Mathieu Brosseau | La nuit d’un seul, extrait

Ce texte est extrait d’un recueil qui paraîtra en 2009 sous le titre La Nuit d’un seul, aux éditions L’act Mem, collection la Rivière Echappée.
Son auteur, Mathieu Brosseau, est l’animateur du site Plexus-S


Oblong, vision oblongue, parasite de mercure, insonorisation du cube vasculaire, immersion au-dedans du plein d’un ensemble préconstitué. Puis, le partage, la vision, la chose vue par tant et tant d’yeux. La chose vue, celle qui ne peut être niée, celle dont l’absence ne coïncide qu’avec la pleureuse, placée au fond de notre gorge, au bord d’une mort certaine. La chose vue, la vraie, la causale, celle dont l’existence ne repose que sur elle-même, celle dont l’effet borde l’existence.

En marge et à côté de moi, je suis la chose vue. Nue et sans preuve de soi. Sans habit falsificateur ni parade. Suis le corps vu, parlant, entendu, senti. Sans question. La chose présente de tous ses allants, de tous ses penchants, voilier couché par les vents, immobile dans le poteau noir. Suis la personne à qui je dis : tu. Ma chose est sur la route, je me vois pensant sur la route. Heureux d’être mon fidèle, d’être mon autre ailleurs.

Dans la marche, je te dis : tu ne te verras plus dans mes yeux. Continue plutôt à maintenir les jambes qui tiennent ton buste. Surtout à regarder ce qui ne se voit pas, à fixer au dessus de la tête des gens. Tu verras, te dis-je. Là, juste au-dessus, il y a le dessin laissé par les anges. Leurs mouvements laissent des traces grâce au vent. C’est vrai, les différences de pression font mouvoir les anges, qui vont de-ci, de-là, au gré du plein et du vide s’accouplant. Les gens appellent ça des états d’âmes. Enfin, ils prennent la cause pour l’effet.

Il continue, m’écoute, passe quelques vies, car il quitte son espace, lui aussi. Les gens disent qu’il rêve, en fait il voyage de plain-pied, comme les maisons s’échappent, cassées par le vent. Il survole quelques vallées. Il s’apprend à voler, il ne croit pas en ma présence ou si peu. Il s’apprend à se perdre, il sent bien qu’il aura besoin de moi, cette vue qu’il appelle : soi.

Parfois, il m’aperçoit comme s’il se voyait pour la première fois, inconnu de lui-même. Il sent ses mains se fondre dans les matières alentour, son état d’âme l’amène à prendre corps dans les corps, c’est de la fonderie ! ou de la ferronnerie ! Il est bien outillé, si bien qu’il parvient à se faire plein dans le plein, pâte dans la pâte, eau dans l’eau, les choses lui paraissent si tardives qu’il n’exclut pas l’idée que tout cela est déjà passé et que cette vie a beaucoup de retard sur le déjà-fait. Il me dit : Le temps avance à l’envers. On y retourne, on y retourne, je le sais car je suis du mercure à l’intérieur du mercure. Les grands soleils brûleront tout.

On y retourne, avec toi, nos yeux se relieront comme deux morceaux de puzzle, et nous passerons la brûlure, d’une enjambée, pour voir ce grand incendie et la vie qui le précède ! Ou plutôt lui succède car le chemin pris est toujours un retour.

1er juillet 2008