De la continuité romanesque

  1.

L’instant ne mène pas à l’instant suivant. La porte s’ouvre, le tigre bondit [1].

Le soleil n’était pas encore levé…
Le soleil montait (des vagues bleues, des vagues vertes)…
Le soleil montait (des vagues jaunes et vertes)…
Levé, le soleil ne lançait plus de regards intermittents sur les joyaux couleur d’eau…
Le soleil avait atteint sa pleine hauteur…
Le soleil n‘était plus au milieu du ciel…
Le soleil avait décliné dans le ciel…
Le soleil déclinait…
Maintenant le soleil avait disparu…

Les vagues se brisèrent sur le rivage.

  La phrase en italiques est la dernière des Vagues de Virginia Woolf, les phrases précédentes sont la première de chaque chapitre.

  Avançons, reprenons maintenant par chaque première phrase du récit qui succède à la course du soleil au-dessus de la mer : phases d’un jour de l’aube au crépuscule, étapes d’une vie de la naissance à la mort.

— Je vois un anneau, dit Bernard, au-dessus de moi. Il frémit dans sa boucle de lumière.
  (C’est l’été, les vacances, l’enfance. Bernard, Rhoda, Neville, Jinny, Louis, Susan, Perceval se parlent. Ils regardent le soleil qui joue dans les feuilles – comment des feuilles et des branches forment-elles ce qu’on appelle « un arbre » ?)

— Maintenant, dit Bernard, l’heure est venue. Le jour est venu. Le taxi est à la porte. Mon énorme malle pèse sur les jambes arquées de George.
  (Les années d’école. Filles d’un côté, garçons de l’autre, en pensionnat, qui se retrouvent chaque été. Perceval ne dit rien, d’autant plus présent dans le discours des autres. Leurs paroles à eux, ceux qui parlent, se suivent comme des gouttes d’eau, touchent l’un, l’autre – comment des gouttes d’eau forment-elles ce qu’on appelle « la pluie » ?)

— À l’université, dit Bernard, la complexité devient plus dure, le mouvement et la pression sont extrêmes, la pure excitation de vivre se fait plus urgente de jour en jour.
  (Les années d’université. Hésitations sur la vocation de poète ou d’amant, d’amante ou d’épouse ; lectures qui enthousiasment, identifications ; étonnement sur soi, sur les autres ; interrogations sur l’avenir, sur le groupe d’amis auquel on appartient. Du groupe, de chacun, lequel engendre l’amitié ?)

— C’est beau, et étrange, dit Bernard, resplendissant de flèches et de dômes, Londres s’étend devant moi sous la brume.
  (Jeunes adultes. Premiers choix, engagements professionnels, sentimentaux, intellectuels. Amours qui se révèlent, se déclarent ou se taisent. Réunion pour le départ de Perceval aux Indes. Ils se parlent, chacun se raconte. À qui ? À ses six amis. À celui qui entendra, et peu importe qu’aucun ne l’écoute, la parole ne s’éteint pas de ne pas connaître son interlocuteur, les mots ne se perdent jamais.)

— Il est mort, dit Neville. Tombé. Son cheval a trébuché. A été projeté. La voile de l’univers s’est retournée et abattue sur moi. C’est fini.
  (Perceval est mort dont était amoureux Neville, Perceval est mort qui aimait Susan qui aime Bernard, Rhoda quittera Louis. Certes un seul être vous manque et tout est dépeuplé, ce dépeuplement crée un vide, mais ce vide n’a-t-il pas un bord commun avec la présence ?)

— J’ai signé de mon nom, dit Louis, vingt fois déjà. Moi, et encore moi. Net, ferme, sans équivoque, tel est mon nom. Moi aussi je suis nettement dessiné, sans équivoque.
  (Ils travaillent. Certains se rencontrent, s’aiment, se jalousent ; certains sont proches, d’autres moins. Louis est devenu banquier comme son père. Susan a des enfants, vit à la campagne. Jinny aime les jeunes gens. Ceux qui prennent la parole le font de plus en plus longuement, les autres écoutent, n’écoutent pas, quelle distance y a-t-il entre la parole et l’écoute ?)

