Jean-Pascal Dubost | Continuation des détails 2

Lire la première chronique d’atelier, avec citations initiales et fiche technique.

Jean-Pascal Dubost est présent sur Poezibao (liens et bibliographie).
On lira son entretien infini avec Florence Trocmé ici et .


Juillet

Il n’est pas impossible d’interpréter cette façon d’agir comme un incessant mouvement d’allant et de recul dans la réalité à ce point ordonnée des jours qu’elle fait mystère, l’écriture quotidienne de mémento, devenue addictive, inscrit dans le même temps un léger passé qui projette l’écrivant pensant déjà à l’immédiateté de sa journée passée. L’homme est un réseau déjà-pensant. Réécriture et reréécriture accentuent possiblement le brouillage qui signifie l’Être perdu dans le temps.

Resserrer et soigner les attaques, supprimer les passages flottants, mais j’ai confiance en Nolwenn, puisqu’il faut que chaque mouture s’éloigne de moi. Je lis L’Énorme Chambrée et cinéma, des libertés kitsch avec l’histoire, mais à notre grande surprise, il y a du monde.

Je ne parle pas du texte que je suis après reconstituer, mais d’un autre texte avec lequel j’avais et j’ai maille à partir, à ce jour toujours inabouti, inachevé, inadvertant ; énervant.

Dans un nouveau petit carnet j’ai écrit une première phrase, « Au tableau », je ne me souviens pas si l’instituteur nous appelait par notre nom en revanche mais non ; quel point de vue adopter si je ne veux aucune œuvre de Lamartine dans ma bibliothèque, car je cale sur « Le lac ».

Contrairement à la consigne, me prit l’envie de poursuivre le moment de l’impulsion, or, si je reprends à autre chose, y aura-t-il un déclic ? La vitesse supérieure consisterait à écrire pour tout arrêter sauf les mémentos d’un écrivain ayant cessé d’écrire.

Je n’avais pas assez prêté attention à tous ces « vieilli » du dictionnaire et à ces expressions latines signifiant que tu es mortel, un souvenir appartenant au canon de la mort. Sérieusement, j’ai digressé, ainsi que ma journée.

Une injonction peut avoir la force du néant.

Au soir d’une journée j’ai écrit longuement au téléphone alors qu’il faudrait faire du fagot, déplacer le compost, arracher les aulx, que se passe-t-il ? Et je ne parle pas de ces poèmes en drapeau sans consistance évidemment sans maîtrise, il faut qu’une forme se tienne. Tandis que je dînais en lisant l’édition d’Ouest-France du samedi vint un rapprochement qui en dit long sur le fond de la salade de concombre que j’appréciais bien.

Une sympathique jeune femme a écrit des poèmes.

Des pieds de tomates qui crèvent me plongent dans les chaussettes, donc il faut s’éloigner du bureau, déposer des chèques et acheter les Méditations poétiques de Lamartine pour me contredire et un sac à dos ; faute de la liaison qui consiste à faire entendre une consonne qui n’existe pas, par extension. Un discours confus, un mastic typographique et une action intempestive, c’est judicieux, à ce propos, il faut continuer d’écrire.

En me relisant, je lis souvent que je m’agace, j’en ai échappé plusieurs, j’en supprime, mais je n’en rajoute pas, c’est bien ainsi.

L’autre tantôt je cherchais, dans Le Grand Robert, un juron de paysan de l’Ouest qui avait surgi et je l’oublie comme une aiguille dans une botte de foin. J’ouvre un carnet moleskine, c’est merveilleux, les idées ne manquent pas, heureusement, car la France retrouve le moral tous les jours et laisse croire que sans doute il y se passe quelque chose chez les songe-creux. Trop peu à dire qui se remplit d’une petite demi-heure interne, mettons trois quarts d’heure, transformés par un stylo pilot qui procure un dixième de seconde d’intensité, c’est exact, individuel et solitaire (je pense que Nolwenn l’ignore) (faute de mieux ?) Or, est-elle belle la vie quand on est un enfant noyé dans le parc Astérix, messieurs le journaliste et le supporter de foot heureux de sa victoire dans son déferlement de bêtise ?

Il me plaît ce mot, « déplacement », pour qualifier un individu mental ; il y a d’autres chantiers en cours donc en tout cas ouvrir un petit carnet de « grandes définitions » est une idée toute simple.

Ce que j’appelle « mouture de base » est comme un ours mal léché, il lui manque une ossature, un fil narratif ; on veille au grain, mais ce ne sera pas parfait.

