envoyé par la poste depuis Istanbul, en Turquie. Il avait signé M. Aguéev. Il semble qu’il eut un succès immense dans la communauté des Russes exilés qui étaient les premiers lecteurs de cette revue. C’est pourquoi l’on fit des recherches pour retrouver ce mystérieux M. Aguéev, en vain. De lui, au final, on ne sut rien pendant soixante-dix ans, et l’on ne lut rien d’autre que ce livre et une nouvelle qui arriva de la même étrange manière, qui s’intitula en français Un sale peuple. Cependant Roman avec cocaïne ne fut jamais oublié par ceux qui l’avaient lu. Il reparut en 1983, chez Belfond. Cette fois-ci, semble-t-il, la critique le découvrit, et avec elle, un plus large public.

Roman avec cocaïne raconte les petites et les grandes histoires de Vadim Maslennikov, un jeune homme de seize ans, dans la Russie révolutionnaire : ses amitiés, ses détestations, ses aventures amoureuses, ses détresses financières, ses relations avec sa mère, jusqu’à ce qu’il découvre la cocaïne, et s’emporte avec elle jusque dans la mort. Ces chroniques de « l’immortel tourment de la dèche », selon la belle formule de l’un des personnages, sont racontées sans fard, dans un style peu commun fait d’un mélange de truculence, de cynisme, de cruauté et d’esprit.

Le roman commence par une scène étonnante qui accroche son lecteur comme peu d’introductions savent le faire. Elle se passe dans la cour du lycée où Vadim Maslennikov fait ses études. Ce jour-là, il a oublié l’enveloppe contenant l’argent qu’il devait amener au lycée afin de régler les frais de scolarité, et sa mère arrive pour la lui remettre.

Avec sa pelisse râpée, son bonnet ridicule qui laissait pendre de petits cheveux gris (elle avait déjà cinquante-sept ans), ma mère se tenait seule, à l’écart et sa visible inquiétude d’une certaine façon accentuait cette pitoyable apparence, tandis qu’elle scrutait avec impuissance la cohue des lycéens courant devant elle ; certains se retournaient pour la regarder et ricanaient. J’aurais voulu glisser, inaperçu, mais me voyant et s’éclairant aussitôt d’un tendre sourire, non pas gai mais docile, ma mère m’appela, et malgré ma honte affreuse devant mes camarades, j’allai vers elle. « Vaditchka, mon garçon, dit-elle de sa sourde voix de vieille en me tendant l’enveloppe et en me touchant un bouton de mon pardessus de sa petite main jaune – craintivement, comme si elle avait peur de se brûler -, tu as oublié l’argent mon garçon, et moi j’ai pensé il va s’inquiéter, alors voilà, je l’ai apporté. » L’ayant dit, elle me regarda comme si elle demandait l’aumône, mais rendu furieux par la honte qu’elle m’avait infligée, je répliquai dans un murmure haineux que les sensibleries n’étaient pas de mise, et que, puisqu’elle n’avait pas pu se retenir et m’avait apporté l’argent, elle n’avait qu’à aller payer elle-même. Ma mère restait là, silencieuse, écoutait sans répondre, baissait les yeux dans une attitude coupable et douloureuse ; dévalant l’escalier déjà désert et tirant la porte résistante qui aspirait l’air avec bruit, je me retournai et la regardai, non par pitié pour elle, mais par crainte de la voir éclater en sanglots dans un endroit aussi peu indiqué. Ma mère était toujours sur le palier et, penchant la tête avec tristesse, me suivait des yeux. Voyant que je la regardais, elle agita la main qui tenait l’enveloppe, comme on le fait à la gare, et ce geste, si jeune et si alerte, ne faisait que montrer davantage à quel point elle était vieille, loqueteuse et pitoyable. Dehors, je fus rejoint par plusieurs camarades, et l’un d’eux me demanda qui était ce pitre en jupons avec qui je venais de parler ; je répondis en riant joyeusement, que c’était une gouvernante tombée dans la misère, qui était venue me voir avec des lettres de recommandation, que je pouvais les présenter s’ils le désiraient : ils pouvaient lui faire la cour, peut-être avec succès ? À peine ces paroles prononcées, les éclats de rires qu’elles provoquèrent me firent sentir que c’était trop, même pour moi, et qu’il n’aurait pas fallu les dire. Et lorsque, ayant payé, ma mère, voûtée comme si elle voulait se faire encore plus petite, sortit sans regarder personne, suivit le chemin vers le portail aussi vite qu’elle le pouvait, frappant l’asphalte de ses petits talons éculés et complètement tordus, je sentis que mon cœur souffrait pour elle. Cette douleur qui au premier moment me brûla d’une façon si cuisante, fut cependant de courte durée : quand, revenant du lycée, j’entrai dans la maison et suivis jusqu’à ma chambre l’étroit couloir de notre pauvre appartement où ça sentait toujours la cuisine, cette souffrance, bien qu’elle eût cessé de faire mal, me laissait encore une impression pénible, tant elle avait été aiguë une heure auparavant ; ensuite, quand dans la salle à manger je me mis à table, et quand ma mère, assise devant moi, servit le potage, cette souffrance non seulement ne me dérangeait plus du tout, mais il m’était même difficile d’imaginer qu’elle avait pu, à un moment quelconque, me troubler.