— Et le temps tombe, dit Bernard, tombe goutte à goutte depuis le toit de l’âme.
  (Rhoda part en Afrique. Quel temps et quel espace communs les parties dispersées du groupe maintiennent-elles pourtant ? Le thème de la continuité – dans une existence, entre des amis, entre soi et le monde – insiste durant tout le roman ; et cette question : quelle continuité entre la parole adressée à l’autre et l’arc du langage tendu à l’intérieur de soi ?)

— Hampton Court, dit Bernard. Hampton Court. Le lieu de notre rendez-vous. Voilà les cheminées rouges, les créneaux cassés.
  (Ils se retrouvent. Chacun est engagé dans son existence. Depuis quel moment certains l’ignorent, d’autres le savent ; certains l’ont choisi, d’autres non. Perceval vit toujours dans leurs paroles. Une masse étrange se profile devant chacun : le passé. Il fait de l’ombre à leurs actes, à leurs pensées. Quand l’avenir a-t-il retourné sa veste ? Le passé et le futur ont-ils en commun ce bord qu’on appelle « le présent » ?
  Rhoda va se suicider.)

— Maintenant résumons, dit Bernard. Je vais vous expliquer le sens de ma vie.
  (C’est à un inconnu rencontré à bord d’un paquebot qui le conduisait en Afrique que Bernard, depuis toujours celui qui sait construire une histoire, qui en a fait métier, va raconter sa vie et la vie de ses amis, en commençant par celle de Perceval. Dans quelles circonstances, sous quelles conditions une vie se constitue-t-elle autrement que sous la forme d’une succession discontinue d’« instants de vie » ?)


  2.

Je me demande où est la solution, le pont [2]  ?

  Si j’avais eu l’intention de parler de l’œuvre d’un grand peintre, Pablo Picasso par exemple, qui a renouvelé le langage pictural, ses formes, ses matériaux, ses supports, qui a conduit ses prédécesseurs vers des héritiers qu’ils n’imaginaient pas, je vous dirais maintenant : cliquez ou , vous le verrez au travail devant la caméra de Georges Clouzot, pas longtemps mais suffisamment pour avoir une idée de la façon dont il tenait son pinceau, choisissait ses couleurs, esquissait les premiers traits puis recouvrait sa toile et la signait.

  Mais c’est l’œuvre d’un grand écrivain, Virginia Woolf, dont je viens de parler et ce que le lecteur, vous, moi, a entre les mains, c’est le dernier état des versions successives des Vagues, aucun document ne nous la montrant au travail.

  Pourtant si, il y a son Journal d’un écrivain [3]. De nombreuses pages sont consacrées aux Vagues.

  En 1929, Virginia Woolf a quarante-sept ans. Une chambre à soi vient de paraître. Elle pense à un projet qu’elle intitule d’abord « Les Éphémères » avant de choisir rapidement le titre définitif : Les Vagues.
  Extraits du Journal d’un écrivain :

1929. Lundi 10 septembre : « … ce que je voudrais, c’est ne pas commencer à l’écrire, mais y penser, disons pendant encore deux ou trois semaines, entrer dans le même courant de pensée et laisser ce courant tout submerger. Écrire peut-être quelques phrases ici, à ma fenêtre le matin. […] [mais] chaque fois que je m’abandonne au courant de mes pensées, il me rejette. »
11 octobre : « … je ne me suis jamais, de toute ma vie, attaquée à un sujet à la fois si vague et si complexe. Chaque fois que je fixe un point, il me faut penser à sa relation possible avec une douzaine d’autres. Et bien qu’il me soit possible d’avancer assez facilement, je m’arrête sans cesse pour considérer l’effet général. »
Rodmell. Lendemain de Noël : « J’écris des variantes pour chaque phrase ; je fais des compromis, je lance des balles perdues, je tâtonne, et mon manuscrit finit par ressembler à un rêve de fou. Puis je me dis qu’une seconde lecture me donnera de l’inspiration et je rends au texte un peu de sens commun. Mais cela ne me satisfait pas. Je trouve qu’il y manque quelque chose. Je ne fais aucune concession. Je me concentre sur le noyau. Cela m’est égal si tout est raturé. Et je crois qu’il y a quelque chose là. »