Il n’est pas un jour où je ne m’exclue pas d’une communauté de métaphores, ne comprenne rien, ne sois pas au mieux, ne retravaille pas, ne supprime pas une quinzaine de paragraphes, n’écoute pas les suggestions de Nolwenn, ne sois pas naïvement convaincu.

Toujours mal et les nuits où il semble que la tête est lourde du mauvais vin d’hersoir, et le café, le café porte sur lui un goût dégueulasse. Pas tout à fait raide mort en lisant pourtant une brève exploration de l’inconscient individuel en la présence de deux personnages et de la pluie sur le velux agréable malgré la bouillie bordelaise qui n’aura aucun effet sur un polar qui rappelle Le Meurtre de Roger Ackroyd où s’y tue un personnage ou le roman. Mais il faut éteindre la lumière pour que plus rien ne puisse bouger, ponctuation ni mot. Ensuite le cahier rejoindra les autres cahiers dans la bannette à paperoles ; ça devient obsessionnel, car en vérifiant chaque matin que ça pousse, on prend à ce moment-là une importante décision.

Après m’être trompé de mot, je me demande, Thésaurus en main, si je n’ai pas sur-fumé la terre.

Je m’attarde à l’entrée du mot « monosyllabe » me disant qu’il devrait y avoir quelque chose intéressante et futile à découvrir sur la différence entre « vers monosyllabique » et « vers monosyllabe » ; monosyllabique il est vrai par exemple que « le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur » (Racine, Phèdre, acte IV, scène II, vers 1112), si futile qu’elle ne s’avère point vicieuse en notre langue selon maître Vaugelas puisque cela est bon en la langue latine, disons avec force qu’il n’y a point rudesse à en joindre plusieurs ensemble puisque Malherbe le fit : « et moi, je ne vois rien quand je ne la vois pas ». Quant au brave et oublié Jules Rességuier, il fut illustrement oublié et seul avec sa jeune fille qui dort.

Pas trop tard afin d’éviter la cohue et les poussettes et les petits vieux marqués par le temps et les travaux qui ont un peu l’air de sortir des poireaux et un peu d’une fête foraine et il y a la queue, bah, je repiquerai deux bottes de cent à la place des patates donc on achète à lui, puis des mufliers et des œillets avant l’heure de pointe qui approche quoiqu’il crassine et qu’on va se trouver bientôt cressi, vite découvrons un joli endroit au lieu dit Le Gué et un jardin extraordinaire, un beau fouillis organisé, avec aucune fatigue dans les jambes, bavarder avec le petit pêcheur en se demandant pourquoi sa simplicité nous le rend attachant jusqu’au bout, je m’attends à une gueule de bois demain.

Cher lecteur très-honorable qui a eu la patience et la gentillesse d’arriver jusqu’à cette page de juillet 2007, il faut que tu saches bien que certaines circonstances m’obligent à tricher.

Les jambes sous le jet d’eau froide de la douche pour lutter contre la sensation d’inefficacité quoi qu’il en soit ; une haine tenace contre « Le lac » de Lamartine, rien de tel pour construire un éclat d’automythobiographie qui demande à surgir, d’ailleurs, dire « merde ! » en jouant au foot à cinq vaut une belle engueulade du maître qui n’est pas inventée, mais comme au potager rien d’anormal, la maladie a ralenti, les patates et les échalotes et les oignons sèchent, pas la peine d’avoir le moindre geste d’énervement, juste se demander mais pourquoi ce jeune homme traîne la savate en remerciant la dame qui a ramassé des pièces tombées de mon porte-monnaie, il fait doux ce soir.

Je pense à cet ange dont la virtuosité insaisissable lui valut un grand nombre de fois d’être fauché sans jamais un geste malheureux à l’égard de la soudaineté de la bêtise, ça forme une légende ; le plus réel est ce hasard-là.

Non madame, ce n’est pas votre sourire qui va mixer mes herbes.

Être un autre selon toutes les apparences est une bonne raison d’aimer les livres d’un fou civilement trop poli qui bon sang sait mentir sans grossir et qui peut être fier de n’avoir pas turbiné en usine, pas d’angoisse, pas d’argent, ne pas travailler ça ne fait pas de bien aux parents, ainsi, quand je serai « il », il faudra me couper des références telles qu’elles sont, comme un prélèvement dans la masse d’informations qu’est le quotidien, hybridement se faire bizarrerie monstrueuse pendant que j’habille les poireaux et perce une ampoule pour manger de la salade ce soir, et plus que trois pages (j’ai accéléré le rythme de l’année, j’ai rempli neuf mois et neuf jours, et je me demande pourquoi je suis à la peine ce soir, sans doute parce que j’en ai envie). Il ne faut pas se donner trop de limites, ou seulement contradictoires, de cette manière, vos dix doigts avanceront.

