Shoshana Rappaport-Jaccottet | La rampe

Shoshana Rappaport-Jaccottet
collabore régulièrement à La Nouvelle Revue française. Elle a publié dans Critique, Po & sie, Europe, Les Lettres françaises, Le Nouveau Recueil, Il Particolare, Petite, Anterem.

Elle travaille actuellement à trois manuscrits « Météorologie du présent simple », « Unfold your hastiness »,« Du travail journalier ».

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  Sous les feux, la rampe. (Loin des coquillages, loin des poissons – du mérou brun cher aux plongeurs – disparus à l’heure qu’il est.) Bien visible, polie, lustrée, elle illustre à elle seule le souhait joueur des enfants qui l’enjambent. J’ai gardé une place au soleil pour toi, un, deux, trois SOLEIL !
  Viens !
  Allons voir de plus près. (Laissons la plage aux romantiques.)
  Rieuse pensée.
  À peine s’acclimate-t-on à son éclat, à sa présence, qu’une ombre portée l’assombrit. La porte dérobée, invisible qu’il s’agira d’emprunter. Lumière de l’astre, non céladon, voyageur. (Les pieds bien au sec, le nez au vent, mains dans les poches.)
  Ébloui, apprendre à faire, à penser le faire, est-ce cela l’instant naïf ? Feindre d’ignorer sans artifice, le début de la connaissance.
   (Tenter les ricochets et les ronds dans l’eau.) Tu t’acharnes et tu flottes. Aussitôt, on voudrait tout laisser là. Soudain, l’envie de s’engouffrer dans la lumière éparse. (Juste retour de quelques « porcelaines marbrées, veinées de rouge sang ».)
  — La grève enfantine : ses bonheurs déliés, son insouciante profusion, sa prometteuse légèreté. Qu’en fait-on plus tard ? Ne plus rien différer : lente délibération du futur, assomption du présent. Maintenant, décisif. Nouer les temps. Staccato. Le reste à l’avenant. (Notre devoir à nous, princesse, est d’imaginer qu’il y a un fil, qu’il y a un labyrinthe : « défaire les mailles de pierre et revenir vers elle, son amour. » Plus d’obligations que de droits ?)
  Ce soir ? Tu commences ta vie.
   (Que souligner d’un soupir, ici ?)
  Définir pour soi le tendre ressac. Écouter l’écho. Ou rêver sous l’eau tant qu’à faire, sous l’eau comme sur l’eau. Navigation lente, prudente, lestée.
  Le possible, sans désert, veux-tu que je sois ? (Position médiane.) Où veux-tu que je te rencontre, toi ? (Museler la vrille.) Autour de nous, peut-être le bonheur, simple, pur d’un après-midi.
   (On a rangé les vacances.)
  La plage du cœur écrivait-il. La risée du temps a-t-elle répondu. Comme si cela allait de soi. Oui, « la risée du temps » a-t-elle répété doucement, ce souffle espiègle, pneumatique avenant, bleu charron. L’or des commencements rétablis. Affleurer un instant l’arête vive. Sa densité tout au moins. Sa dureté.
  Se taire pour sentir vibrer son sang.
  Combien d’avenirs, combien de combien encore ? Harassantes questions qui la submergent. Confiante pourtant. Les mots sont ses meilleurs alliés. La délicatesse d’un geste, d’un sourire, la fluidité de ce qui sera. (À certaines heures, il est possible d’approcher le monde.) Immersion lente, progressive. Il y a cet élan farouche, sommation libre d’un oui clair.
  Partir avec les nuages.
  Distraire la tristesse par la témérité du mouvement. « Et cette tranquillité, succédant pour eux au tumulte de Paris, leur causait une surprise, un apaisement », il est vrai.

5 juillet 2008