1930. Lundi 17 mars : « La pierre de touche d’un livre (pour l’auteur) c’est de parvenir à créer un espace [4] dans lequel vous introduisez tout naturellement ce que vous avez à dire. Comme ce matin où j’aurais pu dire ce que dit Rhoda. Cela prouve que le livre en lui-même est vivant parce qu’il n’a pas écrasé la chose que j’avais à dire, mais qu’il m’a permis de la glisser sans la moindre compression ou la moindre altération. »
Jeudi 1er mai : « Je ne peux pas lire, je ne peux pas écrire, et je ne peux pas penser. Mais la vérité, c’est que je voudrais revenir aux Vagues. Oui, c’est la vérité. Différent de tous mes livres et de toutes les manières possibles, il est particulièrement différent en ce sens que je me suis mise à le récrire et à le concevoir de nouveau avec passion, à peine terminé. Je commence à voir ce que j’avais dans l’esprit, et je voudrais maintenant supprimer des masses de choses inutiles, déblayer, aiguiser, et fourbir les meilleures phrases. Une vague après une autre. Pas de lieu et ainsi de suite. »
Mercredi 20 août : « Les Vagues se réduisent, je crois (j’en suis à la page 200), à une série de soliloques dramatiques. Ce qu’il faut, c’est donner plus d’homogénéité aux entrées et aux sorties, comme un rythme de vagues. Cela peut-il se lire d’une traite ? Je n’en sais rien. Je crois que c’est l’occasion la plus providentielle qui m’avait jamais été offerte, et par conséquent, j’imagine, le plus grand échec. Cependant je me respecte pour avoir écrit ce livre, oui, même s’il révèle tous mes défauts habituels. »

1931. Lundi 2 février : « Je crois que je vais terminer Les Vagues. Cela pourrait être terminé samedi. […] J’estime avoir fait exactement ce que je voulais ; certes, j’ai altéré considérablement mon plan mais j’ai le sentiment d’être parvenue, contre vents et marées, à exprimer certaines choses comme je le désirais. J’imagine que ce "contre vents et marées" est de taille, et que le lecteur tiendra cela pour un échec. Eh bien tant pis : c’est un effort courageux. Je crois que cela valait la peine de lutter. »
Samedi 7 février : « Comme il me reste quelques minutes, je veux noter, le ciel en soit béni, la fin des Vagues ; j’ai écrit les mots : "Ô Mort", il y a un quart d’heure, ayant dévalé les dix dernières pages dans des moments d’une intensité et d’un enivrement tels, que j’avais presque l’impression de courir à l’appel de ma propre voix, à moins que ce ne fût d’une autre (comme lorsque j’étais folle). »
Samedi 14 juillet : « Ce que je voulais dire, c’est que je viens de finir de corriger la scène de Hampton Court (c’est la dernière correction ; Dieu merci). Mais le bilan des Vagues se dresse comme suit :
J’ai commencé sérieusement le livre le 12 septembre 1929.
J’ai fini la première version le 10 avril 1930.
J’ai commencé la seconde version le 1er mai 1930.
J’ai fini la seconde version le 7 février 1931.
J’ai commencé à corriger la seconde version le 1er mai 1931 et fini le 22 juin 1931.
J’ai commencé à corriger le manuscrit dactylographié le 23 juin 1931.
Je le finirai, j’espère, le 18 juillet 1931.
Il ne me restera plus que les épreuves. »

  Certitude que le roman est achevé, ces derniers temps un nouveau projet s’est fait jour, ce sera Trois guinées.
  Les Vagues paraît au mois de septembre. Le lundi 5 octobre, Virginia Woolf note dans son journal : « C’est curieux que le Times, par exemple, fasse l’éloge de mes personnages, alors que mon but était de ne pas en avoir. Mais je n’en peux plus. Je veux mes marais, mes collines, et m’éveiller tranquillement dans ma chambre fraîche. Ce soir, la radio. Demain Rodmell. La semaine prochaine il me faudra rentrer dans la bagarre. »


  3.