De nombreuses affinités avec lui m’amènent à le considérer différemment, à mon avis parce que la fragmentation convient tout à fait tout à fait, quand on a choisi cette façon, « heureusement, la durée de vie augmente ».

Ça ne dit rien, ça ne raconte rien, turpitudes fantasmagoriques qui relèvent de l’apesanteur, parfois de la métaphysique, et pourtant, quelle beauté…

Le chauffeur de 17 heures 11, si vous n’avez pas l’appoint, se fait insulter par une jeune femme à vélo tandis qu’une vieille femme bavarde trop fort avec le stylo qu’elle a demandé, ce qui empêche toute concentration.

Je l’ai apporté avec moi après avoir lu la vie du couple Plath-Hughes traduite en livre et je l’ai préparé de couleur bleue et de papier cristal, j’ai tourné l’espace qui s’ouvre comme un rituel puis l’ai rangé dans mon sac d’attente ; cela dit, il ne faut se mettre autant de pression, car ce matin, en photographiant l’alambic de Germignac, j’ai eu une nouvelle idée, mais comme je manque de temps, j’aurai toutes les facilités pour m’assigner à résidence ici même plus tard.

« I have all my life regretted that I did not keep a regular » (Walter Scott), pourquoi, parce que du soleil enfin ? Les choses ou autres à boucler m’affairent et le petit souci de la mule, mais un animal peut-il faire la gueule ? Elle refuse d’enfiler le licol après l’avoir sermonnée, résiste ou tente de prendre la fuite et la ponette a un comportement d’airbus A320 de la TAM ; je ne suis pas aidé.

Nous retrouvons le temps dans lequel nous l’avons laissé pourrir.

Chaque année à pareille époque les affaires de dopage occupent la France qui accuse la surenchère ; voilà des années que le coma artificiel produit du spectacle, je veux dire que le temps catastrophique transforme le jardin en catastrophe. Nous sommes victimes des cadences infernales du temps, voilà pourquoi le mois de juillet va se terminer en eau de boudin.

Un peu par boutade quand on me demande comment, je réponds que par hasard, mais je ne vais pas y revenir ; car la curiosité aura succédé, puis la nécessité, mais aujourd’hui la morosité. Le mauvais temps, la Bretagne, le nord de la Loire rendent invisibles toute trace d’envie jusqu’au Sud, je resserrerai quand il me tardera de le faire sans réfléchir : et dieu sauve le remenant. « Or n’ai-je remanance ne en ciel ne en terre » (Rutebeuf).

Le soleil est un homme invisible.

Voilà un moment que vécue comme un handicap l’abstraction me fait passer à l’acte, suite à deux hasards, d’abord une question, « est-ce que cela a à voir avec le devenir-animal et avec l’écoute d’une certaine sauvagerie au cœur même de la culture ? », or renseignement pris dans Mille plateaux, et, intrigué par l’Introduction à la pensée complexe, je lirai ce qui est tissé ensemble, un tissu d’événements, actions, interactions, rétroactions, déterminations, aléas, qui constituent les traits inquiétants de l’inextricable, d’où la nécessité de hiérarchiser de telles opérations qui risquent de nous rendre aveugles.

Comme un gant, une éclaircie dans une journée pluvieuse.

Il va falloir réduire pour atteindre pas grand-chose à dire tout court, mais quelle désolation sans doute, quand on pense que dans le sud de la France la privation d’eau est une conséquence. Le sud de la Loire est une possibilité que je n’envisage pas sérieusement. En adoptant définitivement un titre il faudrait, du moins on l’espère, que ça prenne forme avec une connaissance améliorée de l’évolution géologique des Highlands pour mettre en parallèle le déplacement du voyageur et celui des continents, en essayant d’y intégrer l’idée d’une piste, ainsi le marcheur essaie-t-il de se faire petit à l’instant que sous le stylo inopinément je réfléchis.

Michel Serrault est mort, mais c’est provisoire, car avec une meilleure connaissance de l’évolution géologique du monde et un simple déplacement des continents, ça paraît prétentieux ainsi exprimé, mais cette idée m’est venue à l’instant, il resurgira sous un stylo.

Un carnet pour noter en alerte et un livre qui a des effets similaires à la lecture des Essais de Montaigne notamment de décomplexer le tâtonnement et la contradiction, des lectures oui des lectures pour renforcer le complexe et rendre la vie plus exaltante que la tristesse que j’ai dû abattre aujourd’hui comme un noisetier qui empêchait le soleil de passer ; encore enfin et du temps passé à déplorer peu à peu l’un et l’autre.

5 juillet 2008