Ce livre est à l’image de cette première scène. Il ressemble à un geste brutal, violent et sans vergogne, comme une lacération. Quelque chose se déchire dans la littérature avec ce roman. Cette chose est de l’ordre du masque. Mais il se trouve que cette forme assez inédite du jeu de massacre des bons sentiments prend des tournures qui sont parfois infiniment drôles et spirituelles. Ainsi lorsque Vadim rencontre son futur grand amour : Sonia.

Cela se passe à la fin d’une soirée de beuverie passée en compagnie de son ami Yag. Au milieu de la nuit, ces deux-là se retrouvent avec un couple de filles faciles dans l’appartement de l’une d’entre elles. Au moment où Yag entreprend l’une des deux filles, une table s’écroule, causant un grand bruit et provoquant l’irruption de la propriétaire, simplement habillée d’un pyjama d’homme. Il s’en suit cette conversation entre la propriétaire et Vadim :

Elle : Votre camarade chante fort bien. Mais pourquoi ferme-t-il les yeux ? Ah oui ! C’est pour ne pas voir que je me bouche les oreilles. Moi : L’esprit ajoute à l’apparence d’une femme la même chose qu’un vêtement masculin prête à sa silhouette, il souligne ses charmes et ses défauts. Elle : Je crains que ce ne soit que grâce à ce vêtement que vous n’avez apprécié mon esprit. Moi : C’est par politesse. Il serait dommage d’apprécier votre silhouette d’après votre esprit. Elle : On pourrait préférer la galanterie à la politesse. Moi : Je vous remercie. Elle : De quoi ? Moi : La politesse est asexuée. La galanterie est charnelle. Elle : Dans ce cas, je peux vous assurer qu’il n’est pas dans mon intention d’attendre de vous de la galanterie. Et d’ailleurs vous… Pour celui qui est galant - la femme sent la rose, et pour ceux qui sont comme vous, on dirait que même la rose sent la femme. Et si l’on vous posait la question, vous ne sauriez même pas pour de bon ce qu’est une femme. Moi : Ce qu’est une femme ? Mais si, pourquoi ? Je sais : la femme c’est comme le champagne, froide elle enivre davantage, et dans un emballage français, elle coûte plus cher.

Faisant flotter son pantalon et claquer ses talons, elle s’approcha de moi. « Si votre définition était exacte, dit-elle doucement avec un clin d’œil éloquent du côté de Nelly et Kitty, j’aurais le droit d’affirmer que votre cave à vin laisse beaucoup à désirer. (Éprouvant l’enthousiasme pudique du vainqueur, je baissais la tête sans rien dire.) Cependant, ajouta-t-elle rapidement et presque en chuchotant, peut-être pourrons-nous reprendre un jour cette conversation piquante. Je m’appelle Sonia Mintz. »

Les scènes qui racontent la première ivresse cocaïnomane de Vadim Maslennikov sont époustouflantes de beauté et de justesse, et elles constituent à elles seules un morceau d’anthologie de la littérature. Cependant, il ne faut pas s’y fier, ce livre n’est pas un roman sur la drogue. Car il y a deux sujets qui semblent maudits pour la littérature, en ce sens qu’ils tendent à rendre aveugles les liseurs, et parfois aussi, stupides les éditeurs : la drogue et le sexe.