La vie ne correspond peut-être pas au traitement que nous lui faisons subir quand nous essayons de la raconter [5].

  Les Vagues tente de saisir à la fois l’arc du langage tendu à l’intérieur de soi et les flèches qui en jaillissent sous la forme de paroles, récits, histoires, confidences. Une flèche n’est pas un harpon, elle n’a pas de crochet, elle n’entraîne aucune corde. Que se passe-t-il, une fois lâchée, pendant sa trajectoire ? La visée suffit-elle à assurer une continuité entre la source et la cible ? Si le voyage engendre le récit du voyage, le récit en transforme le sens, la trajectoire fait retour avec des phrases qui renouvellent ce qui a été vu, perçu. Quelles énigmes, quelles clartés se croisent entre une vie et le récit de cette vie ?

Vous voyez un homme assis à table en face de vous, plutôt épais, assez âgé, aux tempes grises [dit Bernard à l’inconnu dans son monologue final]. Vous me voyez prendre ma serviette, la déplier. Me verser un verre de vin. Et vous voyez la porte s’ouvrir derrière moi, les gens passer. Mais pour vous faire comprendre, et vous donner ma vie, il faut que je vous raconte – il y a tellement d’histoires – celles de l’enfance, de l’école, l’amour, le mariage, la mort et tant d’autres ; mais aucune n’est vraie. Pourtant nous nous racontons des histoires comme les enfants et, pour les orner, nous fabriquons des phrases ridicules, flamboyantes, belles. Je suis las des histoires, des phrases qui reposent solidement de tout leur poids sur la terre ferme ! Je ne crois pas aux tracés de la vie nettement dessinés sur des demi-feuilles de papier à lettres. J’aspire à un autre langage [6] comme en usent les amants, des mots déformés, inarticulés, le son d’un pas sur le trottoir [7].

  C’est souvent qu’une voix prend la parole en doutant des moyens du langage à rendre compte de ce qu’elle va raconter : le récit se dérobe à elle, les mots qui conviendraient lui échappent, elle bute sur son déroulement, ne voit plus sa nécessité, elle est en quête d’un « autre langage ».

  Ce doute, à l’occasion, il est bénéfique de le provoquer.

  Comme Bernard dans Les Vagues, comme le narrateur de La Ligne d’ombre, de Tristes tropiques, du Voyage en Orient, de Za, celui qui prend la parole dans Les Cheveux blancs de Yoshikichi Furui ne commence pas à raconter son histoire sans avoir tiré auparavant, d’un geste d’archer précis, sous ses propres pieds la carpette [8] du langage – et il trébuche. Avec un petit rire toutefois, car ce n’est pas la première fois qu’il l’accomplit, malgré les probables ecchymoses il a confiance dans la chute.
  Et en effet, que les circonstances s’effacent, se brouillent, que la confusion s’installe entre l’avant et l’après, le dessus et le dessous, le haut et le bas, le proche et le lointain, entre des événements d’apparence similaire (les destructions de la guerre et celles d’un tremblement de terre cinquante ans plus tard) – aucun obstacle n’empêche le récit de démarrer, d’avancer, et même, tout obstacle le sollicite.

Vrai ou faux, quand les souvenirs dignes d’être rapportés font défaut et que l’on regrette de ne pouvoir satisfaire la curiosité des jeunes gens, l’un des droits de l’interrogé ne serait-il pas, tant qu’à être l’aîné, de se montrer un peu cuistre ? On se met à fouiller au hasard dans ses lectures romanesques, une jeune femme meurt dans une pension du côté de Hongô, les étudiants de la pension et leurs amis, d’autres qui n’avaient même aucun lien avec la morte, ont été réunis pour la veillée funèbre, les cruches de saké circulent, un sentiment d’abandon les étreint tandis que le vent souffle et ils s’agitent dans la nuit en composant des vers burlesques. Nous sommes en 1937 ou 1938, je venais de naître [9].

