Prendre l’actualité au mot

C’est un soir où l’on regarde la télévision. C’est un dimanche soir où il fait chaud. On regarde la une ou la deux, qu’importe. On regarde les infos. Le mot généraliste - les infos - que l’on a gardé de l’enfance sans vérifier si cela correspondait encore au contenu. Les infos ou le 20 heures, ce truc très sérieux qui nous ennuyait plus jeune et qui est devenu rituel chez certains.

Alors parfois on y retourne par habitude, moins qu’avant.

Ce soir-là des images de l’incendie du centre de rétention administrative situé à Vincennes. Un endroit où sont enfermées des personnes que l’on soupçonne d’être en situation irrégulière sur le territoire français. Rien d’autre. Des personnes sans papiers que l’on arrache à leur famille, leurs amis et aussi à leur travail parce qu’il manque l’autorisation de séjour, qu’ils obtiennent parfois après plusieurs jours d’enfermement.

Mais ce qui retient mon attention devant ce reportage et qui justifie un article dans une revue littéraire, ce sont les propos de la correspondante du journal.
Postée devant le bâtiment en feu, elle commente l’événement. À un moment elle a une hésitation - c’est bref mais tout à fait audible : ... les déten... les retenus ! Elle a failli dire quelque chose et s’est reprise. Mais on a entendu. On a entendu qu’en France des personnes enfermées dans un lieu surveillé par des policiers ne sont pas des détenus mais des retenus.
Quelle merveille le langage. C’est comme un jeu. Dans les prisons il y a des prisonniers, dans les centres de détention il y a des détenus et dans les centres de rétention il y a des RETENUS. CQFD !

Elle a failli utiliser le mot de l’évidence et du ressenti, mais elle l’a abandonné. Renié. Elle ne pouvait pas utiliser ce mot. Elle a utilisé l’autre. Retenu. Celui qui fait sérieux et qu’utilise le ministère de l’Immigration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire dans ses communiqués de presse.
Retenu est un mot qui laisse entendre que la personne concernée ne subit rien de grave. Ne dit-on pas pour s’excuser d’un retard avoir été retenu par une réunion, un ami un peu bavard ou un embouteillage. On ne dit pas avoir été détenu par un ami.

Tout va bien, vous pouvez dormir tranquille, ce sont simplement des personnes retenues dans un lieu géré par la police et cerné par des murs recouverts de barbelés. Seule entorse au langage officiel, quand les retenus profitent de l’incendie pour s’enfuir, ils s’évadent comme des détenus.

Et il y a aussi que le mot retenu m’était jusqu’à peu étranger ou alors je n’y faisais pas attention. Alors je vérifie sur les sites de la presse nationale. Et pour la plupart le mot est admis. Assimilé.

Une question de langage qui ne doit pas nous laisser indifférents nous qui prenons la langue au sérieux même quand il s’agit de jouer avec elle. Ce n’est pas un point de détail car nous savons que les mots disent toujours ce qu’ils ont à dire, même lorsqu’ils avancent masqués.

Le langage en dit toujours long sur la réalité : retenus, déplacés et autres techniciens de surface... Relire sur remue.net ce qui a été écrit ici et encore ici.
Et vérifier que si l’histoire ne se répète pas elle bégaye bien souvent.

Alors une revue littéraire doit dire ce que les mots véhiculent. Doit dire que choisir entre détenu et retenu ce n’est pas qu’une question de syllabe et qu’il est important de prendre l’actualité au mot.


Lire aussi Les étrangers sont parmi nous sur le site de François Bon.

Fabienne Swiatly - 23 juin 2008