Berlin à trente ans de distance

C’est à dix maisons de Sarotti, à quelques pâtés de maisons de Schultheiss, à cinq feux rouges de la Banque de Commerce, ce n’est pas tout près du Berliner Kindl, il y a des bougies aux fenêtres, c’est à l’écart du tramway, c’est là aussi à l’heure du silence, il y a une croix devant, ce n’est pas si loin, pas si près non plus, c’est – mais non, ce n’est pas cela ! – une chose aussi, ce n’est pas un objet, c’est là le jour, la nuit c’est là, on s’en sert, il y a des gens dedans, des arbres autour, cela peut, n’est pas forcé, se transporte, se dépose, arrive les pieds devant, possède une lumière bleue, n’a rien à faire, c’est, oui, c’est, c’est arrivé, c’est livré, c’est maintenant, et il y a longtemps déjà, c’est une adresse permanente, c’est à mourir, cela vient, survient, advient, c’est quelque chose – à Berlin.

  Ce sont, et on les relit souvent, les premières phrases de Berlin, un lieu de hasards [1]. Ingeborg Bachmann les a écrites en 1964 pour la remise du prix Büchner.
  Dans son texte la ville est un corps éclaté, chaotique, ceux qui le soignent le minent.

  Laissons trois décennies passer.

  Nous sommes maintenant le 30 janvier 1990, toujours à Berlin, le Mur est tombé quelques mois auparavant.

Je suis descendue à la station de métro Kochstrasse et j’ai marché un peu en regardant autour de moi. La Potsdamer Platz n’était pas encore devenue un paysage lunaire, le silence spectral qui y avait longtemps régné n’avait pas encore cédé la place au bruit des travaux ; mais ce silence ne reviendrait pas non plus, ni les oiseaux et les mauvaises herbes. Je me demandais qui de nous deux s’était le mieux soustrait aux énormes changements qui s’annonçaient, moi à Allschwil ou toi ici, même si tu te trouvais au beau milieu du foyer de l’avenir. J’étais partie parce que je ne voulais pas être à la maison au moment où mon Berlin-Est et notre Berlin-Ouest se désagrégeraient, j’aurais craint de me désagréger pareillement ou de disparaître ; j’avais préféré disparaître ailleurs. Je trouvais plus normal d’être étrangère en Suisse que de le devenir dans deux villes qui ne pouvaient pas rester ce qu’elles étaient et qui redeviendraient encore moins cette ville que Berlin avait été autrefois, mais plutôt quelque chose de nouveau, que personne ne connaissait encore et qui, une fois terminé, me plairait peut-être ; mais pas maintenant, pas au début, le chaos signifiait démolition, spéculation, incertitude. La plupart des « aborigènes » que nous étions, Berlinois de l’Est et de l’Ouest, ou doubles-Berlinois, je le voyais même à distance, se sentaient durant ces mois difficiles comme des cloportes qui avaient vécu sous les pierres d’un jardin laissé à l’abandon. Mais une grande main était arrivée qui avait enlevé les pierres, et ils erraient maintenant, petites créatures déboussolées, ou alors ils faisaient les morts en ne souhaitant que retourner chez eux, sous les pierres ; dans l’obscurité et le calme, c’est-à-dire ce à quoi ils étaient habitués.

   Katja Lange-Müller a écrit ces lignes en 2007.
  Vilains Moutons [2] porte trace de la division de Berlin et des malentendus amoureux. Seule la ville sera réunifiée, aucun des corps qui y vivaient ne sera réuni, ni avec lui-même ni avec l’autre. Harry le junkie de l’Ouest va mourir du sida, Soja la sentimentale venue de l’Est va retourner vivre dans le quartier de Moabit, découvrir le cahier écrit par Harry et lui adresser la longue lettre de leurs jours en commun, ce roman.

Dominique Dussidour - 27 août 2008

[1Éditions Actes Sud, illustrations de Günter Grass, traduction de Marie-Simone Rollin, 1987.

[2Éditions Laurence Teper, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine, 2008.