  C’est qu’une fois la carpette du langage envolée et le narrateur étalé à plat ventre dans les débris de son histoire, un nouveau sol se découvre : le temps.


  4.

Mais oublier valait mieux que de n’en avoir rien su, me rassurai-je selon une logique qui m’échappait à moi-même [10]

  Les Cheveux blancs commence par une veillée funèbre et des sushis, ce qui accompagne la fin d’une existence et réunit ceux qui resteront.
  Le narrateur, un vieil homme, s’efforce de rétablir « l’arithmétique des années et des mois » après l’opération chirurgicale qu’il vient de subir. Ce temps qui a brusquement éclaté, qui s’est éparpillé autour de lui, comment en retrouver les traces, en renouer les fils, en donner le récit ?

  Le déroulement du roman tient dans les discours que les personnages font de leur passé propre et de leur passé commun, dans leurs discussions. Chacun semble avoir à cœur d’élucider des événements anciens, de convoquer des figures disparues plutôt que d’éclairer un aujourd’hui qui, à ses yeux, compte peu sinon sous la forme d’une camaraderie de proximité, d’un confort raisonnable du corps et de la pensée.
  Ceux aux « cheveux blancs », qui ont quitté le territoire des faits de l’existence pour entrer dans celui de leur récit [11], sont le narrateur, qui dit je, un ancien camarade de lycée nommé Fujisato, et Sugaïke, une connaissance commune. S’y ajoutent le jeune Yamakoshi, connu à l’hôpital, et Toritsuka son épouse, ainsi que la fille de Fujisato âgée de vingt-sept ans.
  Durant toutes ces années jusqu’à l’opération chirurgicale, se demande le narrateur, que s’est-il passé – qu’ai-je vécu ? qu’ai-je connu ? - et dans quel ordre ? Il lui faut sans cesse tout reprendre de zéro, chronologies – le typhon de 1949, les chutes de neige de 1963 -, durées – « …dormir d’un sommeil de plomb, trente minutes exactement » -, coïncidences aussi bien qu’éloignements et paradoxes.

—Rebâti quand ? (et cette question détournant à leur tour mes pensées :) Je me souviens, il y a deux ans, au printemps, j’avais été renvoyé à la maison avant vous, puis un jour que je me promenais dans le coin, je me suis dit, ah, ici aussi tout est neuf.
— Vous vous êtes dit ça, reprit Yamakoshi d’un air ému, semblant tendre l’oreille vers la fenêtre close. Et cet immeuble-ci, quand a-t-il été bâti ? demanda-t-il ensuite.
— En 1968, ça fait donc vingt-cinq ans.
— J’avais cinq ans. Ce coin aussi a beaucoup changé, j’imagine.
— Non, je pense que les plus grands changements avaient eu lieu avant. La Route 8 passait déjà par ici. Il y avait seulement la liaison Tokyo-Nagoya et l’autoroute centrale qui n’étaient pas encore en place quand je suis arrivé, ça faisait des encombrements terribles dans cette rue avec les poids lourds qui coupaient par ici pour aller au centre.
— Mon frère était mort à six ans renversé par une voiture, deux ans plus tôt. Non, ce n’est pas dans cet hôpital qu’on l’a transporté… [12]

  Que le temps se déroute de son défilement ordinaire fait trembler la pensée. Comment se peut-il que du seul fait qu’elle est morte, une sœur aînée soit maintenant plus jeune que soi ?
  Sans ordre avéré, l’esprit tourneboule : si l’on n’est plus certain de pouvoir dire que l’un ou l’autre était en vie à une date donnée, n’en viendra-t-on pas à douter de sa propre existence ? Ces morts, auxquels chacun recourt si aisément pour attester son passé, sous quelle forme circulent-ils encore parmi les vivants ? Ou bien est-ce les vivants qui errent déjà parmi les morts ?