(On connaît mille exemples concernant la littérature dite pornographique. Pour ce qui est de la drogue, je pense immédiatement à Morphine de Boulgakov. Je songe aussi au somptueux roman de Robert Desnos qui s’intitule Le vin est tiré et qui est paru dans la collection L’Imaginaire de Gallimard avec une quatrième de couverture aberrante, et dans tous les cas, indigne de la beauté absolument littéraire de ce texte.)

Il faut plutôt comprendre Roman avec cocaïne comme un puzzle dont le sens et la cohérence se trouvent en dehors du roman, du côté de l’histoire de la Russie, et peut-être plus particulièrement du rapport de la révolution bolchévique à l’antisémitisme. J’ai trouvé cinq pièces à ce puzzle que je livre ici comme on ébauche une hypothèse.

La première pièce du puzzle est une date : octobre 1918. Il y a très peu d’indications temporelles dans Roman avec cocaïne, et l’on ne trouve qu’une seule date, mais il faut certainement douter que ces indications soient anodines. Le lendemain de sa première expérience avec la cocaïne, Vadim Maslennikov prend la chambre d’un ami qui la lui laisse « pendant les trois mois » où celui-ci sera absent, nous précise le texte. A la toute fin du roman, lorsque le héros mourant quitte cette chambre pour être transporté à l’hôpital, nous sommes « pendant les gelées de janvier 1919 ». C’est ainsi que nous comprenons que sa première prise de drogue a eu lieu au mois d’octobre 1918.

En octobre 1918, la révolution bolchevique a un an. C’est encore un enfant. D’ailleurs, la scène de la pesée de la poudre de cocaïne débute par la description de deux objets : un album de famille et un bébé nu en bronze qui tient un candélabre. Sur le dessus de l’album, il y a une image. Cette image représente une troïka (sic) dont l’auteur nous précise qu’elle est « lancée crânement par un cocher au fouet levé avec des nuages sous les patins du traîneau ». Quant à l’enfant, il ne fait pas l’objet d’une description, mais d’un jugement, et celui-ci n’est évidemment pas d’ordre esthétique :

Dans quelles ténèbres imbéciles planaient les gens qui fabriquaient de telles choses, et aussi ceux qui ont acheté un objet pareil ? Mon cher, regardez (il me saisit par les épaules), regardez seulement sa physionomie. Pensez (il serra le poing contre son front) que ce bébé soulève de son bras tendu un poids cinq fois supérieur au sien propre, mais c’est monstrueux, c’est comme vingt pouds pour vous ou moi. Eh bien ? Qu’exprime cependant son minois ? Y voyez-vous ne serait-ce que le moindre reflet de lutte, d’effort ou de tension ? Mais si vous sciez le candélabre attaché à sa menotte, je vous assure que la plus sensible des nourrices ne saurait deviner, en regardant sa frimousse si ce bébé veut dormir ou s’il va maintenant… Affreux, affreux.

La deuxième pièce du puzzle, ce sont trois personnages : Hirgué, Mik, Zander. Ils sont ceux qui initient Vadim Maslennikov à la cocaïne. Trois, comme l’étaient Lénine, Staline et Trotski, et le jeu de les reconnaître est facile : « Hirgué se leva avec un paresseux dégoût, me tendit la main avec un paresseux dégoût, et, s’étant rassis, se mit à regarder au-dessus des têtes avec un paresseux dégoût. » Zander à des yeux pointus et un nez de rapace. De Mik, le narrateur nous dit simplement qu’il était très nerveux.

La troisième pièce du puzzle se trouve dans l’histoire de la révolution bolchevique elle-même : c’est la Yevsektsiya. Il s’agit de la section juive créée par Lénine au sein du Parti communiste d’Union soviétique. Son rôle historique fut déterminant dans l’antisémitisme soviétique puisqu’elle avait notamment pour objectif de purger la révolution bolchevique de toute influence juive. Il se trouve qu’elle tint sa conférence fondatrice le 20 octobre 1918, le jour même où Vadim goûte à la cocaïne pour la première fois.

