« comme un bal dans un champ de mines »

L’ensemble des paroles que dit tout un groupe social forme une espèce de grande bande de tissu qui contient toutes les connaissances, toutes les valeurs, tous les modèles culturels du groupe, exprimés en paroles, qui se transmettent d’une génération à une autre. Couper cette bande, couper la tradition, c’est provoquer la mort du groupe.

Geneviève Calame-Griaule, La Parole du monde [1].


  On écrit parce qu’on est maladroit dans une langue, empêché par certains mots, interdit par certaines structures grammaticales. Cet empêchement suscite la recherche, l’invention de formes et de récits qui raconteront l’obstacle afin de l’abattre ou de le contourner. L’interdiction peut être sociale, historique, géographique [2], celle qu’a connue Boris Pahor a été politique [3].

  L’Appel du navire a paru en slovène en 1964. Ce roman a été traduit en français par Antonia Bernard en 2008 pour les éditions Phébus. Le décalage de quarante années entre la publication originale et la traduction en français a fait de nous des lecteurs avertis qui, en 2008, ont déjà lu ce que Boris Pahor ne savait pas, alors, qu’il écrirait.

  Lire Boris Pahor c’est marcher dans Trieste.
  Dans ses romans précédents nous avons déjà arpenté la rue Carducci, la rue Mazzini en compagnie de Miya, Mirella, Riko [4] ; avec Verica, avec Vidka, avec Radko [5] nous avons traversé la place Oberdan et la place Goldoni ; nous avons longé le Corso, le Canal ; nous avons regardé le soir tomber sur le môle San Carlo au retour de l’île de Grado ; nous avons entendu les cliquètements du tramway d’Opcine.
  Autour de la ville s’étendent les roches calcaires du Karst, nous les avons parcourues.
  Ce vent glacé qui souffle s’appelle la bora, oui. Elle s’engouffre sous les toits, les fenêtres, jusque dans la prison où se trouve enfermée Ema aux derniers chapitres de L’Appel du navire.

  Ema, Danilo, Srecko, Drago, la trilogie triestine nous a appris qu’ils continueront leur lutte pour défendre la langue slovène que le parti fasciste avait interdite dès son arrivée au pouvoir en 1922. À cette époque, on apprenait le slovène dans des salles de cours clandestines, en distribuer des abécédaires aux enfants était un délit, on dissimulait les œuvres écrites dans cette langue dans des boîtes en fer qu’on enterrait au fond de son jardin. Défendre la langue slovène c’était lutter contre le fascisme, certains en mourront.

  La langue slovène a survécu, et dans la langue slovène, le duel.
  L’écrivain Boris Novak écrit :
  « La langue slovène est une des rares langues modernes à avoir maintenu le duel. Une forme grammaticale archaïsante : entre le singulier et le pluriel, il y a une forme spéciale utilisée pour parler de deux choses ou de deux personnes… Vous imaginez bien que cette forme joue un rôle spécial dans la poésie érotique. Entre deux déserts – le silence de la solitude représenté par le singulier et le tumulte de la masse représenté par le pluriel – il y a une oasis du chuchotement qui fleurit dans notre langue [6]. »

  Le duel slovène est-il une forme intraduisible ? Dans les romans de Boris Pahor, il donne aux dialogues ce tremblement de la voix, cette inquiétude, cette douceur sérieuse de la présence quand il s’adresse à l’autre. Dans L’Appel du navire, ils se nomment Danilo et Ema, les deux jeunes gens qui se parlent au duel autour de quoi s’enroulent le singulier incisif de la conscience et l’énergique pluriel du combat commun.

  Pourquoi un texte romanesque éprouve-t-il tout à coup la nécessité de s’éloigner du récit - situations, personnages, contexte historique -, de s’attarder dans un lieu particulier et de le décrire ?

Il ne pleuvait pas à ce moment-là, et le vent repoussant les gouttes s’en prenait désormais aux façades, comme pour les sécher, même si les nuages bas menaçaient à nouveau de lâcher leurs eaux. Les immeubles étaient trempés, lourds, saturés jusqu’aux fondations de cette coupable grisaille. Le tramway grinçait, mais pas de la façon claire et nette des jours de vent habituels, le son était émoussé, étouffé, sans écho, comme s’il transportait une carcasse de plomb sur des rues en plomb.
Ca va retomber, pensa-t-elle. La rue Carducci s’ouvrait de toute sa largeur au vent froid, et Ema se devait de l’affronter de la même manière que sur les quais. Les magasins jetaient leurs reflets multicolores sur les trottoirs mouillés, les néons éclatants clignotaient comme pour se soustraire au souffle glacial soudainement introduit dans la vapeur couleur cyclamen des petits tubes. Le grouillement était intense et les passants nombreux, mais le froid humide les faisait reculer dans les magasins ; et à la sortie ils se hâtaient sur les trottoirs pour essayer de devancer les gouttes menaçantes. L’atmosphère n’avait rien d’une veille de Noël…

  La langue slovène que Boris Pahor illustre et défend dans chacune de ses œuvres est celle qu’on parle dans les rues de Trieste, sur les places, dans le port, le tramway, les écoles. C’est celle dans laquelle ont écrit Kosovel, France Bevk [7], Tomaz Salamun, Francè Preseren, Vladimir Bartol. Elle dit aussi bien le pain qu’on rapportera du marché et les rêveries qu’on se donne en allant à un rendez-vous amoureux, le chemin qui mène vers Kontovel à travers la pinède de Duino et les pêcheurs qui réparent leurs filets sur le port, les immeubles sous la pluie et la peur dans les locaux de la police. Elle le dit avec ses intonations, ses accents, ses respirations, écoutez-la ici, nous avons failli ne plus l’entendre, ne plus la lire.


Lire des textes d’écrivains slovènes sur Liminaire, le bloc-notes de Pierre Ménard.

Sur le site de la librairie Ombres Blanches, dossier sur Trieste.

Dominique Dussidour - 22 juillet 2008

[1Mercure de France, collection Le petit Mercure, Paris, 2002.

[2Relire « Les langues en dépendance des rapports de civilisation », quatrième partie de Matériaux pour une sociologie du langage, de Marcel Cohen (FM/petite collection maspero, Paris, 1971).

[3Sur ce sujet lire L’autobiographie comme exil, texte où Reza Baraheni évoque l’interdiction de sa langue maternelle, le turc azéri, et le compte rendu du Musée des redditions sans condition de Dubravka Ugresik sur le détournement des abécédaires par le pouvoir.

[4Personnages de Jours obscurs.

[5Personnages de Dans le labyrinthe.

[6Cette citation est extraite de la brochure éditée par la médiathèque de l’Astrolabe, à Melun, qui a organisé, de mars à juillet 2008, un Printemps slovène au cours duquel on aura pu rencontrer l’écrivain Boris Pahor, le photographe Evgen Bavcar et le poète Boris Novak (vidéo de sa lecture).

[7Écrivain slovène (1890-1970), auteur de La Langue intime, éditions du Cerf, 1993, préface d’Evgen Bavcar.