Arrivé là, je réfléchissais, l’épouse de Fujisato est pourtant bien morte il y a cinq ans, c’est-à-dire l’année qui précédait immédiatement cet été chaud, je refaisais les comptes et j’étais stupéfait. Une incompréhensible erreur s’y était donc glissée à un moment. Quand Fujisato avait commencé à parler de cet été-là j’entendais en effet son état d’âme l’année d’après la mort de son épouse, j’acquiesçais à ses paroles, oui, la vue du jardin devait évidemment changer [13].

  La relation entre soi et le monde se déséquilibre : si les événements individuels et les événements collectifs – historiques, politiques, économiques, sociaux - ne se raccordent plus sur une échelle commune, lesquels vont d’abord perdre pied ?

Le malheur de son fils aîné avait coïncidé avec le point maximal d’accélération de la croissance économique de ce pays, l’accident de sa fille aînée coïncidait avec le moment où la croissance avait atteint son plafond ; dans l’un et l’autre cas, la même année, s’était produit comme il va de soi un grand crash [14].

  Le temps qu’on avait cru de bon secours sous les incertitudes du langage se montre à son tour mobile, fugace, inconstant, peu fiable. Il s’éloigne et se rapproche, s’évanouit, réapparaît – une girouette ! Il semble délimiter un jour, une heure, et c’est un autre jour, une autre heure qu’il désigne. Les temps des verbes ne sont pas en reste. Un présent n’a pas la même valeur s’il suit un présent ou un imparfait. Un imparfait n’a pas la même valeur s’il précède un plus-que-parfait ou un passé simple. Certains passés simple sont des présents, les circonstances modulent la conjugaison qui chavire.
  Si chacun des instants qui composent le temps est fonction d’un autre instant, d’un autre fait, d’une autre échelle temporelle, comment reconstruire leur déroulement, leur succession ?
  Et soi, où se placer, comment, selon quelle modalité ?

Si c’était il y a douze ans, alors c’était une durée égale au temps écoulé depuis que l’hôtel dont nous parlions avait brûlé, c’était une durée égale au temps écoulé depuis la mort du père de Yamakoshi qui avait deux ans de plus que moi – et en faisant tous ces calculs je me suis aperçu que mon père à moi était mort la même année. Pas une seule fois en écoutant Yamakoshi me raconter ses histoires je n’avais calculé l’année de la mort de mon père. Même sans cela, l’année de sa disparition restait mobile dans ma mémoire. À la moindre occasion elle pouvait avancer ou reculer de plusieurs années [15].

  Le moment est venu, pour le narrateur, de reprendre place sur la carpette du langage.


  5.

Si nous n’avions pas coupé le son du souvenir, le corps n’aurait pas résisté [16]

  Des silhouettes s’y tiennent déjà : les personnages des Vagues. Il y a même Perceval, maintenant.
  Et le vieil homme aux cheveux blancs plisse les yeux, les observe. Il les connaît, oui. Il les salue, s’assoit près d’eux et d’emblée s’offusque comme s’il reprenait une conversation interrompue [17].

Mais tout de même […], quand on a vécu de longues années dans un temps lié et que ça ne se relie plus bien [dit-il], on ne peut pas porter de jugement sur les choses comme elles viennent. Parce que le jugement ne dépend pas seulement de l’enchaînement des choses. Il faut d’abord qu’il repose sur un sentiment de continuité du temps qui nous est propre, sinon ça ne marche pas [18].

  Sa question, qui porte sur la faculté de juger et la continuité du temps, est la leur, il ne l’a pas posée au hasard.
  Et Bernard lui répond :

L’exaltation, la descente des colombes est passée. Le chaos, les détails reviennent. Les noms inscrits sur les vitrines ne m’étonnent plus. Je ne me demande pas pourquoi se presser. Prendre un train. La continuité revient ; une chose conduit à une autre – l’ordre habituel.
Mais j’en veux encore à cet ordre. Je ne me laisserai pas imposer cette continuité ; je vais marcher ; je ne modifierai pas le rythme de ma pensée en m’arrêtant, en regardant. Je vais marcher [19]

  Approchons-nous à notre tour, lecteur qui avons, par la grâce de l’amitié, lu à la suite ces deux romans traduits avec précision et intelligence, Les Vagues de l’anglais par Cécile Wajsbrot, Les Cheveux blancs du japonais par Véronique Perrin.
  Cette question, nous la reformulerons ainsi : ce qui a été passé sous silence, ignoré ou écarté, ce qui n’a pas été raconté, a-t-il lié ou délié le temps et la narration ?
  Approchons-nous encore.