La quatrième pièce du puzzle se trouve dans la personnalité de M. Aguéev. Le mystère entourant les origines de Roman avec cocaïne engendra de nombreuses spéculations et quelques enquêtes. En 1983, on a imaginé que ce roman était l’œuvre de Nabokov. En 1985, Alain Garric, un journaliste de Libération qui voulait plus que les autres croire en cette piste, chercha à rassembler les preuves de cette imposture. Il ne les trouva pas, et pour cause : ce n’était pas l’œuvre de Nabokov. Mais le récit de sa quête est une belle histoire que l’on peut lire dans le cyber-espace. De plus, elle dévoile une partie du mystère.
La vérité sur M. Aguéev se trouvait dans les souvenirs d’une très vieille femme qui se reposait dans une maison de retraite de Montmorency : Lydia Tchervinskaya. Cette femme, qui avait dû être très belle si j’en crois la photo qui illustre ce récit, avait connu l’auteur de Roman avec cocaïne en 1934, à Istanbul. Ils s’étaient aimés. M. Aguéev de son vrai nom s’appelait Mark Abramovitch Lévi. La quatrième pièce du puzzle est celle-ci : M. Aguéev était d’origine juive.

Le cinquième et dernier élément du puzzle est une minuscule pièce. C’est à peine une indication. C’est une phrase conservée par chance dans la mémoire d’une vieille personne, et miraculeusement rapportée par un journaliste qui ne lui a pas accordé une immense valeur. Lorsque Lydia lui avait demandé si l’histoire de la cocaïne était réelle, Mark Abramovitch Lévi, alias M. Aguéev aurait eu cette réponse : « Vous comprenez bien que la question n’est pas là. »

Mises les unes à côtés des autres, ces six pièces dessinent une autre signification pour Roman avec cocaïne que celui d’un magnifique texte sur une expérimentation avec la drogue. Ils suggèrent une œuvre sur désastre annoncé de la révolution bolchevique. Ils inclinent à penser la catastrophe de l’antisémitisme au cœur du roman. Ils composent, entre autres, ce message : la Russie bolchevique mourra de son antisémitisme.

Alors nous comprenons d’un autre regard les relations entre Vadim Maslennikov et sa mère. Et il s’éclaire d’une autre lumière ce passage où le héros dit de lui-même, et donc de la Russie communiste :

Telle était mon attitude envers les autres, telle était ma dualité : d’un côté, le désir d’embrasser le monde entier, de rendre les gens heureux et de les aimer ; d’un autre, la dilapidation éhontée des sous laborieusement acquis par une vieille femme, et une cruauté sans limites envers ma mère.

Il n’y a certainement pas une seule clef à ce roman protéiforme, riche de mille expériences différentes, coupant comme une lame et susceptible d’innombrables analyses. Mais il est certainement significatif que la vie du héros, à la fin de son aventure avec la drogue, tienne l’espace d’un moment (par ailleurs étrange et confus) à la seule volonté de Vassili Bourkevitz, celui qui fut jadis le meilleur élève de la classe de Vadim. Un personnage dont le narrateur explique au tout début du roman :

Nous regardions ses pieds dans leur chaussures éculées et sales, son pantalon râpé avec, aux genoux, des poches disgracieuses, ses pommettes coulées en boule de billard, ses minuscules yeux gris et son front osseux sous des mèches chocolat, et nous percevions, nous sentions en lui, d’une façon aiguë et irrésistible, fermenter, pousser en avant la terrible force russe qui ne connaît ni barrière, ni obstacle, ni barrage, une puissance d’acier solitaire et morose.

C’est ainsi que ce livre peut aussi se lire comme un abandon. Celui d’une « terrible force russe » qui commence par affirmer sa grandeur, dans la cour du lycée, sous la forme d’une sortie impériale :

L’antisémitisme n’est pas du tout effrayant. Il est seulement répugnant, pitoyable et bête : répugnant parce qu’il est dirigé contre le sang et non la personne ; pitoyable parce qu’il est envieux alors qu’il voudrait être méprisant ; bête, parce qu’il consolide davantage ce qu’il a pour but de détruire.

Avant d’abandonner la Russie, alias Vadim, à la mort, en refusant de le sauver.


Nota bene : Roman avec cocaïne est disponible en poche, dans la collection 10/18.

Miguel Aubouy - 20 juin 2008