  À mieux observer la scène, ceux des Vagues et ceux des Cheveux blancs sont rassemblés sur une partie seulement de la surface du langage, une partie étroite, celle qui s’efforce d’établir la réalité des faits par la vérité de leur récit. Ceux qui ont pris la parole n’ont donc pas tant de place mais cette place nécessaire est celle de la littérature, la seule à oser s’appuyer sur des segments de temps pour raconter des histoires, à oser formuler l’hypothèse que l’espace laissé vide entre une phrase et la suivante, laissé vide par la ligne de blanc, par le saut de page, jusqu’au silence qui mènera au prochain texte rend compte aussi de la continuité.

  Qui sont-ils, dans la dernière scène des Cheveux blancs, ces hommes qui avancent l’un derrière l’autre, en colonne, dans le parc que traversait le narrateur ?
  Ils se succèdent par classe d’âge, du plus âgé au plus jeune. Tous semblent las, faibles, vacillants. Et ils se dirigent vers une avenue extérieure.

  Nous sommes quelques-uns, le vieil homme aux cheveux blancs, ceux des Vagues, le lecteur, à regarder se déployer l’image d’une humanité qui serait soudain sortie des réserves invisibles du temps. Son bon ordre terrifie : est-ce lui qui leur donne cette allure résignée, cette attitude soumise ? Sont-ils issus de quelque désastre fondateur dont ils viennent témoigner ou faire le reproche ? Leur nombre en fait-il une masse attractive ou répulsive ?

  Le vieil homme s’approche.
  Ceux qui défilent détournent les yeux, refusent de croiser son regard.
  Va-t-il se joindre à eux ?
  Son statut est sur le point de basculer : s’il prend place dans la colonne, de personnage de roman il deviendra, comme eux, un homme sujet à la mort.

  J’ouvre la fenêtre.
  Je ne le vois pas parmi ceux qui marchent dans la rue.


Image : Clara-Clara, 1983, sculpture de Richard Serra, Jardin des Tuileries, juin 2008.

Dominique Dussidour - 23 juin 2008

[1Rhoda, dans Les Vagues, traduit par Cécile Wajsbrot, Christian Bourgois éditeur, 2008, page 125.

[2Louis, dans Les Vagues, page 212.

[3Christian Bourgois éditeur, 1984, traduit de l’anglais par Germaine Beaumont, préface de Leonard Woolf, 1er janvier 1953.
On salue ici la réédition en un seul volume de 1558 pages, chez Stock, du Journal intégral (1915-1941) de Virginia Woolf, traduit de l’anglais par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre, préface d’Agnès Desarthe, introduction de Quentin Bell, postface de Frédérique Amselle.

[4C’est moi qui souligne.

[5Bernard, dans Les Vagues, page 260.

[6C’est moi qui souligne.

[7Les Vagues, page 231.

[8Diminutif affectueux désignant le tapis magique des Mille et une nuits.

[9Les Cheveux blancs, traduit par Véronique Perrin, Le Seuil, 2008, page 10.

[10Ibidem, page 99.

[11On pourrait lire ce roman autrement : le récit des déambulations des personnages d’un lieu à l’autre, les souvenirs évoqués ne formant que l’écume fragile, la dentelle évanescente, le bord des trottoirs de la ville.

[12Les Cheveux blancs, page 73.

[13Ibidem, page 205.

[14Ibidem, page 219.

[15Ibidem, page 221.

[16Ibidem, page 317.

[17Il est possible qu’il s’offusque également de ce que lui, un vieil homme, apparaisse plus jeune, puisque plus récent dans l’histoire de la littérature, que ceux qu’il nomme, à part soi, des « blancs-becs ».

[18Ibidem, page 250.

[19Les Vagues, page 149.